LES VISITES A LA COUR
— « Eh ! Mesdames, s'écria-t-il un jour, ne voyez-vous pas que ma toilette fait pénitence pour les excès de la vôtre ? »
Le roi était présent. On sait que, parfois, il aifectait lui-même une tenue négligée.
— « Bravo! répliqua Sa Majesté, voilà qui s'appelle répondre. Le beau sexe a trop de coquetterie; nous n'en avons pas du tout. Cela fait compensation, monsieur le grand vicaire. »
Il paraissait à la cour par bienséance. C'est ailleurs qu'il allait chercher repos et distraction.
Par intervalles, l'abbé Féli quittait la Chesnaie, où il avait récemment achevé Y Essai sur F Indifférence, et venait passer quelques jours dans la chère retraite de la rue Saint-Jacques (1). Après sa rude journée, Jean prenait avec lui l'abbé Martin, admirateur passionné des livres de Féli, et se rendait chez les « Feuillantines ».
On causait philosophie, on discutait les objections qui s'élevaient, de plus en plus inquiétantes, contre les doctrines de l'écrivain ; on faisait la partie de trictrac avec les respectables directrices de l'orphelinat ; on s'entretenait de la Bretagne et des absents, puis le vicaire général regagnait son appartement de la rue de Bourbon, avec une provision de bonne humeur pour toute une semaine.
Mais, hélas ! on a beau se grouper dans l'exil : la présence de compatriotes aimés ne rend pas la patrie. Le Breton que les nécessités de la vie éloignent du sol natal se console du présent en caressant un rêve, infiniment multiple en ses détails, au fond toujours le même: revoir son clocher de granit, fouler de nouveau ses landes fleuries de bruyère, embrasser, ne fût-ce qu'une fois, les vieux parents gardiens du foyer, et puis, plus tard, mourir en terre bretonne et dormir à côté des aïeux.
Malgré ses ardeurs apostoliques, l'abbé Jean n'échappait
(1) Après la mort de l'abbé Carron (1821)MUede Lnciniére s'était installée, avec ses compagnes, au n° 54 de la rue Saint-Jacques.
.iiO JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
point à celle obsession. A peine installé à Paris, il avait écrit à M. Qnerret : « Il est impossible d'être mieux que je ne suis; <'t pourtant je ne rêve qu'à la Bretagne, aux amis, aux enfants que j'y ai laissés... et, à ce doux et triste souvenir, mes larmes coulent en abondance. Tout mon cœur est là ! J'ai déjà demandé un congé pour retourner à Saint- Brieuc : je l'aurai dans le mois prochain (1). »
Ce qui poussait l'abbé Jean vers la Bretagne, ce n'était point cet attrait maladif qui va de pair trop souvent, chez les âmes faibles, avec une mélancolie déprimante. Il était sensible, comme un autre, aux charmes de la petite patrie; mais ce qui l'attirait avant tout, c'étaient, comme il le dit, les enfants, les amis qu'il y avait laissés.
A côté des « Petits Frères » et des Sœurs de la Providence, que d'œuvres ■ nées de son inspiration ou ressuscitées par son zèle attendaient toujours de lui assistance et direction! Il n'apprenait jamais sans déchirement qu'une de ces œuvres était menacée par une administration civile. Le jour où il put craindre de voir, à Saint-Brieuc même, l'irréligion au pouvoir, il n'y tint plus, et résolut de venir en Bretagne faire face à l'ennemi.
Le 2i décembre 1823 parut au Moniteur l'ordonnance qui déclarait la Chambre des députés dissoute, et convoquait les collèges électoraux des arrondissements pour le 2(i février 1824, ceux des départements pour le 0 mars. Après le succès de la guerre d'Espagne, on voulait profiter de l'abattement des partis pour consolider le ministère par la grande mesure de la septennalité et du renouvellement intégral de la Chambre. Or, MM. de la Mennais étaient les adversaires connus du ministère. Ce qu'ils reprochaient à MM. de Villèle et de Corbière,
1 Lettre citée par Ropartz, op. ci/., p. 316.