FRAGMENT D'UNE LETTRE DE DIRECTION
On jugera des écrits spirituels de M. de laMennais par l'extrait suivant d'une lettre adressée à M"' Paris-Jallobert. Il s'agit d'amener à la pratique de la douceur une âme qui n'est pas encore exempte de certaines révoltes intérieures.
« La douceur, dit M. de la Mennais, suppose l'anéantissement de l'amour de soi, de toute volonté propre, de tout désir naturel. Si vous tenez à quelque chose, vous ne souffrirez pas sans murmurer qu'on vous l'enlève. Si vous agissez par des motifs humains et avec une ardeur inquiète, vous vous irriterez contre les obstacles nui s'opposent à vos projets, et si vous n'êtes point entièrement détachée de vous-même, toute parole de contra-
diction fera à votre âme une blessure douloureuse, et vous romprez le silence pour éclater en reproches.
« Voulez-vous donc acquérir une inaltérable douceur? Perdez-vous en Dieu, c'est-à-dire laissez-le vous conduire, même (/nus les plus petites choses ; marchez toujours à la lumière de sa /'ace; que votre conversation soit duus le ciel; prenez l'heureuse et sainte habitude de voir Dieu et de ne voir que Dieu en fout.
« Voilà, ma fille, le moyen le plus sûr et le plus court pour acquérir cette douceur aimable que vous regrettez si vivement de ne pouvoir posséder encore.
« L'âme qui est docile et souple sous la main de Dieu, qui ne résiste point aux inspirations de la grâce, qui, s'oubliant elle-même, ne désire et ne cherche que la gloire de Celui qu'elle aime, qui a une profonde conviction de foi de l'action de Dieu en tout, qui voit que c'est lui qui dirige les hommes et leurs conseils, les plus petites tracasseries du plus petit ménage comme les événements qui changent la face des empires, cette âme, dis-je, loin de s'irriter par la contradiction et d'être douloureusement agitée par de continuels mouvements d'impatience et de dépit, goûte une paix que rien n'altère, et toujours bénit et adore avec une joie délectable et un amour tendre les desseins de la Providence sur elle. Ce qu'elle voit, ce qu'elle entend ne peut jamais être pour elle un sujet de tristesse ou une occasion de trouble, car enfin Dieu le veut, et cela lui suffit.
« Les paroles d'aigreur, les saillies de l'humeur chagrine ne peuvent sortir que du fond d'un cœur malade, où ne régnent point ces sentiments heureux de soumission, d'abandon, de simplicité, de foi. Qu'est-ce qui est à leur place? L'orgueil, l'amour de notre volonté.
« Plus vous vous examinerez, mieux, ma fille, cette vérité si humiliante vous sera connue. Un mot vous choque; pourquoi? parce que vous ne songez point que Dieu, afin d'éprouver votre vertu, a, en quelque sorte, délié la langue de celui qui l'a dit, et qui, en le prononçant peut-être, ne prévoyait point qu'il eût déchiré votre amour-propre. Pourquoi encore? parce que vous voulez que vos pensées soient, si je puis m'exprimer ainsi, la sagesse des autres, la loi de leur intelligence, leur règle invariable et sacrée. Nous ne nous avouons à nous-mêmes rien de tout cela, je le sais; mais nous devons d'autant plus craindre de nous faire illusion, que la vanité se cache dans les replis les plus secrets du cœur, dont elle remue, avec ses petits fils, souvent sans qu'on s'en aperçoive, les plus violentes passions. ,
« Un autre exemple expliquera ma pensée. Lorsque vous êtes occupée d'une bonne œuvre et que vous y donnez les soins les plus attentifs et les plus empressés, quelqu'un vient vous déranger ou vous fatiguer par des demandes indiscrètes, ou vous entretient longtemps d'une affaire qui vous est étrangère et à laquelle vous ne pouvez prendre aucun intérêt. Votre âme éprouve une vive émotion, vos paroles s'enflamment, pour ainsi dire, ou du moins vous répondez sèchement à celui qui vous importune. D'où vient, ma fille, que vous manquez de douceur? N'est-ce point parce que vous ne servez pas Dieu pour Dieu même? parce que vous n'écoutez point sa voix, qui vous dit au fond du cœur d'attendre les moments qu'il a marqués pour suivre ce que vous avez commencé avec des intentions droites et saintes, mais qu'il veut cependant purifier encore et rendre plus dignes de lui, en vous forçant de renoncer à cette espèce de plaisir que vous auriez ressenti si vous aviez pu vous livrer à votre travail sans interruption et sans gêne?
« Que l'on vous maltraite, que l'on vous dépouille, que l'on vous menace de supplices et de la mort même, vous vous rappelez aussitôt les maximes et les préceptes de l'Evangile; le bruit de ce tonnerre réveille votre lui; vous jetez les yeux sur la croix de Jésus-Christ qui brille à travers ces nuages : elle vous paraît toute éclatante de gloire, et, au lieu de murmurer et de vous plaindre, volontiers vous chanteriez avec les anges un cantique d'actions de grâce.
« Ainsi, ma fille, dans les grandes occasions, il nous en coûte peu pour la pratique de la patience: mais il n'en est pas de même dans les petites. Notre vertu est faible dans l'obscurité et nous ne pensons plus à Dieu quand sa main se cache. Nous pardonnons presque sans efforts aux ennemis furieux; nous repoussons avec humeur un ami qui, par mégarde, nous aura donné en passant un coup d'épingle. Qu'une expression piquante lui échappe, nous jetons un grand cri, et voilà que notre pauvre âme est blessée dans son fond le plus intime. Cela fait pitié, ma chère fille; ne craignons point de l'avouer et d'en rougir aux pieds de Celui qui nous dit d'apprendre de lui à être doux et humbles de cœur. Mais ne nous bornons pas à gémir de nos défauts et à déplorer notre misère; efforçonsnous d'acquérir cette inaltérable sérénité, ce calme d'esprit, cette douceur pleine de joie et de paix, d'amour et d'espérance, qui a été promise à ceux qui, s'élevant au-dessus de la nature et des sens, voient Dieu et ne voient que Dieu en tout! » (Lettre inédite, communiquée par M. l'abbé Paris-Jallobert.)