Nous reviendrons sur cette nouvelle société religieuse
(3': En 1889, un des derniers élèves de .Màlestroit, .M. le chanoine Ilouet, voulut faire un pèlerinage à son ancienne maison d'études, devenue un couvent de daines Augustines. 11 adressa à l'un de ses amis et condisciples les mélancoliques réflexions qui suivent :
Màlestroit, 2:j septembre.
« Enfin j'ai revu Màlestroit, et, depuis deux, jours, j'erre, comme une âme revenue sur la terre, au milieu des choses et des hommes de notre vieux temps. Voilà bien notre ancienne communauté, devenue pour quelques années celle de Saint-Pierre; voilà notre jardin, notre jeu de boules, où le P. Rohrbacher voulait nous entraîner qua ri, qua prece, et où, cédant à nos représentations, son humilité poursuivait Levoyer, les larmes aux yeux, pour lui faire de cordiales, d'attendrissantes excuses. Voilà Rogat, voilà Lieuzal, où Jourdain aimait à faire du grec avec l'ex-maire de Laval, M. de Hercé, qui se plongeait dans Euripide avec autant de volupté que Lefèvre dans les eaux limpides de l'Oust. Hélas ! plus personne de cet
ancien monde qui fut le nôtre J'en avais revu quelques débris un
an après la catastrophe; aujourd'hui les ruines mêmes ont péri.
« La chambre de l'abbé Blanc, celle de M. Bornet, la mienne, etc, sont
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d'autrefois, tout paraissait s'abîmer dans le naufrage de sa foi. Incapable de sacrifier ses idées à ses affections, il reniait alors ses plus cliers amis, sous prétexte qu'ils ne pensaient plus comme lui.
Il eut le courage de traiter son frère comme les autres. Sans égard pour les exigences de la conscience de Jean, sans pitié pour les embarras inouïs de sa position, il ne lui pardonna pas son adhésion courageuse aux deux Encycliques. Dès qu'il connut clairement que son frère préférait la doctrine du pape à ses propres chimères, son parti fut pris irrévocablement. Pour sauver les apparences, il recevrait encore l'abbé Jean à la Chesnaie, lorsque celui-ci y ferait une apparition passagère, mais il ne lui écrirait plus. Un incident misérable vint brusquer la rupture.
Avant de partir pour Paris, où l'appelaient ses amis les démocrates, Féli voulut se débarrasser de la bibliothèque de la Chesnaie, qui occupait plusieurs pièces delà maison, et qui avait été réunie par les deux frères. Il chargea un libraire parisien d'en dresser le catalogue, et se mit en devoir de faire emballer les volumes. Tout était Uni. lorsque l'abbé Jean se présenta à l'improviste. Apercevant dans la cour d'énormes caisses, il demanda ce qu'elles contenaient.
— « La bibliothèque de M. Féli, répondit-on.
— Sa bibliothèque? Il pourrait dire, ce semble, notre bibliothèque. Ah! Féli vend mes livres! »
Et il entra dans le salon, où il se mit à rayer, sur le catalogue, les litres des ouvrages qui lui appartenaient. Féli, qui l'avait entendu, s'enferma dans son cabinet,
occupées par de saintes filles qui y font plus sûrement l'œuvre de Dieu, et que Dieu a comblées de ses bénédictions. La maison est plus que triplée, Luudetur Jésus Christus, qui exaltavit humilesl Prions l'un pour l'autre, cher bon ami: vous nie manquez bien dans mes petites excursions ! Combien il serait doux de mettre en commun nos souvenirs déjà si lointains, et qui, chaque jour, s'affaiblissent. ... ! Dédommageons-nous de quelque manière en redoublant de prières l'un pour l'autre. » — Cité par A. Roussel, Lamennais d'après des documents 'médils, t. /, p. 260.
Rentré à Rennes, le bon chanoine écrivit à un autre de ses vieux amis de Malestroit, le vénérable M. Oléron, vicaire général de Northampton Angleterre , et tous deux s'entendirent pour faire célébrer annuellement, dans la chapelle des Frères de Ploërmel, une messe à l'intention des membres de la Congrégation de Saint-Pierre. Cette messe se célèbre encore aujourd'hui.
