APOSTOLAT DANS LA FAMILLE
par les vues de la foi. Jean-Mario y excella. Nous ne possédons pas les lettres écrites par lui dans' cette circonstance, mais le contenu des réponses indique suffisamment le ton à la fois respectueux et enjoué de ses exhortations.
Le voyage d'Espagne dura quelques mois. L'armateur revint plus confiant que jamais dans le solide jugement et la vraie piété de l'abbé Jean.
La situation de l'Eglise en France n'avait pas cessé de le préoccuper. De retour à Paris, il alla aux renseignements.
Malgré les exigences exorbitantes du premier consul envers le pape, l'horizon religieux s'éclaircissait. On venait de nommer un évéque à Rennes; c'était Mgr de Maillé-la-Tour-Landry.
Ancien évéque de Gap, puis de Saint-Papoul, ce prélat avait constamment refusé d'émigrer, et, pendant les plus mauvais jours de la Terreur, seul de tous les évoques orthodoxes, il avait continué de confirmer, d'ordonner des prêtres et d'exercer, au péril de sa vie, tous les actes du ministère épiscopal. C'est dire que le diocèse de Rennes, auquel on venait d'annexer celui de Saint-Malo, était bien partagé.
Le père de Jean-Marie, qui connaît à fond l'esprit de sa bonne ville, augure très bien de cette nomination. Dans une longue lettre adressée à son tils, il commence par vanter les talents et les vertus de Mgr de Maillé, puis il ajoute : « Tu dois me savoir gré, occupé comme je le suis, de m'eutretenir aussi longuement avec toi. Tu es bien plus laconique que ton père. »
Jean-Marie avait alors de bonnes raisons pour être laconique. Le collège auquel il réservait les prémices de
tempérament. Celui même qui verrai! les événements avec indifférence serait forl à plaindre et fort peu estimable ; je ne voudrais pas de lui pour ami.
Je me îappelle l'histoire d'une dévide île notre ville à qui un annonça la mort de son mari. Elle se jette à genoux, reste un quart d'heure en oraison et se lève en disant : « Le sacfiûce est l'ait ■>. Elle était réellement consolée; N'est-ce pas là l'abus d'une grande idée religieuse? car je ne pense pas que la résignation, telle qu'elle nous est prescrite, doive nous rendie insensibles aux maux que le Ciel nous envoie. . . » Lettre inédite. — Archives des Frères.
son zèle allait s'ouvrir. MM. Engerran et Vielle venaient de se réunir dans ce but, et ils l'appelaient à partager leurs labeurs. Dès lors ses moments étaient comptés.
Rien de plus téméraire, au point de vue humain, que cette œuvre entreprise sans autre ressource que le zèle de trois hommes dévoués.
La Terreur avait désorganisé les trop rares écoles de Saint-Malo, et rien encore ne les avait remplacées. 11 fallait se hâter; sinon de nouvelles générations allaient grandir dans l'ignorance, et le clergé malouin allait s'éteindre faute de recrues.
M. Engerran n'était pas riche, mais il possédait une assez vaste maison. Les mansardes furent converties en salles de classe, et M. Vielle put réunir les quelques élèves qu'il instruisait chez lui à ceux du vénéré chanoine. Ce fut le premier noyau de l'établissement. La plupart de ces enfants aspiraient à L'état ecclésiastique; mais on ne repoussait pas ceux qui se destinaient aux carrières civiles. Ce désir d'être utiles', avant tout, à leurs concitoyens attira bientôt aux fondateurs les sympathies de l'administration municipale.
Quelques-uns de ces élèves de la première heure étaient déjà des jeunes gens. Ils avaient fait, sous la direction de M. Vielle, des éludes classiques un peu sommaires peut-être; mais il fallait se contenter de l'essentiel. Dès qu'ils furent en état de suivre des cours de philosophie et de théologie, on créa dans la nouvelle institution une section d'études ecclésiastiques, et Jean-Marie delà Mennais fut improvisé professeur de grand séminaire.
Pendant les premiers mois, le travail fut écrasant. Les élèves n'avaient point entre les mains de manuel imprimé, et le professeur était obligé de préparer sa classe au jour le jour. Mais il était si endurant à la fatigue et si plein d'entrain, que jamais ses plus anciens «''lèves ne regrettèrent d'avoir eu les prémices de son ensei-
FONDATION DU COLLEGE DE SAINT-MAI. 0 te
gnement. Bientôt, il eut rédigé les diverses parties de son cours, et dés lors ses leçons furent, non plus seulement suffisantes, mais de tout point remarquables.
