LA LIQUIDATION DE LA SOCIÉTÉ
un homme de science et de piété, mais un homme d'affaires de premier ordre. Dans un mémoire qui est un chefd'œuvre de probité aussi bien que de logique et de présence d'esprit, il n'eut pas de peine à établir que les dettes de Malestroit ayant été contractées au nom de la société, par un supérieur qui n'était jamais sorti des voies légales, les membres de cette société devaient, en se séparant, désintéresser les créanciers aux dépens du fonds social. Il disait en terminant : « Peut-être trouvera- t-on mes paroles un peu vives; mais je n'ai jamais cru que la charité m'obligeât, dans cette circonstance, à lie défendre ma cause qu'à demi, et à me mettre à genoux devant des sophismes (1). »
Depuis longtemps déjà, M. Coëdro affectait de ne plus répondre à ses lettres, sous prétexte qu'il avait remis l'affaire entre les mains de l'évoque de Rennes. Celui-ci prit naturellement fait et cause pour des prêtres qu'il regardait plus que jamais comme ses sujets.
Seul contre tous, une fois de plus, M. de la Mennais tint tète à l'orage. On prétendait que l'avoir de la société était insuffisant pour payer tout le monde. Il était persuadé du contraire. « Si je me trompe, affirmait- il, la perte sera pour moi seul. » Il s'enferma pendant plusieurs semaines, vérifia tous les comptes, refit une multitude de calculs; enfin, il annonça qu'il était possible de payer les dettes, de rendre intégralement aux sociétaires tous leurs capitaux, et de remettre au diocèse la somme de quatorze mille francs, réclamée par l'évèque. Il n'hésitait pas, il est vrai, à sacrifier personnellement dix-huit mille francs. Une transaction fut proposé*' sur ces bases; tous les intéressés la signèrent, le 2i avril 1835 (2).
La maison de Malestroit lui restait. Ceux qui, dans les
(1) Extrait d'un mémoire inédit. — Archives des Frères.
(2) En racontant ces faits, est-il besoin de le dire, nous n'avons nullement l'intention de jeter le blâme sur les missionnaires de Rennes. M. Coëdro pouvait, comme ses confrères, se croire fonde à combattre les prétentions de l'abbé Jean. Dans ces pénibles démêlés entre prêtres dignes île toute estime, il y eut. croyons-nous, de très regrettables malentendus, plutôt que des intentions malveillantes.
joies do l'étude sanctifiée par la piété, venaient d'y passer des années si douces, ne se résignaient pas à la quitter. Lo bon Rohrbacher, on particulier, rêvait toujours de reconstituer, avec l'abbé Jean, une association de prêtres livrés à la haute culture théologique, et, en attendant des temps meilleurs, paisiblement installé dans une petite chambre du rez-de-chaussée, il ajoutait chaque jour quelques pages au manuscrit de son Histoire ecclésiastique. Mais, hélas! les ressources de la congrégation de Saint- Pierre n'alimentaient plus la maison; il fallait vivre, et le naïf savant n'y songeait guère. On y songea pour lui. Deux vieilles domestiques de Malestroit, apprenant que leurs maîtres étaient gênés par suite de la rupture qui venait d'avoir lieu, se réduisirent au pain et à l'eau pour leur assurer la subsistance quotidienne. Gela dura deux mois, à leur insu. Il n'était pas possible de vivre plus longtemps aux dépens de cet héroïsme qui s'ignorait. On résolut de se séparer.
Mais, tout en renonçant à la vie commune, ne pourraiton pas garder à distance quelques-uns au moins des avantages de l'association? Ensemble on avait organisé tout un plan d'œuvres de zèle; ensemble on avait conçu ce magnifique projet d'évangélisation par les missions, l'enseignement des grands séminaires, les collèges et les écoles primaires. Tout cela devait-il être abandonné à jamais? M. de la Mennais ne le crut pas. 11 lui parut que l'association pouvait vivre encore, bien que dispersée, et il résolut de rétablir, sous un autre nom, au profit des anciens professeurs de Malestroit, la Société du Cujur de Jésus.
Un acte d'association fut rédigé (1). Les amis de M. de la Mennais devaient faire vœu de se consacrer pour trois ans à toutes les bonnes œuvres dont ils étaient déjà chargés ou que leurs moyens leur permettraient d'entreprendre, sous la direction du chef qu'ils auraient élu à la majorité des voix. De nouveau, M. de la Mennais fut placé à la
(1) Voir cet acte à fin la du volume ^Appendice F.)