LA BRETAGNE DÉPOURVUE D'ÉCOLES
Sa pensée se porta alors, avec un douloureux intérêt, sur les campagnes que ses courses de missionnaire lui faisaient traverser en tous sens, et tout à coup un vaste plan surgit dans sa pensée.
La Bretagne tout entière manquait d'écoles (1).
1) Pour comprendre celle pénurie, il faut tout d'abord se rappeler l'insouciance du premier Empire à l'égard de l'enseignement primaire. Aucune subvention de l'Etat, nul crédit inséré au budget, aucune aille en argent; la seule marque de faveur accordée aux petites écoles était l'exemption de la redevance universitaire. Que les parents et les communes se chargent de faire instruire les enfants, qu'ils fassent les frais de l'enseignement, cherchent et engagent l'instituteur, pourvoient euxmêmes à un besoin qui est local et presque domestique : telle était la conception du maître. Le gouvernement, qui les conviait à cette œuvre, ne leur en fournissait que le cadre, c'est-à-dire un règlement, des prescriptions et des restrictions. La Restauration n'avait guère modifié cet état de choses : elle s'était bornée à établir dans les villes quelques écoles d'enseignement mutuel [a). Aussi, presque partout, la condition de l'instituteur ou mayister était-elle misérable. Il n'était payé que par une surimposition sur toutes les contributions directes de la commune, ou par une rétribution en grains établie sur les contribuables. Lu traitement qui variait de 100 à 300 francs, sans presque jamais excéder cette somme, ou bien une redevance de cent boisseaux de blé méteil assez mal livrés, formaient ses ressources annuelles : heureux si, pour équilibrer son maigre budget, il pouvait ajouter à ses fonctions de maître d'école celles de secrétaire de la mairie, de chantre ou de sacristain.
Aussi combien de communes privées des premiers éléments de l'instruction!
En Bretagne, la situation s'aggravait en raison de circonstances locales que M. de la .Mennais lui-même a relevées dans un curieux mémoire adressé au ministre de l'Intérieur après 1830. Nous en citerons la première partie :
« En 1815, dit-il, il n'y avait pas en Bretagne une seule école primaire gratuite pour les garçons. Depuis cette époque, on a établi dans quelques villes : Nantes, Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Anray, Vannes, Hennebont, Quimper, Brest, des Frères des écoles dites de M. de la Salle, et aussi, mais en très petit nombre, des écoles d'enseignement mutuel.
« Avant (pie j'eusse fondé les Frères de l'Instruction chrétienne, les campagnes étaient abandonnées, et la plupart des villes, même d'une population moyenne, n'avaient aucun établissement public de ce genre. Quelques maîtres particuliers seulement apprenaient à lire et à écrire
(a) C'est la loi de ls.'i.'i qui a créé le corps des instituteurs publics et renseignement primaire d'Etat. Les écoles qualifiées de publiques dans l'art. 17 de l'ordonnance du 2'.) février 1SIU étaient des écoles communales dont les maîtres étaient choisis librement par le maire- et le curé, ou, à défaut d'accord entre eu*, par le conseil cantonal.
Les écoles chrétiennes établies dans quelques endroits par le libre chok de la municipalité tenaient lieu d'écoles communales. Elles restaient soumises, comme les autres, à la surveillance des autorités; mais elles constituaient des écoles libres, en ce sens qu'elles n'étaient pas sous la dépendance île l'Université.
11 n'y avait donc pas alors, à proprement parler, un service public d'enseignement primaire. \a commission de l'iaslmclion publique el le ministère de l'Intérieur, avec lous leurs fonctionnaires, travaillaient activement à créer ce service au moyen des agents mis à leur disposition par la Société d'Enseignement mutuel. Mais on était loin du but en 1818. Les maîtres des écoles lanaaslérieiines ne formaient pas encore, ainsi que les Frères de M. de la Salle, une institution reconnue par l'Etat comme d'utilité publique.
À peine quelques maisons de Frères ou quelques établissements d'enseignement mutuel dans les principales villes. Quant aux écoles gratuites de campagne, pas une
suivant la méthode individuelle, aux enfants assez riches pour leur payer une rétribution.
n Cet état île choses était déplorable, niais, pour le changer, il y avait beaucoup d'obstacles à vaincre.
