ATTAQUES MALHONNÊTES
supposé que je ne partageais pas entièrement les sentiments exprimés par M. Coëdro, supérieur des Missionnaires de Rennes, dans une lettre que vous avez publiée le 2 courant, je déclare que ces sentiments sont les miens, et que j'adhère pleinement aux deux Encycliques de Notre Saint Père le Pape. Grégoire XVI, sans l'ombre d'une restriction quelconque. »
Cette déclaration catégorique aurait dû désarmer 1rs plus malveillants. Il n'en fut rien. Des prêtres du diocèse de Rennes, égarés par la passion, ne craignirent pas de répandre encore, par la voie des journaux, des insinuations perfides contre l'ancien supérieur de la congrégation de Saint-Pierre. C'est l'Ami de la Religion qui, d'ordinaire, accueillait leur prose. M. de la Mennais prit un jour sa bonne plume pour remettre à leur place ces théologiens de rencontre. Mais c'eût été prolonger peut-être dos discussions qu'il importait d'étouffer. Ainsi, du moins, en jugea Mgr de Losquen, et, sur son désir, l'abbé Jean garda en portefeuille la réplique qu'il destinait à l'Ami de la Religion.
Il voulait pourtant faire connaître une bonne fois, et en détail, ses vrais sentiments à ceux qui avaient été ses fils.
Depuis deux mois, il avait beaucoup étudié, beaucoup prié surtout, et il était arrivé à se convaincre que la doctrine du «sens commun», même envisagée sous l'aspect qui l'avait séduit, était réprouvée par le Saint-Siège C'est cette conviction qui avait inspiré sa lettre à l'Univers religieux; mais, puisque quelques-uns de ses anciens confrères lui prêtaient encore l'intention de biaiser avec la parole du pape, il leur devait des explications aussi nettes que possible. Il les leur donna.
Après avoir remis entre les mains de Mgr de Lesquén sa démission de supérieur de la congrégation de Saint- , Pierre, il se rendit à Saint-Méen, le 14 septembre, jour fixé pour l'élection de son successeur. Il voulait, — preuve touchante de son humilité — rester membre, simple membre de cette congrégation qu'il avait fondée, gouvernée pendant dix ans, et qu'on lui arrachai! des mains!
Mais l'humilité qui avait été la règle constante de sa vie éclata plus que jamais dans les paroles par lesquelles il ouvrit la séance, et qui sont, à notre avis, de vraies paroles de saint :
« De graves motifs, dit-il, que vous connaissez aussi bien que moi, et qu'il serait inutile, par conséquent, de vous rappeler, m'ont déterminé à remettre entre les mains de Monseigneur la charge de supérieur général de la congrégation. Il est certain, je n'hésite point à le dire, que j'étais, sans le vouloir, un obstacle au bien que vous êtes appelés à faire dans le diocèse, et, dès lors, il était nécessaire que je cessasse d'être votre chef, et que je n'eusse plus aucun titre, de quelque nature qu'il fût, dans la congrégation. Je n'ai été instruit et je n'ai bien jugé que trop tard du véritable état des choses, et j'admire comment vous avez pu supporter si longtemps et avec tant de patience tout ce qui s'attachait de fâcheux a mon triste nom. Recevez-en mes remerciements sincères : j'en conserverai jusqu'à mon dernier soupir un vif et doux sentiment de reconnaissance.
« Mes frères bien-aimés, permettez à celui qui fut votre père de vous donner quelques derniers avis. Le -premier et le plus important est de rester inébranlables dans votre attachement et dans votre soumission à la chaire de saint Pierre. Que ses décisions soient à jamais la règle, de vos croyances et de votre conduite, sans ombre de restriction ni de distinction, comme je vous l'ai toujours recommandé. Nous ne nous ('lions pas toujours tenus assez en garde, il faut en convenir franchement, contre l'esprit de système et de nouveauté, et vous devez prendre aujourd'hui devant Dieu la résolution de L'éloigner pour toujours de vos entretiens, de vos études et de votre enseignement.
