CAMPAGNE CONTRE LES GALLICANS
M. Boyer, do Saint-Sulpice, pour qu'il préparât une réponse.
Ce dernier rencontra, sur les entrefaites, l'abbé de Salinis, et lui dit, avec sa simplicité proverbiale : « Mais, vous n'y pensez pas, mon ami ! Vous voulez donc mettre le trouble dans tous les séminaires avec vos aphorismes ! »
L'opuscule n'avait pas encore paru.
— « Comment savez-vous, reprit le lin Béarnais, que ces aphorismes existent ?
— C'est Frayssinous qui me les a envoyés. J'ai déjà mon antidote tout prêt. »
L'antidote parut, en effet, avec les aphorismes. Mais cette pâle réfutation ne fit qu'appeler l'attention sur l'opuscule des La Mennais.
L'abbé Féli réservait, d'ailleurs, au gallicanisme des coups plus retentissants. Dans cette campagne qu'il voulait décisive, il allait avoir constamment à ses côtés son frère Jean pour forger ses armes, ou, du moins, pour en vérifier la trempe.
Le 1er décembre 1825, celui-ci écrivait à M. Querret, devenu professeur de mathématiques à la faculté des sciences de Montpellier : « Féli travaille ; il en dira de belles, comptez-y (1)!
Féli en dit de belles, en effet, mais qui ne furent pas du goût de tout le monde. Au commencement de 182H paraissait son livre intitulé : De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil.
« C'est effrayant de talent » disait Frayssinous. On y démontrait que, pour un pays essentiellement chrétien comme la France, il n'y avait que deux politiques possibles :
(1) Un mois plus tard, il écrivait au même : <• Il (Féli) va publier la seconde partie de son ouvrage sur La religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique, et civil. Préparez vos oreilles à entendre un 'beau tapage. Si, de cette fois-ci, il ne va pas en prison, il faut désespérer d'y aller jamais. » — Cité par A. Roussel, Lamennais, etc. t. I, p. 187.
la politique catholique^ et, pour tout dire, ultramontaine, et la politique révolutionnaire; que vouloir chercher une politique intermédiaire appuyée sur de prétendues traditions nationales faussement décorées du nom de libertés gallicanes, c'était s'acheminer vers l'anarchie. « Sans le pape, disait l'auteur, pas de christianisme; sans le christianisme, pas de religion; sans religion, pas de société. »
Le gouvernement répondit à cet avertissement par nue citation devant la police correctionnelle. C'était préparer un triomphe à l'écrivain. Celui-ci parut devant le tribunal en habit ecclésiastique, assisté de Berryer et de l'abbé Gerbet. Après la plaidoirie du grand avocat, le prévenu se leva, et prononça les paroles suivantes, avec un accent d'autorité qui remua l'assistance :
« Je dois à nia conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaché aux principes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à renseignement invariable du chef de l'Eglise, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que. jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de la professer et de la défendre. » On le condamna, pour la forme, à trente francs d'amende.
Jean était accouru pour assister à ce qu'il appelait la fête de Féli. Il arriva trop tard, mais il espérait bien se dédommager quelque jour. « Dans l'état d'irritation où sont les esprits, écrivait-il à M. Querret, il est impossible qu'il n'y ait pas d'antres procès du genre de celui-ci, car vous sentez bien qu'on ne gardera pas un
lâche silence t 11. »
Son voyage, d'ailleurs, ne devait pas être tout à fait infructueux. Dans le prétoire même où l'on jugeait Féli,, il rencontra « un homme à larges épaules., à grosse tète, à gros traits (2), » qui venait à Paris du fond de la Lorraine, pour s'attacher à la fortune du polémiste. C'était l'abbé Rohrbacher, une des futures colonnes de
1 Cité par A. Roussel, op. cil., t. I, p. 190. ■i Maurice de Guérin, Reliquièe.
CAMPAGNE CONTRE LES GALLICANS i:V.)
La congrégation de Saint-Méen. 11 devail partir, l'automne suivant pour laBretagne, où nous le retrouverons bientôt.
