‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 211 sur 270 · L'ABBÉ FELI A JUILLY · texte numérisé non relu

L'ABBÉ FELI A JUILLY

beaucoup d'amis^ n'était-elle pas toute désignée à leur confiance? M. de Salinis n'hésita pas. Au mois d'août 1830, il se rendit à la Ghesnaie. Il venait offrir à Félicité de la Mennais, pour lui et pour ses disciples, l'hospitalité de son collège et la participation à la direction de l'établissement, en attendant que la reconnaissance de la congrégation par le Saint-Siège permît de la lui céder tout entière.

La Chesnaie et Malestroit, par leur position retirée, offraient de précieux avantages pour le . recueillement et pour l'étude; mais l'isolement de ces deux maisons avait l'inconvénient de limiter l'action de l'école mennaisienne. L'abbé Féli, malgré son culte pour la Chesnaie. le comprenait si bien, qu'il avait songé, dès le premier moment, à fonder un établissement à Paris.

L'offre de l'abbé de Salinis lui permettait de s'établir aux portes de la capitale; il accepta. A la fin de septembre, toute la colonie de la Chesnaie quittait, sous la conduite de son chef, sa studieuse retraite, pour se rendre à Juilly. Un professeur du noviciat de Malestroit, M. Bornet, dtevait compléter le personnel enseignant réclamé par l'abbé de Salinis. Du reste, les autres maisons de la congrégation, Saint-Méen, Rennes et Malestroit, restaient confiées à la direction de l'abbé Jean, sous l'autorité purement nominale de Féli.

On continua à Juilly la vie de la Chesnaie. Trois seulement des nouveaux venus étaient chargés d'une classe. C'étaient les abbés Houet, Hamelin et Bornet. Les autres se livraient à la vie d'étude ou poursuivaient leurs travaux littéraires sous la direction de leur maître.

Celui-ci retrouvait a Juilly les agréments de la Chesnaie : calme retraite, parc splendide, dont quelques arbres avaient abrité les méditations de Malebranche, société d'esprits d'élite entièrement dévoués à ses idées.

Il venait de fonder Y Avenir. On le voyait, chaque jour, enveloppé d'une longue douillette noire, se promener pendant <\<'> heures dans l'allée qui a gardé son nom, quelquefois entouré de jeunes gens, plus souvent seul.

méditant les leçons de philosophie qu'il donnait à ses disciples, ou préparant les articles de son journal. Les élèves du collège ne l'approchaient guère. « La pâleur et la mélancolie de son visage, la vivacité et la profondeur de son regard, et, plus encore peut-être, la singulière énergie de ses traits, qui contrastait avec la maigreur et la débilité de son corps, inspiraient à tous le respect et la crainte; on eût aimé le contempler de près, mais chacun redoutait sa présence (1). »

Il demeura ainsi à Juilly jusqu'à son départ pour Rome, qui eut lieu le dernier jour de décembre 1831.

Cette année compte parmi les plus fécondes, et sans doute aussi, les plus heureuses de son existence tourmentée. Au mois de septembre précédent, il avait pu réaliser son projet d'établissement à Paris. On avait loué, rue de Vaugirard, à proximité des grandes écoles, un appartement assez vaste pour contenir les nombreux étudiants que l'on comptait détacher de Juilly ou du petit séminaire de Saint-Méen.

Le 27 août, Féli écrivait à son frère :

« Nous serons en commençant vingt-deux personnes dans la maison de Paris, y compris quatre domestiques. Quatre ou cinq autres sujets demandent à venir, mais avec des circonstances indépendantes de leur volonté, qui rendent incertaine l'issue de leur projet. Dans cette position, je ne vois pas le moyen d'en faire venir d'autres de Bretagne, à moins que tu ne puisses trouver des ressources pour payer leur dépense à Paris (2). »

Ces dernières lignes révèlent une détresse qui datait de loin, hélas! mais qui se faisait chaque jour plus cruelle (3). Les jeunes gens, il est vrai, n'en souffraient guère. Quand on a vingt ans, n'est-on pas toujours assez riche?