« lu Nos communes sont fort étendues. Les bourgs, en général, sont peu peuplés, et ils sont souvent situés à une extrémité de la commune. Par conséquent, pour se rendre à l'école, les enfants n'ont pas moins, quelquefois, d'une ou deux lieues à faire, par des chemins affreux, surtout en hiver.
„ 0° Presque nulle part on ne trouve un local assez grand pour y placer cinquante enfants assis, avec des tables et des bancs.
« 3" Un grand nombre de parents, quoique dans l'aisance, ne veulent faire aucun sacrifice pour procurer à leurs enfants une éducation qu'ils n'ont pas eux-mêmes reçue, et dont par conséquent ils ne sentent pas le prix. Le plus riche paysan désire tout au plus que son lils sache lire « dans les papiers écrits à la main» et assez bien écrire pour mettre son nom au pied d'une quittance ou d'un contrat.
« 4° Les communes étant très pauvres, on ne peut guère compter sur elles pour soutenir les écoles, ou du moins, elles ne pourraient se charger entièrement de cette dépense, qui absorberait la majeure partie de leur mince budget. Cependant, si les écoles ne sont pas gratuites pour la plupart des élèves, les trois quarts et demi des enfants n'apprendront jamais ni à lire, ni à écrire.
(i 5' Dans la Bretagne, il y a deux langues. Or, des enfants bretons ne peuvent pas être instruits par des maîtres ne sachant que le français, puisque ceux-ci n'auraient d'autre moyen que les signes pour se faire entendre d'eux et de leurs parents, et qu'il leur serait impossible d'enseigner le catéchisme...
« G" Un maître laïc qui ne vit pas comme les simples paysans, qui ne va pas habituellement manger et boire chez eux, ne gagne qu'à peine de quoi pourvoira sa dépense, si modeste qu'elle soit. Elle s'élèvera au moins à 750 l'r. n . Cet homme est-il marié? La dépense sera plus considérable el toujours supérieure aux recettes: car, en supposant qu'il ait. durant dix mois de l'année, quarante élèves dont une moitié payent trente sols et les autres quinze sols par mois, la recette totale serait de 45© fr. par an. Or. cette évaluation des revenus du plus habile et du plus heureux ili- nos oiagisters est très exagérée, attendu que 1" la rétribution est ordinairement plu- faible que je ne le suppose; 2° les écoles ne sont au eomplef qu'après la récolte des pommes, c'est-à-dire vers la fin de novembre. Les enfants quittent presque tous au mois de mai ou, au plus tard, h la Saint-Jean pour aller travailler aux foins et ensuite aux moissons: :; dans les paroisses de trois à. quatre mille âmes, un instituteur particulier a rarement plus de vingt à trente élèves à la fois, même en hiver.
n II résulte de la qu'un homme qui a quelques talents et quelque fortune ne >e fait point instituteur primaire, et que des fonctions si nobles, si importa nie-, sont entièrement livrées, à peu d'exceptions près, à l'ignorance el à la misère. »
a M, il'' la Mennais donne le délait de celle dépense :
Loyer d'une maison. . 80 fr.
Nourriture el entretien , 400
Gages el aourrilure d'une servante .... 230
Entretien du mobilier de l'école 20
Total ...... T.ju IV.
PREMIÈRE IDÉE DES it PETITS FRÈRES» 323
seule n'existait, pour les garçons, dans toute la province. Convaincu qu'il était impossible d'acclimater l'enseignement laïque clans les paroisses rurales, prévenu d'ailleurs contre l'enseignement mutuel, M. de la Mennais avait eu autrefois la pensée d'établir partout les Frères de M. de la Salle. Réflexion faite, il reconnut qu'il n'y fallait pas songer. D'après leur règle, ces religieux devaient être au moins deux pour fonder et tenir une école. Comment une malheureuse commune trop pauvre pour entretenir un maître laïque aurait-elle pu subvenir à la subsistance de deux Frères (1)?
