‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 143 sur 270 · LES VŒUX DES PREMIERES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

LES VŒUX DES PREMIERES RELIGIEUSES

à leur intention. Il ne parut pas s'en apercevoir, et les engagea à visiter la maison. Mllc Conan s'y rendit, accompagnée de Mllc Cartel, et, comme elles en parcouraient tristement les couloirs délabrés, celle-ci reprit tout-à-coup sa gaité ordinaire, et dit à Mllc Conan : « Nous serons bien ici : la croix y est plantée pour longtemps. »

Cette parole, que les événements devaient bientôt justifier, rendit la paix à MHo Conan. Elle se souvint alors d'une autre prédiction que lui avait faite son directeur, M. Chantrel.

A une époque où tout espoir d'acquérir cette maison paraissait chimérique, il lui avait dit : « Dieu veut établir là votre société. Il veut que cette propriété retourne à une communauté religieuse, et c'est la votre qui la possédera. Vous devez remplacer les Ursulines de Saint-Brieuc. »

Convaincues que la Providence les appelait à vivre dans ce lieu jadis sanctifié, elles y entrèrent pleines de joie, le 11 octobre 1820. Le 25 mars de l'année suivante, elles reçurent des mains de M. de la Mennais leurs constitutions, et, le même jour, elles prononcèrent leurs vœux.

Ces constitutions n'étaient autres que les règles de la Société du Cœur de Marie, auxquelles M. de la Mennais ajoutait un Directoire spécial.

La lecture de cette règle primitive indique assez les vues du fondateur. Ce qu'il voulait, c'était une congrégation appropriée aux besoins des temps nouveaux, qui pût l'aider dans sa mission de « releveur de ruines », et travailler, sans éveiller de déliances, aux diverses œuvres de charité inspirées par les circonstances. In article assignait comme unique but à la nouvelle société l'éducation des jeunes personnes. L'abbé Jean y ajouta plus tard ces mots : « Sans exclure les autres bonnes oeuvres que le zèle peut suggérer, suivant les temps et les lieux (1). »

A la différence des anciens ordres, qui, pour la plupart,

(f) De fait, les religieuses de la Providence ajoutèrent bientôt à l'œuvre de l'éducation celle de l'assistance des malades.

après l'observation des vœux de religion, placent en première ligne la mortification corporelle et la récitation de l'office divin, les religieuses de la Providence se sanctifieront surtout parle travail humble et courageux, accompli chaque jour sans espoir de récompense humaine, en esprit d'obéissance et de charité. C'est une milice essentiellement active, qui doit puiser dans la prière et la méditation quotidienne te dévouement nécessaire à une besogne toujours ardue, souvent répugnante, mais éminemment utile au prochain. Ces règles furent tout d'abord données aux religieuses à titre d'essai. Les règles définitives ne furent imprimées qu'en 1833. La rédaction actuelle date de 1879.

Mlle Cartel avait prévu que la croix attendait ses compagnes dans l'ancien couvent des Ursulines. L'événement allait lui donner raison.

Le nouvel évèque de Saint-Brieuc, Mgr Le Groing de la liomagère, était arrivé dans son diocèse le 15 novembre 4819. Prélat zélé et pieux, mais bizarre en ses jugements et jaloux à l'excès de son autorité, il ne sut pas comprendre quel auxiliaire incomparable la Providence lui avait ménagé en la personne de M. de la Mennais.

Le grand vicaire avait des envieux. On le représenta au pontife comme un esprit remuant et ambitieux, qui chercherait à retenir par tous les moyens le pouvoir dont il avait joui pendant la vacance du siège. Dès lors, les œuvres diocésaines, dont nous avons raconté l'admirable floraison, furent condamnées au statu quo ou au dépérissement. Nous reviendrons sur cette douloureuse histoire.

Dès les premiers mois de son séjour à Saint-Bricuc, Mgr de la Romagère demanda à la Mère Conan de lui remettre un compte détaillé des ressources de la communauté. Jusqu'alors M. de la Mennais avait seul trouvé l'argent nécessaire au logement et à la subsistance des sinus. Elles n'avaient jamais ose lui demander s'il avait pourvu à leur avenir.