« En second lieu, qu'aucun de vous n'hésite, comme je n'hésite point moi-même, à faire tous les sacrifices qu'exigent la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est particulièrement de cette disposition-ci que va dépendre la perpétuité de l'œuvre que nous avons fondée de concert. Que chacun marche les yeux fermés, à la voix paternelle
M. COEDRO SUPÉRIEUR DES PRÊTRES DE S'-MÉEX 517
de notre si bon et si vénérable évêque. Dans une pareille circonstance, loin de nous les irrésolutions et les timides calculs d'une prudence purement humaine! Il faut que les esprits s'élèvent et s'agrandissent, que tous les cœurs soient en haut, sursum corda! et que tous répondent : Notre liberté, notre corps, notre vie, tout est au Seigneur; nous ne sommes plus à nous, nous sommes à Dieu seul : Habemus ad Dominum!
« Enfin, que celui qui va me remplacer et qui m'est encore inconnu ne se décourage point, ne s'effraye point ! Qu'il prenne d'une main ferme le gouvernail de cette pauvre petite barque déjà battue par tant d'orages. Je suis persuadé que tous s'empresseront d'alléger son fardeau, de rendre sa tâche moins rude en lui obéissant avec amour, en considérant ses désirs comme des ordres, en secondant ses efforts avec un grand zMe. De son côté, votre second père, soyez-en sûrs, n'aura pas pour vous moins d'attachement, de dévouement et de tendresse que n'en a eu le premier (1). »
Le « second père » que la Providence donna à la congrégation fut l'abbé Coëdro. M. de la Mennais s'en réjouit, car il estimait son confrère, et le croyait capable de gouverner avec sagesse. Peut-être le nouveau supérieur ne fut-il pas aussi satisfait de compter parmi ses subordonnés celui dont il recueillait l'héritage. La présence de M. de la Mennais gênerait, pensait-il, sa liberté d'action; surtout elle empêcherait les sympathies du diocèse de venir à l'œuvre qu'il allait désormais diriger. L'évèque partageait son sentiment : on résolut d'écarter ce fâcheux qui avait un tort impardonnable, celui de s'appeler La Mennais.
L'abbé Jean avait été mandé à Sainl-Malo pour prêcher une retraite aux élèves du collège. Seul, il ne pouvait suffire à la besogne, et il pria M. Coëdro de lui envoyer un missionnaire. Celui-ci s'excusa sur la nécessité de ménager l'opinion.
<( Sa Grandeur, ajoutait-il, a décidé que nous n'irions
(1) Allocution inédite. — Archives des Frères.
•ils JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
pas à cette retraite. Elle a motivé cette décision sur ce que vous ne faites plus partie de la congrégation. Je vous prie, en conséquence, de vous pourvoir d'un autre collaborateur. » (22 octobre 1834)
C'était le coup de grâce. L'abbé Jean était définitivement rejeté par ceux qu'il avait aimés, traités en frères, formes à la vie religieuse. Etait-ce ingratitude ou lâcheté de la part d'hommes qui devaient tant à leur ancien guide? Non, c'était nécessité de plier devant d'aveugles colères. Les missionnaires de Rennes se crurent obligés, sous peine de voir leur foi suspectée et leur ministère compromis, de rompre toute attache avec un homme qui portait un nom abhorré. La première émotion calmée, M. de la Mennais le comprit. Il accepta ce surcroît d'opprobre pour la pauvre àme qui lui causait tant d'angoisses, et il termina sa réponse à M. €oëdro par ces mots : « Je vous embrasse bien tendrement quand même ! »
La congrégation de Saint-Pierre avait vécu. M.-Coëdro et ses adhérents reprirent l'ancien nom de Prêtres de Saint- Méen, et formèrent, sous le haut patronage de l'évèque de Rennes, une congrégation qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, avec des marques visibles de la bénédiction divine. Ses membres portent actuellement le nom de Prêtres de l'Immaculée-Conception.
Restait à liquider la société. Cette opération fut pour M. de la Mennais la source de nouveaux chagrins. Sous prétexte qu'il avait fait à la maison de Malestroit, avec les fonds du collège de Saint-Méen et de la maison de Rennes, de nombreuses dépenses restées improductives, les missionnaires de Rennes (1) prétendaient laisser à sa charge les dettes de l'association, et reprendre leurs apports respectifs.
Ils oubliaient que M. delà Mennais n'était pas seulement
1 Les principaux étaient MM. Perschaie, Dinoinais, Feildel, Hérisson et Enoch.