MORT DE M11" CARTEL
Aucune leçon n'eut valu le spectacle d'édification qu'elle donna aux religieuses pendant sa longue agonie. Cette àme toujours si dévouée, si prodigue d'elle-même, se transfigurait encore sous l'action de l'épreuve. Sa patience, son aménité, son obéissance brillaient d'un plus pur éclat à mesure qu'elle approchait du terme. Elle était douce envers la mort comme elle l'avait été envers Ions pendant sa vie. Dans un corps brisé, son àme surabondait d'allégresse.
Une de ses parentes lui disait un jour, sur un ton de léger reproche : « Vous parlez de votre mort comme on parle d'un festin de noces! »
— « (Test qu'en effet, reprit-elle, je vais me réunir à mon Epoux céleste. »
Une seule chose l'attristait, c'était l'assiduité de ses compagnes autour de son lit. Elle craignait toujours pour elles un excès de fatigue nuisible à leur santé.
Un soir, elle s'inquiétait de voir l'une d'elles à son chevet pour la veiller. La supérieure lui dit de reposer en paix sans s'occuper des autres. A l'instant, elle tira le rideau de son lit, mais on l'entendit murmurer : « Mon Dieu, que l'obéissance est parfois difficile! » On s'aperçut alors, pour la première fois, que cet acte de vertu lui coûtait.
Trois semaines avant sa mort, elle se mit au lit pour ne plus se relever. Comme elle ne pouvait rester à jeun, les prêtres du séminaire, M. Vielle et ses confrères, veillaient tour à tour jusqu'à minuit pour lui apporter la sainte communion.
Pendant les derniers jours, M. de la Mennais vint luimême l'assister de ses exhortations, et, lorsque tout fut fini, il voulut raconter aux Filles de la Providence l;i sainte mort, de leur fondatrice :
« Quoiqu'elle souffrit beaucoup, dit-il, et qu'elle fût dans un état d'épuisement complet, elle portait l'attention, la veille même de sa mort, jusqu'à attendre d'être vaincue par la douleur pour remuer la tète! Pour la déterminer à demander ce léger soulagement dès le moment
où elle en sentirait le besoin, je fus obligé de lui dire que Dieu l'exigeait d'elle. Mais aucun de ces miracles de vertu ne m'étonnait de sa part. Dans la semaine précédente, m'en [retenant avec elle des motifs que nous avons d'aimer Dieu : — « Je crois, me dit-elle, que ce n'est pas seulement à cause des peines de l'enfer, ni même a cause des récompenses du ciel, que nous devons mettre en lui toutes nos affections. Lorsqu'un de nos princes vint à Saint- Brieuc, je restai debout pendant deux heures à l'attendre, et quand je l'aperçus de loin, j'éprouvai une des plus vives joies que j'aie jamais ressenties. Il ne m'avait jamais fait ni bien ni mal, et pourtant je l'aimais! Pourquoi donc n'aimerais-je pas uniquement pour lui-même un Dieu infiniment bon, un Dieu infiniment parfait? Ne mérite-t-il pas d'être aimé comme j'aimais une chétive créature? » — Je cite ses propres paroles. Elles prouvent que Mlle Cartel a possédé la charité au plus haut degré de perfection (1). »
Les funérailles de l'humble religieuse furent un triomphe. Tout le clergé de Saint-Brieuc s'y trouva réuni sans avoir été convoqué; mais le plus bel ornement du convoi fut la multitude des pauvres qui pleuraient leur bienfaitrice, des enfants qui regrettaient leur institutrice et leur mère. Le corps fut déposé dans le cimetière Saint-Michel, où il resta jusqu'en 1839. A cette époque, il fut inhumé dans l'enclos de l'institut, où les Filles de la Providence le vénèrent encore aujourd'hui.
La congrégation avait au ciel une protectrice. Dès lors ses progrès lurent plus rapides que jamais. Le dévouement des religieuses inspirait une telle confiance, que bientôt les familles aisées de Saint-Brieuc s'adressèrent à elles pour l'éducation de leurs tilles. Elles purent alors établir un pensionnat, modeste d'abord, mais bientôt prospère, qui devait procurer, dans la suite, les ressources nécessaires à l'œuvre des écoles gratuites.
1 Notice sur M Cartel, on tête des Constitutions des Filles de la Providence, publiées par .M. de la Mcnnais en 1S:j:j, p. XVI et suiv.