L'ÉCOLE DE LA CHESNAIE
Marzan, Elle de Kertanguy, Hippolyte de la IVîorvonnais, vinrent mettre la note poétique dans les réunions. Nous ne parlerons, ni de Montalembert , ni de Sainte-Beuve, qui firent seulement des apparitions à la Chesnaie.
Autant l'écrivain irritait à certaines heures par son amertume et sa hauteur, autant l'homme pénétrait et charmait par sa douceur et son abandon. Les jeunes gens attirés par son génie turent vite conquis par sa bonté. Presque tous ont parlé de la séduction infinie qu'il savait mettre dans un mot, dans une caresse.
On s'organisa en communauté, avec la préoccupation de faire profiter chacun des lumières de tous, sans nuire à L'initiative individuelle. Pas de règlements minutieux ni de surveillance étroite. A part les prières, les repas et les conférences que font, chaque jour, l'abbé Féli etM. Gterbet, il n'y a pas d'exercices communs. Chacun travaille dans sa chambre, sous l'oeil de Dieu, selon les conseils et les directions du maître.
La journée finie, on se réunit au salon. (Test l'heure de la causerie intime et sans apprêt. Féli excelle à faire jaillir d'un entretien familier des pensées ingénieuses, des aperçus profonds et lumineux. Philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives. Il prend texte et prétexte de tout, d'un accident, d'un rien, pour se livrer à des considérations qui ravissent ses auditeurs.
« Un demi-siècle, dit M. de Pontmartin, n'a pas effacé !i' souvenir de celte hospitalité où le maître donnait aux disciples l'exemple du travail, où les disciples, groupés autour du maître, rivalisaient d'enthousiasme, d'illusions généreuses, de ferveur studieuse et de talent; où leur ambition n'était pas de gouverner le inonde, niais de le convertir. Quel tableau el quel cadre! .. . Quelle harmonie entre ces paysages bretons, ce pie] mélancolique, ces jardins dépouillés par l'automne, ces Imis où ta/rouille d'octobre attend, pour tomber, le renouveau d'avril, ces nuages où
passent, avec un sifflement traites, des bandes d'oiseaux sauvages, ces étangs surmontés d'une brume où les hôtes de la Chesnaie peuvent voir tout ce qu'ils veulent — et ces beaux songes juvéniles où s'unissent la religion, la liberté et la poésie! Comme on se plaît à contempler, à deviner ces nobles intelligences, étrangères aux vulgaires intérêts, aux mesquins égoïsmes de ce monde (1)! »
C'était charmant, en effet, cette réunion de jeunes hommes groupés autour d'un homme de génie pour travailler au triomphe d'une sainte cause. Mais la question du lendemain s'imposait. Le maître disparu, que deviendraient les disciples? Si l'oeuvre était bonne, ne fallait-il pas l'asseoir sur des fondements durables? Pour maintenir ces recrues serrées autour du drapeau, ne fallait-il pas établir entre elles un lien plus fort que la communauté de goûts et d'aspirations? En un mot, pour vivre, l'association ne devrait-elle pas se transformer en congrégation ?
L'abbé Féli pensa tout d'abord à faire de son groupe de travailleurs une sorte d'institut religieux semi-ecclésiastique et semi-laïque. Mais il craignait de voir quelquesuns de ses disciples reculer devant un engagement, même temporaire.
Les choses en étaient là, lorsqu'une nouvelle faiblesse du gouvernement lui montra clairement le buta poursuivre Le 16 janvier 1828, parurent les fameuses ordonnances qui, en chassant les Jésuites des établissements dirigés par eux, interdisaient aux petits séminaires de recevoir d'autres élèves que les étudiants ecclésiastiques, et d'y confier renseignement à des congrégations non reconnues.
Après avoir stigmatisé cet acte de violence dans des pages vengeresses qui eurent un grand retentissement (2),
1 Gazette de France, H) février 1882.
-i II les publia sous ce titre : Des progrès de la révolu/ion ef de la (/lierre contre l'Eglise.