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refusa de le recevoir, fit ses malles à la hâte, et partit, le soir même, pour Paris. Depuis ce jour, les deux LaMennais ne se virent plus, et l'écrivain ne revint jamais à la Chesnaie.
De ce côté encore, tout était fini. Une seule mission s'imposait désormais au prêtre fidèle : expier et réparer.
Séparé durement de ce qu'il aimait le plus au monde, l'abbé Jean de la Mennais ne connut point toutefois les tristesses de l'universel abandon. D'anciens confrères de la congrégation de Saint-Pierre bravèrent l'opinion pour s'attacher à lui jusqu'au bout. Nous avons parlé des abbés Menuet, Doucet et Levoyer, ces nobles jeunes gens qui lui sacrifièrent alors leurs modestes ambitions littéraires.
Il est temps de présenter au lecteur un prêtre dont l'humble dévouement secondera les efforts du fondateur des Frères pendant près de trente-trois ans.
Né à Bonnemain, au diocèse de Rennes, le 27 janvier 1791, l'abbé Pierre Ruault avait été, nous l'avons dit, professeur ou surveillant au collège de Saint-Malo. C'est là qu'il avait connu l'abbé Jean. Il occupa ensuite un poste analogue au collège communal de Vitré, et resta au service de ces deux établissements de 1809 à 1813. Entré comme professeur de seconde au collège de Dol, au mois de mai 1814, à la prière des autorités de cette ville, et sur la demande expresse du recteur de l'Académie, il fut nommé principal du même collège à la fin de l'année 18 lo. Il en garda la direction pendant treize années, et réussit à faire de cet établissement, fort peu prospère avant son arrivée, une maison de premier ordre. Epuisé de fatigue, il dut se retirer en 1828.
Lorsque, en 1830, Mgr l'évèque de Rennes eut besoin d'un' directeur pour son école ecclésiastique de Vitré, il jeta les yeux sur l'ancien principal qui, malgré ses répugnances, se rendit au désir du prélat. Le poste était délicat et périlleux. La politique pénétraitalorsjusque dans
les collèges. En Bretagne surtout, nombre déjeunes tètes étaient montées contre le gouvernement de Louis-Philippe. A Vitré, la prudence et la modération de Uabbé Ruault furent impuissantes à empêcher deux ou trois manifestations légitimistes de ses élèves. Il n'en fallut pas davantage pour faire fermer le petit séminaire.
C'est alors que, sollicité par les La Mennais qui appréciaient son mérite, il s'enrôla dans la congrégation de Saint- Pierre, avec la mission spéciale d'aider son vieil ami, l'abbé Jean, dans le gouvernement des Frères de Ploërmel.
Lors de la rupture qui sépara l'abbé Coëdro des religieux de Saint-Pierre, laissé libre par l'évèque de Rennes, il s'inscrivit au premier rang de ceux qui restaient attachés à M. de la Mennais. Il avait de nombreux amis dans le diocèse; cette résolution les surprit. De tous côtés lui arrivèrent des avis, des remontrances, voire des condoléances. A tous, il adressa, en substance, la même réponse : « Je ne me suis point dissimulé qu'en gardant ma position, j'entrais en partage de tout ce qui s'attachait de fâcheux au nom que l'on croyait devoir répudier et flétrir. N'importe : ma conscience ne me reprochant rien, j'ai tout remis aux mains de la divine Providence (1). »
Une fois cependant, il consentit à donner en détail les raisons de sa conduite. Une supérieure de communauté lui avait exprimé charitablement des doutes sur la sagesse de sa décision. La lettre qu'il lui adressa contient des témoignages si décisifs en faveur de M. de la Mennais, que nous en citerons de longs extraits.
« A l'époque de notre douloureuse séparation d'avec nos anciens confrères, dit-il. Monseigneur laissa ceux qui se trouvaient alors de notre bord libres de rester ou de se réunir à ceux de Rennes, tout en se réservant, bien entendu, de rappeler à lui, quand il le jugerait à propos, ceux qui, comme moi, lui appartenaient. J'ai sous la main la correspondance qui le prouve; j'en suis demeuré dé-
(1; Extrait d'une lettre inédite adressée à un de ses anciens confrères. — Archives des Frères.
