LE PERSONNEL DE MALESTROIT
d'étroites et misérables cellules de cénobites, aux murs branlants, qui seraient depuis longtemps écroulés, si les dames Augustines n'avaient étayé ces ruines, et ne les maintenaient debout, tant bien que mal, au prix de précautions infinies. Il fallait, en vérité, la ferveur de néophyte de l'àbbé de Hercé pour trouver « vaste et belle » une pareille maison. Tout y respirait, au contraire, le dénuement, l'abandon, la caducité; mais les campagnes d'alentour étaient si belles sous leur parure de bruyère rose; les taillis voisins étaient si favorables au recueillement studieux ; les conversations philosophiques et littéraires avaient un tel charme au milieu des vastes plaines silencieuses ; enfin le paysage, égayé par la charmante rivière de l'Oust, revêtait parfois, sous le soleil, des aspects si gracieux et si riants, qu'on oubliait volontiers la tristesse du vieux logis où s'abritaient tant d'espérances.
D'ailleurs, le petit cénacle de Malestroit, sans pouvoir rivaliser avec la brillante société de la Ghesnaie, était compost' d'hommes aimables, instruits, d'une piété douce et souriante, et d'une quinzaine déjeunes gens dont la plupart ont fait bonne figure dans le monde ecclésiastique.
C'était d'abord le supérieur, M. l'abbé Blanc, ancien professeur à Besançon, âgé de trente-trois ans. Il faisait à Malestroit des conférences sur la philosophie, ce qui ne l'empêchait pas de s'appliquer avec fruit à d'autres études. On sait qu'il a composé plus tard un manuel estimé d'Histoire ecclésiastique. En philosophie, il était, dit l'abbé de Hercé. « tout à fait Lamennaisien ; avec cela, doux, bon, excellent. »
Un jeune prêtre du même pays que l'abbé Blanc, l'abbé Bornet, était chargé des cours de littérature. On lui avait aussi confié les délicates fonctions de maître des novices. Lorsque, en 1830, on transporta au collège de Juilly une colonie mennaisienne, il y professa la classe de seconde. Très gai, très distingué de manières, d'une piété angélique
et d'une rare modestie, il s'était particulièrement lié avec l'abbé Gerbet, dont il devait devenir, plus tard, à Perpignan, le vicaire général.
Tout autre ('lait « le bon M. Rohrbacber » professeur de théologie. « Sa marotte, dit notre narrateur, est le svslème du sens commun ; il ne sort pas de là. C'est un puits de science, mais il est allemand, et c'est l'abbé Gerbet qu'il nous faudrait (1). »
Ceux qui ont lu sa volumineuse Histoire de l'Eglise, si pleine de faits, mais d'un style si diffus et si négligé, comprennent que des jeunes gens épris d'art et de beau langage dussent regretter les éloquentes conférences de Gerbet, son prédécesseur à Malestroit clans la chaire de théologie dogmatique. Ses élèves admiraient d'ailleurs la vie do ce prêtre rude d'aspect, doux de cœur, franc de langage, plein de foi. d'humilité et de courage, au même degré laborieux, savant et désintéressé. L'un d'entre eux, Eloi Jourdain, a parlé de lui en des termes qui font honneur au maître et au disciple.
« L'abbé Kohrbacher, dit-il, était plus distingué eneore par le caractère que par l'intelligence. C'était un homme d'une sincérité d'esprit et de cœur vraiment admirable. Naturellement vif dans la discussion, parce qu'il avait des convictions profondes et très arrêtées, et qu'il avait la conscience de ne chercher en toutes choses que la gloire de Dieu et l'utilité de l'Eglise, il souffrait avec peine la contradiction, et sa nature rude et sincère s'échappait quelquefois en des expressions que son cœur désavouait ensuite, et que sa conscience, timorée comme celle d'un saint, se reprochait sévèrement. Souvent alors, pour se punir et s'humilier, il demandai! pardon à celui qu'il craignait d'avoir offensé, et il faisait cela avec la simplicité d'un enfant. Nous avons été témoin nous-nième de plus d'un trait de ce genre.
1 Certains élèves de M. Rohrbacher goûtaient davantage son enseignement. L'un d'entre eux, l'abbé Levoyer, le suivit, après la ruine de la congrégation de Sairit-Pierfé, au séminaire de Nancy, dû il était appelé à professer la théologie dogmatique. Si l'on en émit ce jeune homme, le cours de M. Rohrbacher était très vivant, très personnel, et développait beaucoup le goût du travail chez les élevés.