ORIGINES DE LA CONGREGATION DE St-PIERRE445
l'abbé Féli se dit qu'il y avait besogne plus urgente pour ses disciples que d'écrire dos articles ou même des livres: Dans nombre de diocèses, renseignement clérical allait être confié à des maîtres improvisés. Sans abandonner les travaux d'apologétique, il fallait aller au plus pressé, remplacer les Jésuites par des prêtres instruits qui ne tussent pas, comme eux, impopulaires, et, puisque l'abbé Jean dirigeait déjà une congrégation vouée en partie à l'enseignement des petits séminaires, sur laquelle le gouvernement fermait les yeux, réunir aux prêtres de Sainl-Méen les hôtes de la Ghesnaie déjà prêtres, ou qui aspiraient à le devenir.
Il écrivait alors : « A raison des changements nombreux survenus dans la société, dans les lois, les idées, les mœurs, et de l'état de révolution qui doit se prolonger longtemps encore, les ordres anciens rencontreraient des obstacles insurmontables. Trop exposés aux regards, trop aisés à atteindre, ils succomberaient bientôt aux persécutions que l'impiété leur susciterait. Il faut, en ces tristes temps, un ordre à la fois mobile et fort, qu'on ne puisse saisir sous aucune forme rigoureusement déterminée, qui s'applique à tous les genres d'œuvres sans dépendre d'aucune, en un mot, constitué de manière à conserver une action libre au milieu des difficultés qui l'environnent, et à échapper aux proscriptions dont la haine antichrétienne frappera inévitablement les institutions religieuses (1). »
Les prêtres de Saint-Méen étaient heureux d'abriter leur congrégation sous l'égide d'un nom célèbre. L'accord fut vite conclu (2). Les jeunes gens qui ne se sentaient pas appelés au sacerdoce resteraient à la Ghesnaie. L'abbé Féli garderait aussi près de lui quelques-uns de ses disciples, déjà prêtres, dont il tenait à diriger les études. Quant aux ordinands, on les placerait dans une maisoB
] Manuscrit inédit de F. de la Mennats. — Archives des Frères.
■2 Le 28 juillet 1828, Féli écrivait de Rennes à l'abbé île Saluais : « .Mon frère m'attendait ici, comme nous en étions convenus : uous avons causé de nos affaires, et nous avons été d'accord sur tous les points. » De Ladoûe. .%/• Cerhet, etc., t. I, p. 362.
récemment acquise, à Malestrbit, sons la direction d'ecclésiastiques distingués, détachés de la Ghesnaie. Tous, prêtres et simples clercs, vivraient sons une règle commune, et reconnaîtraient comme supérieur général M. Jean de la Mennais.
En s'ad joignant des ecclésiastiques spécialement voués à l'étude, la congrégation de Saint-Méen se transformait; il lui fallait de nouveaux statuts.
Jean et Féli les rédigèrent de concert. Ils sont demeurés inédits jusqu'à ce jour, mais nous avons eu la bonne fortune de les consulter. Ces quelques pages présentent sur la situation et les besoins de l'Eglise, sur l'origine de ses maux, sûr les moyens d'y porter remède, sur l'avenir des chrétientés d'Orient et d'Angleterre, des vues à la fois neuves et profondes, dont quelques-unes, à soixante ans de distance, paraissent vraiment prophétiques. On en jugera par les passages suivants, extraits du chapitre intitulé : Objet de l'ordre.
« La connaissance pins exacte et plus profonde qu'on acquiert chaque jour des doctrines et des traditions d.e l'Orient, l'état intellectuel du peuple de ces contrées, les événements i\u monde même politique, tout semble annoncer, pour une époque qui ne saurait être très éloignée, de grands desseins de la Providence sur les nations assises à l'ombre de la mort. Réveillées de leur sommeil, elles se lèveront et salueront la lumière de l'Evangile, qu'elles ont repoussée si longtemps. L'ordre appelle de tons ses vœux le moment où il lui sera donné de prendre part à celte œuvre de miséricorde et de régénération. »
Ces lignes ne semblent- elles pas viser l'action si providentielle de Léon Xïll en faveur de la réunion de l'Eglise d'Orient à l'Eglise romaine? Et que penser des réflexions suivantes, quand on songe au mouvement de conversion qui agite actuellement l'Angleterre :
« Les pays protestants offrent aussi une abondante moisson à recueillir. A mesure que les préjugés anticatholiques s'affaiblissent, la rigueur des lois se relâchant