‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 158 sur 270 · LES PREMIERS FRERES DE DIX AN · texte numérisé non relu

LES PREMIERS FRERES DE DIX AN

de Les préparer rapidement à remplir les fonctions de

maîtres, aussitôt après la retraite.

Cette besogne accomplie, le frère André dut se rendre à Pordic. auprès du frère Paul. Celui-ci était un instituteur de grand mérite. M. de la Mennais se décida à l'envoyer, comme directeur, à Dinan. Mais le pauvre Frère souffrail beaucoup à la pensée de quitter Pordic. et il avait hasardé quelques timides observations.

Un jour, son supérieur l'aborde avec un malin son rire : « Comment, mon lils, lui dit-il, tu refuses d'aller à Dinan: mais sais-tu bien que la ville vient de mettre à notre disposition, pour les classes, une belle maison, l'ancien hospice des Incurables (1) ? Tout est prêt : les Frères seront à leur ménage. Entends-tu?

— Eh bien! dit le frère Paul, j'y consens; toutefois, si vous le permettez, à une condition.

— Laquelle, mon fils?

— A la condition que j'emmènerai avec moi le frère André. Nous étions ensemble à Auray, et nous nous soutiendrons l'un l'autre.

— Qu'à cela ne tienne ; j'y consens, embrasse moi (2). » Le frère André regagna son premier poste, en compagnie du frère Paul.

Le bon père voulait adoucir, par cette condescendance, la déception qui attendait ses pauvres enfants. Arrivés à Dinan, on les conduisit à leur nouveau logis. Une grande maison délabrée aux murs nus et décrépits, voilà ce qu'on mettait à leur disposition. Pas un ustensile de cuisine, pas un banc pour s'asseoir. Il fallut retourner, quelques jour- du moins, aux Cordeliers. Lorsqu'enfin les Frères purent s'établir chez eux ils avaient pour toute provision un pain, un peu de beurre et une barrique de cidre. La caisse commune contenait cinquante centimes.

Un jour, le frère André demande à son directeur quelques sous pour remplacer un objet qu'il venait

I A la porte de Brest.

■i Relation manuscrite du frère André.

de briser : « Non, répond brusquement le frère Paul, vous n'aurez rien. Pourquoi êtes-vons aussi maladroit? »

Le lendemain le directeur alla trouver son confrère, le sourire aux lèvres, tenant à la main une bourse bien garnie. « On vient de nous donner 400 francs, dit-il; prenez ce qui vous est nécessaire. Je ne possédais pas hier les cinq sous que vous me demandiez. Je n'ai pas voulu vous le dire, de peur de vous affliger; delà, ma brusquerie. Pardonnez-moi. »

Le premier hiver fut particulièrement rude. Privés de feu toute la journée, les pauvres Frères grelottaient dans leur cellule. Le frère André eut la pensée de combattre le froid en patinant dans la cour de l'école. Il dut renoncer à cet exercice parce que les sabots s'y usaient trop vite (1).

Deux dames de Saint-Brieuc, MUes de Fontimeu et de la Motte- Vauvert (2), eurent pitié de cette détresse. Elles donnèrent quelques pièces de vaisselle, puis une quête que l'on fit en ville fournit aux Frères les meubles indispensables et quelques centaines de francs. La crise aiguë était passée. A partir de 1821, la sympathie des familles procura aux Frères un honnête entretien.

M. de la Mennais eut toujours pour celte maison une prédilection marquée. Lorsqu'il fut appelé à Paris auprès du Grand- Aumônier de France, c'est à Dinan qu'il transporta le principal noviciat de ses Frères. Plus tard, lorsqu'il passait quelques jours de vacances à laChesnaie, il ne manquait pas d'aller à Dinan visiter les Frères, puis il emmenait à sa maison de campagne maîtres et •'•lèves pour une joyeuse partie de pêche. On lançait les barques sur l'étang, on pourchassait carpes et truites, puis on s'attablait autour d'une gigantesque friture, et on retournait à Dinan avec de l'entrain et de la bonne humeur pour plusieurs semaines (3).

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