‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 154 sur 270 · LES GRANDES OEUVRES DU CURE D' AURA Y · texte numérisé non relu

LES GRANDES OEUVRES DU CURE D' AURA Y

Compagnie do Jésus; de nouveau, le diocèse de Vannes possède un petit séminaire.

A deux kilomètres d'Auray, une Chartreuse, veuve de ses moines depuis un quart de siècle, est déjà livrée au marteau des démolisseurs. L'intrépide pasteur rassemble quelques notables de sa paroisse, plaide auprès deux la cause du monument, et, avec leurs souscriptions, en devient propriétaire. Le couvent est sauvé, et les Filles de la Sagesse, appelées par l'abbé Deshayes, y établissent, avec un pensionnat de jeunes tilles, une institution de sourdes-muettes.

Après les œuvres religieuses, les œuvres patriotiques. À deux pas de la Chartreuse, les cadavres des héros de Quiberon. troués par des balles françaises, ensevelis à la hâte et recouverts d'un léger gazon, attendent toujours de la patrie une sépulture honorable. Ces ossements blanchis semblent demander au vaillant prêtre quelque chose de sa commisération, qui va si spontanément aux vivants. L'abbé Deshayes entend cet appel de la tombe. Par ses soins une chapelle mortuaire s'élève ; les restes des martyrs y sont transférés et deviennent l'objet d'un pieux pèlerinage.

Après avoir pourvu à l'éducation ecclésiastique dans le diocèse, l'abbé Deshayes, à l'exemple du vicaire général de Saint-Brieuc, songe à l'éducation des filles. A Beignon, une jeune personne intelligente a réuni autour d'elle quelques enfants qu'elle instruit gratuitement. Encouragée par le saint prêtre, elle attire peu à peu un petit cercle de compagnes avides de dévouement. La sympathie du public se déclare en faveur de l'œuvre ; d'abondantes aumônes sont remises à l'abbé Deshayes. et, le 8 novembre 1820, dans l'église de Beignon, il préside la profession religieuse des six premières sœurs de l'Instruction clirétienne de Saint-Gildas. Comme la Providence de Saint-Brieuc, cette communauté, née d'obscurs dévouements fécondés par le zèle d'un apôtre, devait faire de rapides progrès dans les divers diocèses bretons, spécialement dans celui de Nantes, où fut établie la maison-mère.

On le voit, le curé d'Auray cl l'abbé de la Mennais devaient naturellement s'entendre. Réserve faite des travaux d'apologétique, qui n'attiraient pas M. Deshayes, ils avaient constamment suivi les mêmes voies. Fondations et restaurations avaient marché parallèlement dans les deux diocèses.

Une dernière œuvre, entreprise isolément et continuée de concert par suite d'une providentielle rencontre, allait les rapprocher pour la vie.

Comme l'abbé de la Meunais, le curé d'Auray avait établi dans sa paroisse nue école de Frères de la Doctrine chrétienne. Il était l'assuré sur l'avenir de ses enfants; mais comment rester insensible aux plaintes des curés voisins?

Toujours comme son confrère des Gôtes-du-Nord, l'excellent prêtre eut l'idée de réunir autour de lui quelques jeunes gens chrétiens, et d'en former une congrégation pour l'apostolat des petits paysans.

Avec le concours des ecclésiastiques du canton, il eut bientôt cinq sujets. Il avait obtenu, lui aussi, du supérieur général des Frères l'autorisation, pour les Frères d'Auray, de donner aux futurs instituteurs des leçons de lecture, d'écriture et de grammaire.

Bientôt le presbytère devint un noviciat. Le salon fut converti en réfectoire; l'élude et le dortoir furent installés dans un modeste réduit qui avait servi autrefois de chapelle-. Le matin, l'abbé Deshayes faisait dans sa chambre la méditation à sa petite communauté. A l'heure des classes, les jeunes gens se rendaient à l'école des Frèies, et, dans l'intervalle, le bon curé s'imposait la charge de répétiteur.

Malgré tout, les débuts furent pénibles. Des cinq élèves réunis tout d'abord, trois se retirèrent découragés. I n quatrième, reconnu incapable, fut remis à ses parents. Le cinquième, nommé Mathurin Provost, de la paroisse de Rufliac. resta seul avec le fondateur. C'était la crise que devait traverser le noviciat de Saint-Brieuc, et que nous avons racontée. On est étonné de voir

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jusqu'à quel point les deux situations se ressemblent. L'abbé Deshayes tint bon malgré l'épreuve.

— « Mathurin, dit-il un jour à son unique novice, voulez-vous, vous aussi, me quitter? Vous êtes libre; mais si vous restez, rien ne sera perdu, et nous continuerons comme par le passé. Faut-il nous arrêter, ou marcher?

— « Marchons, mon père! » répondit le jeune homme. Mathurin Provost resta seul pendant six mois, et pas

un seul jour l'abbé Deshayes ne douta de l'avenir.