L'abbé Jean avait prédit que l'émotion causée par la condamnation de Féli ne s'apaiserait pas de si tôt. Il voyait juste. En pareille occurrence, ce sont les écrivains qui sont condamnés à l'amende, mais c'est le gouvernement qui paie, et, pour trente francs, la Restauration se lit un adversaire implacable qui ne cessa plus de la maudire.
Cependant le ministère ne désarmait pas. On eut l'audace d'enjoindre aux évoques la réprobation publique et officielle des doctrines contenues dans le livre de Féli. Quelques-uns refusèrent net, comme le cardinal de Clermont-Tonnerre, qui écrivit fièrement : «Ma devise est : Etiamsi omnes, ego non (11. » Quatorze signèrent la profession de foi gallicane; un grand nombre répondirent en faisant d'importantes réserves, ce qui n'empêcha pas le gouvernement d'afficher leurs noms au Moniteur parmi ceux de ses partisans.
Féli souffrait vraiment pour la cause de l'Eglise. Sa santé, toujours chétive, s'altéra jusqu'à inquiéter son entourage. Au mois de septembre 1826, une maladie de cœur se déclarait, et on dut l'envoyer aux eaux de Saint-Sauveur, dans les Pyrénées.
Cette lutte, dans laquelle l'abbé Jean l'avait guidé parfois, soutenu et consolé toujours, avait resserré leur intimité. Devant les manifestations d'un zèle trop violent, mais sincère ef admirablement courageux, les inquiétudes de jadis avaient disparu : Jean ('tait fier de Féli. A la tendresse du frère se joignait la reconnaissance du prêtre. Aus>i avec quelle sollicitude il veille sur cette santé menacée !
1 II est difficile de rendre avec concision cette énergique formule. Peut-être pourrait-on la traduire par les mots : « Seul contre tous. »
Au mois d'avril 1827. Féli est revenu à Paris, faible encore et peu en état de soutenir les fatigues de la polémique. Jean accourt aussitôt, et l'emmène en Bretagne à petites journées.
« A la Chesnaie, écrit-il. seul au milieu de ses bois et de ses livres, il jouira de quelque repos, et il en a grand besoin après tant de secousses douloureuses. Hélas! il n'en goûtera jamais un parfait. Dieu l'a fait soldat; sa vie est un grand combat contre tous les ennemis de la vérité, dont la haine est infatigable (1). »
Le repos de la Chesnaie ne devait pas réparer de si tôt un organisme épuisé. Au mois de juillet suivant, l'abbé Féli sentit de nouveau ses forces décliner. On crut d'abord à une fatigue passagère : mais une fièvre bilieuse se déclara bientôt, et le mal fit de si effrayants progrès, que M. Blaize, beau-frère des La Mennais, manda en toute hâte l'abbé Jean, qui se trouvait à Ploërmel.
Celui-ci arriva le 2(5, au soir. Il vit tout de suite que l'état était fort grave, et, imposant silence à sa douleur, il administra lui-même à son frère l'cxtrême-onction. M. Gerbet, qui avait reçu ses confidences suprêmes, lui donna, les larmes aux yeux, l'absolution des mourants.
Quand on lui porta le saint viatique, il parut recouvrer toute sa force. Ce fut une scène, émouvante. Féli ne regrettait pas de mourir :
« Mon ami, répétait-il à M. Gerbet, j'ai bien envie de m'en aller; j'ai assez de la terre. »
Et, se tournant vers Jean : « Je te lègue la plus belle chose du monde, la vérité à défendre. »
A minuit, il pria d'ouvrir la fenêtre. La lune rayonnait, pâle et douce, sur les eaux calmes de l'étang.
« La nuit est belle », dit son garde-malade.
— Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière, » répondit-il d'une voix presque éteinte.
Le lendemain, il tomba en agonie. Ceux qui l'entouraient
1 Lettre au comte de Sentl't, citée par Forgues. t. I, p. 308, en note. (I>aris, 9 avril 1827.)