‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 153 sur 270 · M. DESHAYES SOIS LA TERREUR · texte numérisé non relu

M. DESHAYES SOIS LA TERREUR

une faible distance, séparés de lui par un mur assez bas, six bleus armés de leurs fusils, prêts à tirer. Que faire? Rentrer dans le jardin? Il était rempli de soldats. C'était se livrer à la mort : il valait mieux la braver. Trois fois le cri : Halte là! se fait entendre, et l'intrépide missionnaire le distingue très bien; mais il n'en continue pas moins de fuir à toutes jambes. A l'instant douze coups de fusils partent à la fois et douze balles sifflent à ses oreilles; mais grâce à Dieu, aucune ne l'atteint. Ses ennemis n'en deviennent que plus furieux, et se précipitent sur ses pas sans se donner le temps de recharger leurs armes.

Malgré son jeûne, l'imminence du danger avait triplé sa vitesse. Il ne tarda pas à être en avance d'un quart de lieue, et, pour surcroit d'avantage, arriva sur le bord d'une petite rivière qu'il traversa, ayant de l'eau jusqu'à mi-corps. Le détachement fut moins hardi; il prit son temps pour chercher un passage, et l'abbé eu profita pour se perdre dans une vaste lande où il aperçut un paysan qui coupait de la bruyère. Il était auprès de lui avant que la troupe reparût.

Le villageois, que l'abbé Deshayes connaissait, était un brave homme. D'une main, le fuyard lui enlève son bonnet rouge, et s'en couvre la tète : de l'autre, il saisit la serpe du paysan et lui dit : « Cours chercher de la galette et du cidre : les bleus me poursuivent et je meurs de faim. »

Le fermier partit à l'instant, et l'abbé, penche sur la bruyère, se mit à la besogne. Les républicains aperçurent de loin l'ouvrier coiffé du bonnet rouge et, dès qu'ils purent se faire entendre, lui demandèrent s'il n'avait pas vu quelqu'un fuir, el dans quelle direction. Il leur désigna du geste et de la voix une piste opposée au lieu où il- se trouvait et à la maison du paysan. Les bleus se mirent à courir dans la direction indiquée, el disparurent; au même instant, le fermier revenait chargé de plusieurs galettes et d'une cruche do cidre. L'abbé était sauvé.

Dans l'intervalle de ses courses apostoliques, M. Deshayes se cachait dans un recoin d'une cabane dont le reste était rempli de paille.

Confiné dans un espace de deux mètres et demi de large, qui n'avait d'ouverture que par le haut, il passait de longues heures dans ce carcere duro, sans autre compagnon que son bréviaire. À un signal convenu, une iicelle descendait doucement, tantôt de la galette de Bretagne et du lait, tantôt du pain et du lard. A la nuit, le prisonnier quittait sa cachette, et allait céléhrer la messe dans une grange ou dans un grenier de ferme.

Le calme revenu. M. Deshayes mit plus que jamais toute son âme au service des fidèles encore privés de prêtres. Les paroisses du Verger et de Paimpont, puis Beignon, sa paroisse natale, devinrent tour à tour le théâtre de son zèle. C'est de ce dernier poste, où il exerçait les fonctions de vicaire, que Mgr de Pancemont, évèque de Vannes, le transféra à l'importante cure d'Auray.

C'est alors que sa destinée rappelle celle du grand vicaire de Saint-Brieuc. Curé-doyen et vicaire général de Vannes, l'abbé Deshayes se dépense, comme son collègue des Cotes-du-Xord, au service de toutes les ignorances et de toutes les misères. Partout il fonde des œuvres analogues à celles de M. de la Mennais.

Prédications multipliées, retraites pour les deux sexe*., chantiers paroissiaux établis pour préserver l'ouvrier du chômage, œuvre du catéchisme pour les prisonniers, telles sont les principales entreprises de sa charité.

II regarde d'ailleurs au-delà des limites de sa paroisse.

Les campagnes voisines, comme celles de Saint-Brieuc. sont semées de couvents déserts et spoliés.

Le célèbre sanctuaire dédit' à sainte Anne, que, depuis deux siècles, la Bretagne regarde comme son palladium, a vu partir les Carmes qui le desservaient, et il est à la merci des bandes noires qui parcourent la France en jetant à terre les pans de murs épargnés par la Révolution. M. Deshayes l'achète; il y fait venir des Pères de la

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