La réunion en vue d'une œuvre commune de ces trois hommes qui furent tous, à des tidvs différents, fondateurs du collège de Saint-Malo, parait avoir eu lieu en 1802 (1). En 180t, ils s'adjoignirent un quatrième collaborateur, l'abbé Hay, qui ne tarda pas à se lier d'une amitié très vive avec M. de la Mennais.
Vers le même temps, on trouve au collège un abbé de Léhen, qui devint plus tard vicaire à Saint-Malo, et mourut chanoine titulaire de la métropole de Rennes.
.Malgré tout, il faut l'avouer, les chances de succès étaient médiocres. LTn prêtre sexagénaire, boiteux, déjà chargé d'infirmités, exerçant simultanément les fonctions de vicaire et celles de professeur; un autre prêtre dans la force de l'âge, obligé de mener de front la surveillance et la direction spirituelle d'un collège avec les fonctions du ministère que lui imposaient en ville ses anciennes relations; un sous-diacre réduit à apprendre la théologie en l'enseignant aux autres; deux jeunes clercs pourvus tout au plus des connaissances sommaires qu'il était possible d'acquérir alors : tels étaient les éléments humains de l'œuvre naissante. C'était la faiblesse, l'obscurité, l'impuissance; il fallait que sur ce néant Dieu prononçât la parole de vie.
Mgr de Maillé avait béni la nouvelle institution; mais il ne pouvait guère donner à M. Engerran et à ses aides d'encouragements effectifs. Rennesétait loin de Saint-Malo, et d'ailleurs il y avait tant à faire pour réorganiser un vaste diocèse livré au schisme depuis dix ans!
Heureusement l'évêque eut la pensée de placer à Saint-Malo un vicaire général muni de pouvoirs très étendus et capable de donner une vive impulsion aux œuvres que l'on (entait de ressusciter. C'était M. Meslé
1 C'est l'opinion du « curé du diocèse de Rennes » qui a écrit la Vie île M. Bachelot. Elle parait bien d'accord avec le? faits. — Voir Vie de M. Bachelot, curé de Pleine-Fougères, ~2* édition, page 27.
de Grandclôs, ancien théologal do Saint-Malo et archidiacre de Dinan. Privé par la Révolution d'une partie de sa fortune, et particulièrement de la maison qu'il habitait précédemment comme chanoine, il avait élu domicile dans la maison même de M. Engerran.
(Test ainsi qu'il fut témoin des difficiles déhuts du collège et de la vaillance des trois fondateurs. Le spectacle de cette vie partagée entre les labeurs de l'enseignement et les fatigues sans trêve du ministère paroissial lui inspira pour MM. Engerran, Vielle et de la Mcnnais une estime qui ne se démentit jamais. Jusqu'à sa mort, arrivée en 1812, il ne cessa de les appuyer de son inlluence auprès de l'évèque de Rennes.
Absorbé par des besognes fatigantes et souvent disparates, l'abbé Jean devait encore trouver le temps de se préparer au diaconat. Heureusement le travail ne le détournait pas de la présence de Dieu(l).
Fidèle aux exercices de la Société du Cœur de Jésus, soutenu par les exemples des deux saints prêtres dont il partageait la vie, le jeune professeur trouvait toujours
(1 Voici un fragment île ses entreliens avec le divin Maître pendant sa retraite d'ordination : « O mon Dieu! c'est avec joie que je vais resserrer les liens qui m'attachent irrévocablement à vous. Déjà je vous avais pris pour part de mon héritage. Déjà je m'étais consacré pour toujours au service de vus autels; mais bientôt, oh! bientôt; je vais être élevé à un ordre supérieur, à celui qui précède immédiatement le sacerdoce. O mon Sauveur, je serai donc le coopérateur de votre Corps et de votre Sang, comminister et cooperalor covpoins cl sanguinis Domini. (Pontif.) Quelle haute dignité, quel emploi sublime! Je lirai l'Evangile du salut dans l'assemblée des fidèles; peut-être leur annoncerai-je la parole sainte. Je monterai à l'autel, je prendrai le calice du salut, je l'offrirai au nom du peuple ; je tiendrai entre mes mains les vases sacrés dans le moment où ils renferment la divinité tout entière. Mon Dieu, mon Dieu, comment oserai-je remplir un ministère si saint? Qu'il s'en faut que j'aie les dispositions nécessaires pour m'en acquitter dignement! () Jésus! mon bienaimé Jésus! aidez moi à mettre en pratique les résolutions que je prends aujourd'hui. Vous connaissez ma faiblesse; affermissez mes pas chancelants. La route OÙ je marche est semée d'écueils. Tendez-moi la main de votre miséricorde, afin que j'arrive un jour à cette cité sainte où je vous verrai, où je vous louerai, où je vous adorerai pendant toute la durée des jours éternels ! » — Fragment inédit. — Archives des Frères.