‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 53 sur 270 · SAINT-MALO. — DÉVELOPPEMENTS DE L ECOLE ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

SAINT-MALO. — DÉVELOPPEMENTS DE L ECOLE ECCLÉSIASTIQUE

« Quelque part que je jette les yeux sur les membres de la Société du Cœur de Jésus, écrivait un jour le P. de Clorivière, je n'en vois aucun qui ne remplisse ses fonctions avec zèle, et qui ne soit compté par ses supérieurs parmi les ouvriers les plus distingués (1). »

Nul groupe d'associés ne méritait mieux ce bel éloge que la petite communauté du collège de Saint-Malo. Les trois fondateurs, MM. Engerran, Vielle et de la Mennais, faisaient honneur plus que personne à la direction de l'émiiient religieux.

Tous se dépensaient sans compter pour le succès de l'œuvre commune. Le plus jeune était déjà tombé sur la brèche. Quelques mois après la retraite de Jean de la Mennais, ce fut le tour de M. Engerran. Celui-là ne devait pas se relever.

L'abbé Jean était alors à la Chesnaie. A la première m nivelle du mal, il s'empressa de recommander aux suffrages des associés l'intrépide vieillard. Le P. de Clorivière pria et lit prier pour un homme que « tout le clergé de Saint-Malo devrait, disait-il, s'efforcer de soulager, parce

1 II. P. Jacques Terrien, Histoire du /'. de Clorivière, p. 411.

qu'en tout temps il s'est épuisé pour le bien du diocèse. » Mais l'heure de la récompense était venue. Après un mieux passager, M. Engerran rendit son âme à Dieu, le i décembre 1806.

Cette mort faisait retomber sur les épaules de M. Vielle tout le poids de la direction du collège. Plus que jamais, le travail allait être écrasant. L'excellent prêtre ne se déroba point à la tâche. Encouragé par les fortes paroles du P. de Clorivière, il continua de se dévouer corps et àme à la prospérité de la chère maison. « Je n'ose, écrivait-il à son saint ami de Paris, je n'ose en quelque sorte vous parler de M. Engerran, de peur de rouvrir une plaie qui saigne encore. Quel coup de foudre pour moi en particulier! En le perdant, je perdais le meilleur des amis, je perdais un père. Ce n'est point tout encore. Chargé par Monseigneur l'évêque de Rennes de la direction du petit séminaire nouvellement établi à Saint-Malo, je me voyais dans une espèce d'impossibilité de continuer cette bonne œuvre. Sans local, sans fortune, sans soutien, pour ainsi dire sans espérance, je me jetai néanmoins plein de conliance entre les bras de Dieu, et déjà j'éprouve la vérité de cet oracle, qu'aucun de ceux qui espèrent en lui ne sera confondu. Nous réunissons dans la même maison les humanités, la philosophie et la théologie, et jusqu'à ce moment, nous ne sommes que quatre à pourvoir à tout. Jugez par là de la multiplicité de mes occupations, puisque, outre les fonctions de directeur du séminaire, d'inspecteur des humanités, je me vois obligé, par la maladie de notre cher La Mennais, de faire celles de professeur de théologie et de suppléant de vicaire (1). »

Malgré ces obstacles, l'œuvre prospérait. Tant de dévouement avait attiré aux fondateurs du collège de chaudes sympathies.

La loi du 11 lloréal an X attribuait aux conseils municipaux le choix des instituteurs et le droit de régler leurs honoraires. La municipalité de Saint-Malo eut l'idée de

1 R. P. Jacques Terrien, op. cil. p. 417.

LES ÉffUDES AU COLLÈGE DE SAINT-MALO 07

reconnaître la nouvelle fondation comme école secondaire subventionnée par la ville. Immédiatement de nouvelles recrues s'annoncèrent. C'était encourageant; mais où loger, même pour le temps des classes, ces enfants qui devenaient légion? En 1807, la Providence y pourvut. Un ancien capitaine de vaisseau, M. Jacques-Alain Biehat, donna successivement à Mgr Enoch deux maisons assez vastes, sous la condition que l'établissement garderait toujours son caractère de petit séminaire.

Les préoccupations d'ordre matériel une fois écartées, il fallut songer aux études. Certes, tout n'était point parfait. Avec des professeurs improvisés, avec des élèves qui arrivaient à tout âge, il était difficile de suivre un programme régulier. On commençait par l'essentiel, et l'on s'en remettait un peu à la bonne volonté de chacun pour combler plus tard les lacunes d'une formation trop hâtive (1).

