LE SACERDOCE
de premier communiant, ses rêves d'adolescent, les aspirations constantes de sa jeunesse sans tache se réalisaient à la fois : il était prêtre.
Il eût aimé à se recueillir dans une action de grâces prolongée; mais les âmes attendaient, A peine marqué <le l'onction sainte, il retourna à Saint-Malo mettre ses nouveaux pouvoirs au service de ses chers jeunes gens.
L'année 180i lui apporta une autre joie bien douce. Son frère Féli avait enfin cédé depuis peu à ses vives instances. Après fie longues alternatives de dissipation, de dangereuses études et de rêveries presque morbides, il s'était mis, sur le conseil de Jean, à étudier l'hébreu, le grec, les grands apologistes de la religion, et, en fin de compte, à l'âge de vingt-deux ans, il venait de faire sa première communion (1).
Dans quelles circonstances précises s'opéra cette conversion? Aucun des historiens de Féli ne l'a raconté. Or, nous avons trouvé dans un des sermons de l'abbé Jean un récit qui pourra jeter quelque lumière sur ce point obscur de la vie de l'écrivain. Le prédicateur, il est vrai, ne nomme point son frère, mais on ne saurait guère douter qu'il s'agisse de lui.
M. de la Mennais parlait aux élèves du collège de Saint-Brieuc sur les sources de l'incrédulité et les moyens d'arriver à la foi. Il fut amené à citer le trait suivant :
« Quelqu'un m'amena un jour un de ses amis qui s'était particulièrement appliqué à l'étude des mathématiques, et qui ne savait de la religion que ce qu'il avnit lu clans les livres écrits contre elle. Ce pauvre
I Le !i. I'. Roussel Lamennais à lu Chênaie. — Revue du Monde eathotiqui . m du L5 août L900 n'est pas éloigné de croire que Féli lit secrètement s;i première communion sous la Terreur. La chose est possible, en effet, mais il faut avouer qu'aucun récit autorisé n'appuie cette opinion; rien jusqu'ici n'a infirmé la tradition qui montre l'adolescent précocement imbu de doctrines suspectes et combattant obstinément les arguments de sou catéchiste.
jeune homme cherchait la vérité de bonne foi, et je n'eus pas de peine à la lui découvrir. Cependant il avait toujours une répugnance secrète, dont il ne pouvait connaître la cause, à croire un de nos dogmes. Les preuves que je lui en donnais ne lui paraissaient pas encore suffisantes pour soumettre pleinement sa raison.
« — Confessez- vous, lui dis-jc. »
A l'instant même, il se met à genoux; les larmes coulent de ses yeux, la grâce l'éclairé, et, se levant : — J'ai la foi. me dit-il, et je suis surpris de n'avoir pas compris ce que vous m'exposiez tout à l'heure. »
« Et le voilà de le développer lui-même beaucoup mieux et avec infiniment plus de clarté et de force que je ne l'avais pu faire. Depuis ce temps-là, chaque fois que je le voyais, il déplorait et l'ignorance et l'aveuglement dans lesquels il avait vécu; il me communiquait les réflexions qui se présentaient à son esprit sur les plus hauts mystères du christianisme, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé personne qui sût mieux les défendre el en qui se fut vérifié d'une manière plus frappante ce que dit l'Ecriture, que l'amour enseigne toutes choses : docebit vos de omnibus ( 1 ). »
On sait que Félicité de la Mennais se livra à l'étude des mathématiques pendant les années qui précédèrent et suivirent sa conversion. Cette remarque faite, le récit qu'on vienl de lire ne lui convient-il pas de tout point? ne retrace-t-il pas fidèlement les luttes intimes du jeune philosophe, sa vive intelligence des vérités religieuses el les ardeurs avec lesquelles, encore néophyte, il voulut défendre sa loi reconquise? Pour nous, ce fragment de sermon esl décisif. Il prouve que Jean de la Mennais fut le premier catéchiste écouté de son frère et de plus l'instrument de sa première réconciliation sérieuse avec Dieu (2).
i Fragmenl inédit. — Archives des Frères.
i on pourrai! alléguer, s;ms doute, que la délicatesse a dû empêcher Jean de la Mennais de mettre ainsi son frère publiquement en scène. Mais, :'•■ cette époque, Félicité n'était jamais allé à Saint-Brieuc; il était parfaitement inconnu des écoliers; par suite, le récit du prédicateur ne présentail pas l'ombre d'une indiscrétion.