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« Une fois entre autres, dans l'un île ees entretiens familiers, mais toujours sévères, qui terminaient chaque repas à Malestroit, s'étant animé plus que de coutume, il adressa à l'abbé Blanc, son interlocuteur, quelques paroles un peu vives. Lorsqu'à la tin du repas nous fûmes tous réunis, selon la coutume, à la chapelle, M. Rohrbacher, d'une voix émue nous dit : « Messieurs, je vous demande pardon du scandale que je viens de vous donner; priez le bon Dieu de me pardonner et de me corriger. » Nous sortîmes tous émus, édifiés de tant d'humilité et remplis d'admiration pour un homme qui savait si bien racheter ses fautes.
(i Sous cette écorce rude et grossière, battait un cœur tendre, accessible à tous les nobles sentiments et aux affections 1rs plus délicates; capable d'enthousiasme, p;ui;reux. dévoué et d'une fidélité inaltérable. Sa piété vive et tendre ('datait surtout pendant le saint sacrifice de la messe; bien souvent, après la consécration, son visage était baigné de larmes, et sa voix mâle et forte affaiblie par les sanglots | 1). »
Un tel homme devait plaire à l'abbé Jean. Aussi furent-ils bientôt très étroitement liés. C'est à Malestroit que 'M'. Rohrbacher composa les cinq premiers volumes de -on Histoire ecclésiastique. Il réalisait ainsi, nous le savons, un projet depuis longtemps cher aux La Mennais. Tant qu'il put être utile au prêtre éminent qui avait >i bien compris son idéal de vie ecclésiastique, il refusa de quitter la Bretagne. Il resta à Malestroit, même une fois ses confrères dispersés; et ce n'est qu'après avoir tout essayé pour ressusciter l'œuvre détruite. qu'il regagna la Lorraine.
Du moins conserva-t-il des relations assidues avec M. Jean de la Mennais.. Plein d'admiration pour le plan. d'apostolat qu'il avait vu appliquer en Bretagne, il se proposa de h' l'aire admettre dans le diocèse de Nancy. Vie de
1 Charles Sainte-Foi Eloi Jourdain). Notice biographique et littéraire sur l'dbbé Rohrbacher, en tête île ['Histoire universelle de l'Église de ce dernier, édition Gaume.
communauté imposée aux missionnaires et aux professeurs ecclésiastiques, enseignement primaire confié aux « Petits Frères de Bretagne », vive impulsion donnée aux études du grand séminaire, où il occupait la chaire de dogme, telles étaient les lignes maîtresses de son programme. Il ne fut pas libre do le remplir jusqu'au bout. On peut dire, malgré tout, que si, aujourd'hui, le diocèse de Nancy est un des premiers diocèses de France par la science de son clergé et l'organisation de ses œuvres scolaires, il le doit, pour une large part, au zélé disciple de Jean de la Mennais.
En 1829, le professeur de Malestroit, qui devait pourtant découvrir, un des premiers, les erreurs du maître, se résignait trop à n'être que l'écho des enseignements de la Chesnaie. M. de Hercé en souffrait, et voyait avec soulagement la chaire occupée, au moins de temps à autre, par l'abbé Gerbet.
Il est inutile de présenter au lecteur ce suave et profond penseur, ce contemplatif altéré d'idéal, à la fois théologien et poète, que Maurice de Guérin appelait « le plus doux et le plus endolori des hommes » et que Louis Veuillot, peut-être avec un peu d'exagération, a proclamé le premier prosateur de l'époque. Nous l'avons déjà vu à l'œuvre, d'abord au collège Henri IV, puis à la Ghesnaie, où tous les hôtes du logis admiraient son action discrète et pacifiante.
Ses relations avec Félicité de la Mennais et ses propres travaux lui ont valu la célébrité, sinon la gloire. Tout au plus pourrons-nous, grâce aux récits de son ancien élève, fixer quelques nouveaux traits de sa physionomie.
Le règlement quotidien de Malestroit ressemblait à peu près à celui de tous les séminaires, sauf un plus grand nombre d'heures consacrées à l'étude (1).
(1) « Le matin, dit l'abbé <!e tierce, depuis six heures et demie que finit la messe, je travaille sur un cadre qui doit contenir, dans un grand syllogisme, toute l'histoire des croyances universelles et catholiques, jusqu'à un quart moins d'onze heures, que se fait la conférence. A