C'esl dans cette situation que l'abbé Jean de la Mennais trouva le collège, lorsqu'il y reprit son poste à la fin de décembre 1807. La maison comptait alors quatrevingts élèves,

Saiis larder, il se remit à la besogne. Son frère Féli, de son côté, reprit l'enseignement des mathématiques (2). Les classes élémentaires furent confiées, comme par le passé, à \u\o élite d'anciens élèves, que l'abbé Jean avait

1 Le 3 décembre 1807. M. de Grandelos écrivail àson évéque : « Nous n'avons pas de sujets en état de vous être présentés pour l'ordination. Ils travaillent bien, mais comme ils ne sont au latin que depuis trois ans el quelques mois, ils ont parcouru rapidement bien du chemin pour parvenir à la philosophie et a la théologie. Ils ont encore besoin de neuf à dix mois pour avoir la tête suffisamment meublée de morale, etc. .Mais nous aurons, à la rentrée, une quinzaine d'élèves, dont quatorze décidés à l'état ecclésiastique. Nos humanités vont en augmentant pour le nombre el l'application. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.

2 II avait été initié à ces sciences, de même que son frère Jean-Marie,

S.ir un jeune Malouin, M. Querret, dont le nom reviendra fréquemment ans notre récit. Voici dans quelles circonstances : « Au commencement de ce siècle, lisons-nous dans une notice consacrée à .M. Querret [a), trois ou quatre jeunes gens de Saint-Malo se réunissaient pour des éludes communes. Parmi eux. les uns enseignaient les mathématiques aux autres. qui. à leur tour, devenaient professeurs de langues. Le dimanche était

'/ Cette noliec. oeuvre d'un parent de .M. Querret, M. Antoine Macé, a é(é publiée, en 1840, dans lu Vigie de l'Ouest, journal île Saint-Malo.

su discerner, et que l'évêque consentait à lui laisser, au moins jusqu'à leur prêtrise.

Plusieurs de ces jeunes gens étaient des saints. Quelques-uns sont devenus des saints à miracles. Ils méritent d'arrêter un instant le lecteur.

Nous avons déjà fait connaître le sympathique abbé llay. Lorsque M. de la Mennais revint à Saint-Malo, son jeune ami était prêtre, et il avait dû ajouter, lui aussi, à ses fonctions de professeur, celles de vicaire à la cathédrale. Ce dernier poste, devait suffire, toute sa vie, à son ambition (1).

M. Bachelot était également une vieille connaissance de l'abbé Jean. Il faudrait un livre pour raconter la vie de ce saint prêtre (2) ; consacrons-lui du moins quelques lignes.

Successivement professeur dans trois collèges et « recteur » (3) de diverses paroisses, il fut nommé en dernier lieu curé de Pleine-Fougères. Il y devait devenir un nouveau curé d'Ars.

Le voyageur qui visite actuellement l'église de Pleine- Fougères remarque, à l'extérieur, un enfoncement pratiqué dans l'un des murs du transept. Cette espèce

ordinairement consacré à ces réunions laborieuses, et, comme c'étaient des esprits jeunes et ardents, les progrès furenl rapides. Au bout de trois ou quatre séances, ils étaient arrivés ;ï lire le traité de Senectute de Gicéron, puis à expliquer Tacite. Dans celle espèce d'enseignement mutuel, M. Querrel étail le professeur de mathématiques. Il avail pour élèves dans les sciences, puis pour maîtres de langues, deux frères devenus plus lard diversement célèbres. L'un, longtemps administrateur spirituel du diocèse de Saint-Brieuc , est aujourd'hui a la télé des frères de l'Instruction chrétienne, qui rendent de si grands services dans l'enseignement primaire; l'autre est l'illustre auteur de l'Essai sur l'Indifférence, »

i En 1841, pendant que le clergé de Saint-Malo se rendait proces-

siuniiellemeul à. la rencontre de Mgr lirossais-Sainl-.Marc. nouvellement sacré évêque de Hennés, il expira subitement, sur Je « Sillon ».

j Deux notices intéressantes, mais peu étendues, ont été publiées sur M. Bachelot. La première a pour auteur M. Joseph d'Avenel; l'autre, plus récente, a été écrite par un « cure du diocèse de Rennes ».

