DÉPART DE M. DESHAYES
Il le comprit bientôt. Si la congrégation des Filles de la Sagesse était prospère, la Compagnie de Marie n'avait pu se relever des coups portés par la Révolution. Elle ne comptait plus que sept missionnaires (1), qui vivaient sans autre lien que les exercices de la vie commune. Quatre Frères leur étaient associés. Ils exerçaient, sous l'autorité et pour !<■ compte des Père-, diverses professions manuelles, sauf l'un d'entre eux, qui tenait l'école de Saint- Laurent. Pas plus que les missionnaires, ils n'étaient liés par des yteux. Tel était l'état précaire de cette vaillante Compagnie de Marie, œuvre préférée du Bienheureux de Montfort.
Le R. P. Duchesne se sentait mourir. Que deviendraient après lui ces débris auxquels, du moins, sa présence et son autorité avaient servi de lien? 11 confia ses angoisses à M. Deshayes, et le pria de recueillir de sa main défaillante l'œuvre du saint missionnaire. Le curé d'Auray revint de Saint-Laurent honoré du titre et des pouvoirs d'assistant. Trois mois après, il apprenait la mort du P. Duchesne et la désolation de ses enfants. L'évèque de la Rochelle, Mgr Paillou, se joignait aux missionnaires et aux Filles de la Sagesse pour le prier de prendre en main le gouvernement des deux familles.
Qu'allait-il faire? Comment quitter une paroisse transformée, régénérée, sanctifiée par ses soins? Comment dire adieu aux Frères de l'Instruction chrétienne et aux Sœurs de Saint-Gildas, qu'il venait à peine d'organiser en congrégation? La séparation serait cruelle; mais l'abbé Deshayes n'était pas homme à reculer devant un sacrifice voulu de Dieu. Pour connaître avec certitude les desseins d' en-haut, il remit à son évèquc, Mgr de Bruc, la décision de cette grave affaire.
Ce prêtai avait le jugement droit, l'esprit large, l'àme vraiment catholique : « Si je considère les intérêts de mon diocèse, dit-il au curé d'Auray, je dois vous dire : restez;
1 C'étaient MAI. Duguet entré en 1787, décédé en 1832] — Mainguet (1816-1835 — Ricard 1K17-1822) — Gouelleaii (1818-1822)— Hourdel 1818-fln 1N21 — Javeleau 1818 ... — Payen de la Grandière Janvier 1820-1836).
mais si j'envisage le bien général de la religion, je dois vous dire : parlez ! »
Il n'en fallu! pas davantage. Le dimanche suivant, l'abbé Deshayes faisait ses adieux à sa paroisse : « Mes enfants, dit-il, lorsque je fus nomme à la cure d'Auray, je vins au milieu de vous n'ayant pour tout bien que mon bâton et mon bréviaire. La divine Providence m'oblige à me séparer de vous. En vous quittant, je veux m'en retourner comme je suis venu, avec mon bâton el mon bréviaire (1). »
Le 12 janvier 1821, il était élu supérieur général, el, deux mois après, il quittait définitivement Auray. Son noviciat de Fri-res ('lait alors composé de quinze jeunes gens, à la tête desquels il avait placé, depuis peu, un homme qui possédait toute sa confiance, le frère Pierre. Deux des novices refusèrent de le quitter. Il les envoya, dès la première heure, à Saint-Laurent, où ils firent profession, plus lard, sous les noms de frère Augustin et de frère Pierre-Marie (2).
Les treize autres, tout en restant à Auray, furent confiés, provisoirement du moins, à M. de la Mennais. Il importait de régler leur sort au plus tôt el de les affermir dans leur vocation. Au mois de mai 1821, un congé de quinze jours fui accordé à toutes les écoles tenues par les Frères de Bretagne* Les deux fondateurs avaient décidé qu'avant. l,i séparation, Ions feraient encore en commun les exercices de la retraite.
On se rendit donc à Auray des divers points où les Frères étaient en fonctions. M. de la Mennais y vint lui-même avec ses novices, et l'on se réunit, comme l'année précédente, à la communauté du « Père Eternel». Soixante Frères environ, y compris les aspirants, prirent part aux exercices. Le vieil ami de l'abbé Jean, M. Gilbert, donna les principales instructions (3).
1; Cf. Laveau. Vie do Gabriel Deshayes, page 177.
2) Le premier devait succédera M. Desliayes connue supérieur général des Frères de l'Instruction chrétienne de Saint-Gabriel; le second devait retourner en Bretagne et s'y réunir aux Frères de Ploërnael.
:; C'esl àcétte retraite crue-, pour la première fois, les Frères gardèrent le 3ilence absolu pendant huit jours.