1 Charles Hamel, Histoire de l'abbaye et du collège de Jitit/j. •!'"" édit. p. 435.

■1 A. Blaize, Œuvres inédites, etc. t. n, p. 83.

3 Féli ('clivait alors à son frère : « Les œufs mêmes sont trop chers pour nous. »

I/ABBÉ FÉL1 A ROME 4:».'J

La maison de Paris devint l'asile des membres de la congrégation qui désiraient se spécialiser dans une étude déterminée. C'est là que Frédéric de la Provostayc acquit sa compétence en mathématiques et Eugène Bore sa parfaite connaissance des langues orientales.

En parlant pour Rome, Féli laissa, croyons-nous, la surveillance de cette maison à l'abbé Combalot, qui se faisait souvent suppléer par Eugène Bore, alors simple étudiant.

Le fondateur de l'Avenir, de plus en plus harcelé par la fraction gallicane de l'épiscopat, allait soumettre à Grégoire XVI les doctrines de son journal. Accueilli avec sympathie et admiration par quelques hauts personnages ecclésiastiques, il ne doutait pas du succès : « Nous ne pouvons pas être condamnés, » avait-il dit à Lacordaire.

Il eut tout d'abord l'idée de faire approuver, avec les idées de V Avenir, les statuts de la congrégation de Saint- Pierre.

« Je vous prie, écrivait-il à l'abbé Gerbet, de m'envoyer à Rome, le plus tôt possible, une copie de. nos règles, «■t. s'il est possible, la traduction latine. Il faudrait achever la troisième partie, ce qui est peu de chose... Il faudrait aussi que l'évèque de Rennes écrivit au pape pour demander notre approbation. Je ferais, ou non, usage de sa lettre. selon les circonstances, et, par conséquent, cette lettre devrait m'ètre envoyée (1). »

L'accueil du pape, bienveillant, mais froid et réservé à dessein, affaiblit ces espérances, sans toutefois les détruire.

Plusieurs mois après, lorsque, retiré à Frascati, lassé d'attendre une décision qui ne venait pas, blessé des airs de triomphe qu'affectaient déjà ses adversaires, il renonçait entin — au milieu de quelles angoisses! — à l'illusion de recommencer l'Avenir sous le patronage du pape, il ne voulait pas prévoir encore la ruine de sa congrégation, et là, parmi les bouillonnements d'une

1 A. Blaize, op. cil. t. n, p. 88.

yyt JEAN-MARIE DE LA MENNAIS

colère qui allait éclater eu révolte, il trouvait des accents d'une tendresse infinie pour encourager au travail et à la piété ses chers jeunes gens (1).

Les deux La Mennais avaient alors entre les mains les forces vives qui peuvent régénérer moralement une province, et vivifier de proche en proche tout un pays : l'enseignement primaire, confié aux « Petits Frères » de Bretagne; l'enseignement des humanités, donné à Juilly et à Saint-Méen, d'après des méthodes nouvelles et appropriées à l'esprit du temps, par des religieux de Saint- Pierre; l'enseignement supérieur de la théologie, inauguré à Malestroit sur des bases aussi larges que possible ; la science profane puisée aux grandes écoles de Paris, en vue des nécessités de l'apologétique; enfin, l'œuvre des missions, vigoureusement conduite par les prêtres de la maison de Tiennes.

Avec de tels éléments, on pouvait tout à la fois donner un élan décisif à l'esprit religieux des campagnes, et imposer le respect à l'incrédulité savante, en formant une élite de prêtres capables de reprendre les traditions des anciennes universités.

C'était un beau rêve, trop tôt suivi, hélas! d'un douloureux réveil.

1 Voir, dans Blaize, les lettres datées de Rome.

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