3 Nom donné, en Bretagne, aux desservants.

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de chapelle funéraire renferme des ex-voto de toutes sortes : béquilles, bâtons et autres témoignages d'anciennes souffrances guéries par l'intercession du serviteur de Dieu qui repose là. C'est le tombeau de M. Bachelot, que la piété populaire désigne, dans le pays, sous le nom de « saint Bachelot ».

Sa jeunesse sacerdotale avait été une digne préparation à cette belle vie. Au collège de Saint-Malo il n'avait, disait-il lui-même, que « la vie et l'habit », mais il s'en contentait gaîment. Une fois ordonné prêtre, il mit sa bourse, bien légère pourtant, à la disposition des élèves pauvres : nourriture, logement, vêtements, il pourvoyait à tout.

Témoin de son abnégation, admirateur de sa piété et de son ardeur au travail, l'abbé Jean de la Mennais fit l'impossible pour conserver longtemps un tel auxiliaire. Mur Enoch, le voyant prêtre, voulait, malgré les représentations de l'abbé de Grandclos, faire de lui un vicaire. M. de la Mennais prit sur lui d'éclairer la conscience du prélat. Sa lettre, aussi ferme que respectueuse, montre en détail la vie presque héroïque des premiers professeurs de Saint-Malo. En voici quelques extraits.

« M. Bachelot, disait-il, veille sur toutes les classes, et il en fait une, composée de vingt-cinq écoliers. Il assiste, en outre, à la leçon d'écriture, de sorte que, le matin, il entre en classe à huit heures, et n'en sort qu'à plus d'onze heures. Dans l'après-midi, il y entre à deux heures moins un quart, et il est souvent près de cinq heures quand il en sort. Le samedi, il fait le catéchisme à tous les écoliers du petit séminaire réunis; le jeudi, il les mène à la promenade, et, chaque jour, il veille sur leurs études et sur leur conduite avec un zèle plein de douceur et une intelligence rare. Si, parmi eux, il s'en trouve quelques-uns qui aient besoin d'être aidés d'une manière particulière, il s'en charge avec empressement, quoiqu'ils ne soient pas même de sa classe, et il consacre à leur instruction une partie du peu de temps qui lui reste, ("est encore à lui que s'adressent les

parents pour tous les détails qui concernent leurs enfants, et ils ont en lui la plus grande confiance, parce que, le connaissant bien, ils savent qu'il la mérite sous tous les rapports. Il donne donc à ses élèves la journée entière. Il s'en réserve à peine quelques instants, et, -; oubliant lui-même, il ne s'occupe que d'eux seuls. Aussi en est-il aimé autant qu'il les aime, et nous avons la consolation de voir qu'ils profitent presque tous des soins qu'il leur prodigue.

« Ne croyez pas. Monseigneur, qu'il soit déterminé à remplir avec autant de zèle ces importantes mais pénibles fonctions par les avantages qu'il en retire. Vous en serez peut-être surpris; cependant la vérité est que nous ne lui payons rien, absolument rien. Il a seulement sa pension chez M. Bichat, qui la lui donne gratis, parce qu'il admire un pareil dévouement et qu'il en sent tout le prix. L'honoraire des messes de M, Bachelot suffit, d'ailleurs, à son entretien, et j'ai découvert que, sur ce faible revenu, il économisait encore, afin de pouvoir répandre quelques aumônes secrètes dans le sein de nos pauvres écoliers...

« Enfin, Monseigneur, permettez-nous de vous observer que l'union la plus intime règne entre tous les professeurs de votre petit séminaire. Us s'aiment les uns les autres; ils s'entr'aident; ils suiventtous la même méthode, et ils sont animés du même esprit. Ce parfait accord esl notre seule richesse, et nous ne vous dissimulerons pas, Monseigneur, que nous ne craignons rien tant qu'un changement quelconque, qui peut-être pourrait nous l'enlever. Mais je n'insiste pas davantage, et, là-dessus comme sur tout le reste, nous nous en rapportons, sans réserve, à votre sagesse et à votre prudence (1). »

En présence d'aussi bonnes raisons, l'évêquc se rendit.