Les recteurs des environs de Saint-Brieuc suppliaient le grand vicaire de ne pas leur renvoyer les enfants qu'il avait accueillis dans sa nouvelle école. Ce fut pour lui un trait de lumière. Des prêtres si désireux d'avoir des instituteurs pour leurs paroisses se résoudraient bien, sans doute, à faire pour eux quelques sacrifices. Peut-être consentiraient-ils, moyennant une légère indemnité, à leur fournir la pension et le logement. Cette combinaison diminuerait la dépense, procurerait à l'instituteur une sauvegarde et aux familles une garantie morale.
Qui empêcherait, dès lors, d'associer, sous une règle commune, les jeunes gens qui voudraient bien se dévouer à ce ministère obscur, de les former aux méthodes pédagogiques de M. de la Salle, puis de les envoyer partout, sous la garde des recteurs, porter l'instruction aux paysans? L'idée des « Petits Frères » était trouvée.
M. de la Mennais commença par faire ce qu'il appelait « le blocus » de Saint-Brieuc. De divers points du diocèse de nouveaux postulants lui étaient venus. Dès qu'il en put distraire quelques-uns de son établissement de la
1 .M. de la Salle avait reconnu lui-même que ses Frères ne pouvaient pas donner l'instruction en dehors des villes et des bourgs. Aussi avait-il sonifé a compléter son œuvre. A trois reprises différentes, à Reims, à Paris et à Rouen, il établit des «séminaires pour les maîtres de campagne ». On formait dans ces maisons de pieux laïcs, qui d'ailleurs n'étaient unis par aucun lien de congrégation. Ces essais n'eurent qu'un résultat éphémère. Voir l'Histoire île saint Jean-Baptiste de I" Salle, par M. Guibert. supérieur du séminaire de l'Institut catholique de Paris.
:\-2't JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
rue Notre-Dame, il les envoya aux recteurs les plus pressés, et entoura ainsi la ville épiscopale d'une ceinture de petites écoles.
Son intention n'était pas de les multiplier à mesure qu'il aurait des maîtres. « Ce serait, dit-il, une erreur de s'imaginer qu'on peut en Bretagne fonder autant d'écoles qu'il y a de communes ou à peu près.
« Pour qu'une école se soutienne par ses propres ressources, elle doit être composée au moins de cinquante ou soixante enfants, pendant neuf mois; or, pour en avoir ce nombre, il faut nécessairement que la classe soit établie dans un lieu central. Si les classes étaient trop rapprochées, elles se détruiraient les unes les autres (1). » Et, partant de ce principe, il ne fondait d'écoles que dans des communes importantes.
Malgré ce souci de ne livrer ses maîtres qu'à bon escient, il se trouva bientôt débordé. Les demandes affluaient et le nombre des ouvriers était loin d'y répondre. Comment sortir d'embarras? Dieu ardemment invoqué vint encore une fois au secours de son serviteur.
Un jour, dans une paroisse où il donnait une mission, M. de la Mennais rencontra un prêtre du diocèse de Vannes. Grand, replet, la physionomie un peu commune éclairée par un bon sourire, cet ecclésiastique annonçait une àme droite, dont l'énergie se tempérait de douceur et de prudence aimable. C'était l'abbé Deshayes, curé d'Auray.
Les deux prédicateurs causèrent. Bientôt ils découvrirent que, sans se connaître, ils avaient eu exactement la même idée et avaient conçu les mêmes projets au sujet des écoles de campagne. Bien plus, ils en étaient aux mêmes tentatives.
Comme l'abbé de la Mennais, M. Deshayes avait formé
{1 Extrait d'un mémoire adressé au ministre de l'Intérieur, après 1830.
JEIW'ESSE DE M. DESHATES 323
quelques jeunes maîtres, et il venait de fonder plusieurs écoles dans les communes rurales du Morbihan.
Une telle coïncidence leur donna à réfléchir. Ils se séparèrent avec l'espoir de s'associer un jour.
L'auxiliaire que la Providence mettait ainsi sur le chemin de M. de la Mennais était vraiment digne de lui. Esquissons quelques traits de sa physionomie.