OPPOSITION DE M,;r{ DE LA UO MAGE RE 303

La supérieure déclara donc au prélat qu'elles n'avaient d'autre ressource que la sollicitude de la Providence. Il affecta de regarder cette réponse comme une fin de nonîveevoir, et insista, parfois avec menace, pour se faire remettre les contrats et autres papiers relatifs au temporel de la maison. Ce qu'il désirait, au fond, c'est que l'établissement devînt propriété du diocèse et que l'acte en fût dressé en son nom. D'autre part, il épiloguait sur certains articles des règles.

Informé de ses exigences, M. de la Mennais, qui avait cessé, depuis quelques mois, d'être son grand vicaire, lui écrivit, le 12 septembre 1821 :

« Monseigneur, Mlk> Conan m'a communiqué la lettre que vous lui avez écrite au sujet de la Providence. Elle regrette de n'avoir pu y répondre; mais, ainsi que ses compagnes, (die s'est toujours occupée, dans un esprit de simplicité et de foi, de l'œuvre qui lui est confiée, s;ms jamais me demander aucunes explications du genre de celles que vous désirez avoir.

- Avant que je puisse songer à transmettre à qui que ce soit la propriété de la maison de la Providence, il faut qu'elle soit payée entièrement, et elle ne l'est pas encore. Ce qui est payé l'a été avec mes propres fonds, du moins en partie, et je ne puis renoncer à tout ou partie du remboursement qui m'est dû, sans savoir quels seront les secours que j'obtiendrai pour les autres établissements dont je suis chargé.

a Quant aux règlements de la maison, jusqu'ici ils n'ont été que provisoires. L'expérience m'apprendra quelles sont les modifications qu'il convient d'y faire. Lorsque j'aurai pris une détermination à cet égard, je la soumettrai volontiers à tous ceux qui sont capables de me donner d'utiles conseils, et parmi ceux que je recueillerai alors, les vôtres, Monseigneur, me seront plus particulièrement précieux, et je ne les recevrai pas avec moins de respect que de reconnaissance (1). »

J Lettre inédite — Archives des Frères.

Ce langage était respectueux, mais ferme. Il ne fit point cesser les tracasseries. Lorsque les Filles de la Providence se rendaient à l'évêché, elles n'étaient point reçues, ou bien elles devaient subir mille reproches mortifiants. Souvent le prélat arrivait chez elles sans être attendu, et menaçait de faire fermer la maison.

Un jour qu'il avait présidé une cérémonie au séminaire, il entra, revêtu encore du rochet et de l'étole, et dit sèchement à la supérieure : « Enfin, voici votre dernier jour. »

— « Eh bien! Monseigneur, reprit tranquillement Mn° Gonan, Dieu nous veuille donner un jugement favorable ! »

Et, entrant en explications, elle lui parla avec tant de respect et de sereine raison, qu'il sortit apaisé.

A ces transes continuelles se joignaient, pour les pauvres religieuses, les angoisses que faisait concevoir la santé de M"° Cartel. Sa constitution avait toujours été débile; mais les travaux de l'enseignement, joints aux soucis d'une fondation religieuse et aux terribles austérités qu'elle pratiquait en secret, achevaient de la miner depuis quelques mois.

La voyant très affaiblie, sa sœur l'empêchait de se lever pour assister h la sainte messe. Mais comme cette privation accroissait sa langueur, Mllp Cartel aînée sollicita la permission de faire célébrer la messe dans la chambre de la malade.

M. de la Mennais en profita pour obtenir à la chère religieuse une faveur qu'elle désirait depuis longtemps. Il représenta à la famille qu'en venant s'installer à la Providence, elle pourrait, sans quitter l'infirmerie, communier chaque jour à la messe de communauté, et il demanda instamment qu'on la laissât se joindre à ses sœurs. Le consentement fut accordé, et la malade, qui avait fait à Dieu le sacrifice de mourir hors de son couvent, eut la consolation d'y vivre ses dernières semaines.

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