L'abbé Bachelot était très lié avec un jeune prêtre comme lui zélé, modeste et charitable, M. Langrez. Ancien élève de la maison; instruit, lui aussi, par la charité de

(1) Lettre inédite, du 7 janvier 1808 — Archives des Frères.

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MM. Vielle et de la Mennais, il fut chargé, en 1807, des classes de troisième el de seconde. Il venait de recevoir la tonsure. Précédemment, il avait déjà professé la cinquième, tout en étudiant, pour son compte, la philosophie et la théologie. Bientôt, c'est la rhétorique qu'il lui fallut accepter. (Tétait une lourde charge : « Hélas! disait-il plus tard, on m'a t'ait enseigner aux autres ce que je ne savais pas moi-même. Je faisais souvent des hérésies scientifiques et littéraires. »

Il avait du moins le talent de se faire aimer de ses élèves par son affabilité et son abnégation sans bornes. Plusieurs lui vouèrent dès lors une affection qui ne devait pas faiblir; mais personne ne lui resta plus attaché que M. de la Mennais.

Ils devaient avoir une destinée presque commune. Successivement chanoine de Quimper, missionnaire, fondateur d'une congrégation de femmes vouées à l'adoration du Saint-Sacrement, à l'éducation des pauvres orphelines et à la formation des domestiques chrétiennes, l'abbé Langrez continua toute sa vie de prendre les avis de son ancien guide. De son coté. M. de la Mennais trouvait dans son commerce le repos et l'allégresse intérieure si nécessaires parfois à son âme de militant 1.

M. Lévêque, jeune prêtre distingué, qui avait professé quelque temps la philosophie pendant la maladie de l'abbé de la Mennais; M. de Léhen, que nous avons déjà mentionné; M. Ruault, le futur aumônier des Frères de Ploërmel. M. Noël et M. Marchais complétaient le personnel enseignant de l'école ecclésiastique.

Avec de pareils hommes. MM. Vielle et de la Mennais pouvaient compter sur l'avenir. La sympathie des Malouins continuait de s'affirmer; l'estime pour l'état ecclésiastique renaissait dans les familles. Bientôt la maison de M. Bichat regorgea d'écoliers, et il fallut songer à un nouvel agrandissement .

I Mme la comtesse de Trémaudan a écrit une vie do M. Langrez. sous Ce titre un peu étrange : Comment s'est fondée en Bretagne une institution de charité. Paris, Jules Gervais. 1SS2.

L'abbé Jean avait jeté les yeux sur une construction décrépite située dans le voisinage du collège : « La seule chose qui nous embarrasse, écrivait-il à Mgr Enoch, c'est de trouver 7 000 francs, dont nous avons besoin pour payer le local. »

Son embarras va bientôt cesser. C'est l'époque du blocus continental. Un corsaire de Saint-Malo, M. Thomas, vient de prendre deux navires chargés d'une riche cargaison. Sa bienveillance est acquise au collège, et il ne refusera pas de céder à l'abbé Jean une partie de son butin.

Mais le consentement de l'évoque est nécessaire. M. de la Mennais lui écrit en hâte : « Nous venons vous demander, Monseigneur, s'il ne serait pas possible que nous fussions associés au bonheur de M. Thomas, et si ce serait être trop hardis que d'espérer une petite part dans le produit de ses belles prises. Gela nous mettrait un peu à l'aise, et nous vous en serions si reconnaissants (1)! »

La fortune ne refuse rien à qui sait ainsi payer d'audace. M. Thomas donna plus qu'on ne lui demandait.

Sa bourse une fois bien garnie, l'abbé Jean éleva ses prétentions. Ce n'était plus maintenant une masure qu'il convoitait, c'était un hôtel. Une fois déplus, la Providence vint à son aide. Le 28 mars 1808, les fondateurs du collège purent acheter, au prix d'une modique rente viagère, une maison superbe que leur cédait un homme de bien, M. Le Fer de Beauvais. Cette maison était située près de l'ancienne chapelle Saint-Aaron, dans le lieu môme d'où sortit saint Malo pour annoncer l'Evangile aux habitants d'Aleth(2).

Des dons importants vinrent à la même époque assurer matériellement l'avenir de l'institution (3). Pour encourager les libéralités des Malouins, les deux frères de la

1 Lettre inédite. — Archives des Frères.

(2) Cf. de Courcy et île la Gournerie. Lettres inédites, etc., à Mgr Brute p. 22.