Né le G décembre 1767, au village de Beignon (Morbihan), Gabriel Deshayes descendait d'une famille où se transmettaient, depuis des siècles, la foi vive et les austères vertus. Son enfance s'écoula dans la lande, au milieu du troupeau de brebis qui formait la principale richesse de son père. Dès lors, sa charité pour les pauvres attirait l'attention de ses parents, qui, tout heureux des largesses qui les privaient parfois de la moitié d'un repas, se disaient en souriant : « Ce que Gabriel donne aux pauvres par la porte nous rentre par la fenêtre. »
On le mit au collège. Si, à Saint-Méen, il ne brilla pas au premier rang, il acquit du moins les vertus solides qui ne distinguent point toujours les lauréats les plus applaudis. Une piété aimable et tendre, une étonnante rectitude de jugement, une rare perspicacité, avec cela une décision prompte, une volonté qui allait droit au but, telles sont les qualités que développa bientôt son éducation cléricale.
En 1792, il était diacre. Les séminaires venaient de se fermer, et les évoques étaient en fuite. Où trouver l'onction sacerdotale? L'abbé Deshayes se rend à Saint-Malo, et, accompagné de deux compatriotes, diacres comme lui, il va se poster sur le port, à l'affût d'une occasion propice pour passer en Angleterre. Un batelier, sur le point de lever l'ancre, crie au hasard : « Qui veut s'embarquer? » Gabriel et ses deux amis sautent dans la barque. Où le tlot les poussera-t-il? On cingle d'abord vers l'Angleterre; mais une tempête survient, et Celui qui commande à la mer les fait aborder à L'île de Jersey.
C'est là que s'était réfugié Mgr Le Mintier, le dernier évèque de Tréguier. L'abbé Deshayes reçoit de sa main
le caractère sacré, et, une fois prêtre, revient précipitamment en Bretagne.
Ce qui l'attend, c'est le dénuement, la persécution, peut-être le martyre. Il le sait, et il aborde, la joie dans L'âme, ce dangereux apostolat. Pendant neuf ans, associé à cinq confrères qui ont juré, comme lui, d'assister les mourants au péril de leur vie, il met son zèle au service des fidèles, dans le vaste périmètre de douze paroisses. Couvert de vêtements d'emprunt, transformé tour à tour en valet de ferme, en meunier, en bourgeois, en gendarme de contrebande, il dépiste les patrouilles et porte à qui les réclame les consolations de la foi. Reconnu, malgré tout, de temps à autre, et serré de près par les bandes jacobines, il ne doit son salut qu'à l'audace de ses tentatives et de ses démarches. Voici une de ses aventures.
In jour, après ses courses ordinaires, il se présente, en compagnie d'un confrère, nommé M. Georges (1), dans un château où il est attendu. Les deux prêtres sont épuisés de fatigue et de faim. Ils entrent, et, par prudence, on les fait monter au premier étage, où ils trouvent un repas servi. A peine sont-ils à table, qu'une servante qui faisait le guet se précipite dans la pièce, et s'écrie : « Les bleus à pleine cour! » Ils étaient vendus.
M. Georges tremblait de tous ses membres. Heureusement l'abbé Deshayes se possédait mieux. Il dit tout bas à son compagnon : « Cette fenêtre donne sur le jardin : élaneons-nous. » Voyant qu'il n'osait, l'abbé Deshayes le s;iisil dans ses bras, le laisse tomber sur le sol à demi étourdi, et enjambe à son tour la fenêtre : « Silence! commande-t-il ; il y a au fond du jardin une douve large <-t profonde; je vais vous ensevelir dans les broussailles qui la bordent; moi, je la franchirai. »
11 saisit de nouveau son confrère, le jette dans le hallier à l'endroit le plus ('|>ais, et d'un bond franchit la douve. A peine était-il raffermi sur ses pieds, qu'il aperçoit à
(1) .M. Georges était un des cinq prêtres associés au périlleux apostolat de M. Deshayes. Il devint plus lard cuir de Saint-Servan et entretint de cordiales relations avec M. de la Mennais.