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positaire. Sur ce premier point, je crois être en règle, et n'avoir fait qu'user de la liberté qui m'était laissée.
« Je savais indirectement que Monseigneur eût désiré me voir passer de l'autre bord, et c'était une cruelle épreuve pour mon cœur ; mais le pouvais-je faire à moins d'un ordre formel ?Mon éloignement eût porté le plus rude coup à M. de la Mcnnais, je veux dire à ses œuvres, non point à cause de mon importance personnelle, qui est, et qui fut toujours nulle, mais à cause de ma position, qui m'avait plus mis en lieu que tout autre de connaître le fond de ses pensées. Mon éloignement eût, en quelque sorte, autorisé à penser et à dire : « Il faut bien que ses principes soient « suspects, puisque celui-là même qui doit les connaître si « bien l'abandonne. » Or, c'est précisément parce que j'étais parfaitement sûr de son orthodoxie, que je ne crus pas pouvoir en conscience le livrer, en l'abandonnant ainsi, à tous les traits de la calomnie. Pourtant, il me semble que je n'eusse pas balancé, si ma foi avait demandé à mon cœur ce sacrifice.
« Comment pouvais-je n'être pas tranquille sur ce dernier point, si important qu'il fût? Je voyais M. de la Mennais en relations intimes et habituelles avec tous ceux des nôtres que ces tristes circonstances avaient forcément éloignés de lui après la chute de son malheureux frère (excepté ceux de Rennes). Les uns sont devenus grands vicaires; les autres, professeurs dans les séminaires, et jouissent «le toute la confiance de leurs seigneurs évoques, chacun dans son pays. Il était et est toujours au mieux avec l'évèque de Rennes, avec celui de Vannes, qui, en lui ('(rivant, l'appelle «son bon Père » comme aussi avec le lion l'ère Deshayes, supérieur des Filles de la Sagesse et son associé dans la fondation des Frères, toujours demeuré son intime ami; avec MM. les Jésuites, qui, en toutes circonstances, et surtout depuis la malheureuse époque dont il s'agit, n'ont cessé de lui témoigner toute l'estime et la confiance possibles; en un mot, avec tout le clergé de Vannes, la grande masse du clergé de Saint-Brieuc et de Nantes et un très grand nombre de membres du clergé
de Rennes. Je voyais les demandes de Frères affluer, je ne dis pas seulement de toutes les parties de la Bretagne, mais de tous les points de la France. L'évêque de Quimper, un peu prévenu d'abord, le comble, depuis trois ans, d'amitiés et de confiance; il voudrait qu'il fût en mesure de placer des Frères partout dans son diocèse. J'ai vu et je puis relire encore une foule de lettres exprimant la sympathie la plus cordiale à ses cuisants chagrins, de la part d'ecclésiastiques haut placés, de laïques éminents par leur piété et par leur rang. Voilà pour le dehors. Au dedans, j'ai été et je suis chaque, jour témoin de sa résignation entière, de sa patience, de son inaltérable fermeté à poursuivre ses œuvres, à travers les difficultés de tout genre. Je suis témoin des bénédictions que Dieu daigne répandre sur les entreprises de son infatigable zèle. Je cherche en vain une raison qui ait pu, à aucune époque, justifier la démarche que vous me conseillez; tout me fait, au contraire, un devoir de lui continuer mon faible concours (1). » Sans doute, le dévouement de cet homme de cœurconsola M. de la Mennais de bien des défections. Les sympathies qui lui vinrent alors lui étaient d'autant plus douces, qu'il les sentait plus courageuses; mais, hélas! le calice d'amertume que lui réservaient d'anciens amis n'était pas épuisé : il allait le boire jusqu'au fond.
1 Archives djes Frères. — Cette lettre, dont nous n'avons retrouvé que le brouillon, ne porte ni suscription, ni date.