Au bout de ce temps, un nouveau postulant arriva de Ploèrmel. Il s'appelait Mathurin Guyol. C'est celui que nous retrouverons au cours de ce récit sous le nom de Frère Paul. Cette recrue fut bientôt suivie de quelques autres. On reprit avec un nouveau courage la vie de communauté. Un règlement basé sur la discipline des noviciats de M. de la Salle déterminait, pour chaque jour, les heures consacrées à la prière, à l'étude et au travail manuel.

Au mois de septembre 1817, M. Deshayes avait sept novices. Bientôt il put donner des maîtres à quelques paroisses pauvres. L'école de Limerzel, au diocèse de Vannes, fut la première fondée (1); peu après, Malestroit et Ploèrmel reçurent des Frères de M. Deshayes. La jeune congrégation put même envoyer un de ses membres à Thénezay (2), au diocèse de Poitiers (3).

1 En 1818. croit-on, Cf. Institut des Frères de l'Instruction Chrétienne de Saint-Gabriel. — Origines, organisation, œuvres, par l'abbé A. Blain, p. L53.

l L'école '1'' Thénezay fut également fondée en 1818. Elle subsista peu de temps.

[3 Voici < [ u < ■ 1 r 1 1 1 e s détails sur les petits événements qui remplirent les premières années du noviciat d'Auray. Nous les empruntons à un manuscrit dont l'auteur, après avoir été un des premiers disciples de M. Deshayes. acheva sa formation religieuse à Samt-Brieuc, et devint le frère Hippolyte. Le mémoire a pour titre : Chronique des Frères de ^Instruction chrétienne. « Au mois de septembre 1817, ils les jeunes gens réunis chez M. Deshayes ), firent une retraite avec les Frères des Ecoles chrétiennes. Comme c'est au P. Deshayes que ces Frères doivent leur établissement à Auray, puisque c'est lui qui les a appelés et qui hur a fait bâtir des classes au Maniguen, il ne lui fut pas difficile d'obtenir que ses jeunes gens, alors au nombre de sept, fissent avec eux les exercices spirituels. Cette retraite, la première que les nôtres aient faite, fut donnée par un grand ami du Père. M. Villeneuve,

Le curé d'Auray n'avait aucun patrimoine. Les aumônes qu'il recevait étaient immédiatement absorbées par les œuvres de toute sorte auxquelles il prêtait son appui. Sans jamais douter de la Providence, il se demandait parfois comment pourrait subsister son petit noviciat pour peu qu'il se développât.

C'est alors qu'il fit la rencontre de M. de la Mennais. Les deux fondateurs virent tout de suite qu'ils avaient intérêt à s'unir.

dans une des classes des Frères, parce que leur oratoire était trop petit. Entre les exercices, nos jeunes postulants se dispersaient pour aller à confesse, les uns aux Capucins, les autres à l'hospice, etc. Us se réunissaient à la cure pour les repas et pour le coucher. Pendant le cours de l'année, plusieurs se rendaient au Maniguen pour apprendre à l'aire la classe, car la volonté du Père Deshayes était que, dans l'enseignement, nous suivissions la méthode des Frères des Ecoles chrétiennes.

« Au mois de septembre 1818, nos Frères, au nombre de treize, firent encore la retraite avec ceux des Ecoles chrétiennes, au Maniguen. Cette fois, ce fut M. Guyomard, alors curé de Malestroit, qui donna les instructions, dans une des classes. La chaire du maître devint celle du prédicateur. Du reste, cette retraite ressembla à la précédente. On se levait à cinq heures, et l'on se rendait dans la chambre du Père Deshayes, pour la prière et la méditation. On s'y rendait aussi ordinairement pendant Je cours de l'année. Chaque Frère faisait la prière à sa semaine, et tous les jours, un Frère donnait à haute voix la conclusion de la méditation...

« De temps en temps, la petite communauté augmentait de quelque membre Déjà même on avait pu former quelques établissements dans le Morbihan, et l'a famille devint assez nombreuse pour qu'il ne fût plus possible de faire la retraite annuelle au Maniguen sans y être incommodes aux bons Frères qui avaient la charité de donner aux nôtres les leçons de leur expérience. A dater de l'année 1819, nos Frères eurent donc leurs retraites propres. Celle de celte année, comme les précédentes, eut lieu au mois de septembre, et fut donnée, dans une chambre du collège, par le Père Deshayes, aidé du Père François, jésuite.

« A cette époque, nos Frères étaient une vingtaine. Le noviciat était très étroitement logé; aussi le personnel ne dépassa pas le nombre de vingt-et-un. Tous vivaient retirés dans une chambre qu'on avait pratiquée dans une ancienne chapelle attenante à la cure . . . C'était là que nous couchions, que nous travaillions, que nous faisions tous les exercices réguliers du noviciat, et, certes, la petite communauté était bien fervente. Le bon Père s'efforçait de maintenir tout le monde dans l'esprit d'obéissance et d'humilité. « Vous ne ferez rien, répétait-il souvent, vous ne ferez aucun bien réel si vous n'êtes pas humbles. » De temps à autre, il faisait venir le petit noviciat dans la salle de la cure, et là, il s'informait du Frère directeur si quelqu'un manquait à l'obéissance nu à la charité.; il réprimandait ou encourageait selon le besoin, etc. »

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