{3 Parmi les bienfaiteurs du collège à cette époque, il convient de citer M11" Hélène Beaumont, les héritiers de Goyon de Beaufort et M11" Rosalie Auffray de la Gaùnais.

LA BIBLIOTHÈQUE DU COLLÈGE 10:t

Mennais n'hésitèrent pas à moitre à la disposition do M. Vielle un capital de 10 000 francs. On était assuré de vivre, on l'espérait du moins; plus que jamais il fallait agir.

Malgré une santé encore chancelante, l'abbé Jean reprit avec ardeur ses cours de théologie. L'arsenal d'un théologien, c'est sa bibliothèque. Or, il n'y avait guère de livres à Saint-Malo. Comment s'en procurer avec un budget à peine suffisant pour le pain quotidien?

Heureusement, l'abbé Jean sait regarder autour de lui. Il y a à la mairie de Saint-Servan « un tas de vieux livres de théologie qui appartenaient autrefois aux Capucins, et qui aujourd'hui, dit-il, sont évidemment à nous, par droit de convenance... Ils sont restés sous la dent des rats, qui s'en nourrissent tous les jours et ne tarderont pas à les avoir entièrement détruits. »

Il obtiendra de l'évêque de les faire transporter au collège. « Monseigneur, supplie-t-il, je vous le demande en grâce, ayez pitié de ces pauvres théologiens, et ouvrez-leur votre petit séminaire, comme un asile. Là, on les soignera, on les consultera, et ils seront encore utiles (1). » Sa demande est agréée, et ces vénérables in-folio, joints à ceux que Mgr de Pressigny a laissés à l'évèché, forment le premier fonds de la bibliothèque du collège.

La besogne du jeune professeur est plus simple qu'avant sa maladie, puisque ses élèves sont pourvus d'un manuel. Mais, hélas ! Bailly est gallican et rigoriste à l'excès. Il faut le rectifier ou le compléter, et, bon gré mal gré, l'abbé Jean doit, comme autrefois, dicter à ses élèves de longues dissertations.

Quelques-unes nous ont été conservées. Elles ont d'ordinaire pour objet des questions de morale.

L'abbé de la Mennais ne s'attarde point à la réfutation

1 Lettres inédites. — Archives des Frères.

d'erreurs vieilles de plusieurs siècles. Toujours il s'attaque

à l'ennemi présent. Questions, très actuelles alors, de l'usure, de la légitimité du prêt à intérêt, du mensonge, des indulgences, sont traitées par lui avec une délicatesse d'analyse, une lucidité et une largeur qui décèlent un moraliste de marque.

M. Vielle s'était chargé des conférences spirituelles, et son compagnon était, à lui seul, professeur de morale, de dogme, d'histoire ecclésiastique et d'Ecriture Sainte. Nous n'avons trouvé dans ses notes qu'un petit nombre d'études dogmatiques. La principale est un traité de théodicée composé en vue de combattre l'athéisme révolutionnaire, dont beaucoup d'esprits restaient alors imbus.

L'abbé de la Mennais n'apportait pas moins d'ardeur aux études scripturaires. Il suivait avec attention le mouvement scientifique, afin de répondre aux objections tirées des récentes découvertes. II admet, avec tous ses contemporains, des théories aujourd'hui démodées; mais son intelligence très éveillée semble deviner le point faible de ces systèmes, et pressentir les explications qui, plus tard, mettront d'accord les exégètes et les savants (1).

Une culture aussi solide ne profitait pas seulement aux ordinands du séminaire, elle assurait au jeune vicaire

l on en jugera par cette lettre inédite, dont le destinataire paraît avoir été le professeur d'Ecriture Sainte de Saint-Sulpice : « Sachant. Monsieur, que vous ave/, étudié avec beaucoup île soin le texte de la Bible, et n'ayanl moi-même ni le temps, ni les connaissances nécessaires pour en approfondir toutes les parties, j'espère que vous ne refuserez pas de me donner quelques éclaircissements sur une question aujourd'hui très débattue, et dont l'importance parait devenir de jour en jour plus grande. 11 semble que la géologie soil devenue eu quelque sorte en France le champ de bataille des philosophes et des chrétiens. Depuis assez longtemps, il n'est presque plus que-lion d'objections historiques ou métaphysiques : soit que nos ennemis se soienf hissés en cette espèce de guerre, qui leur était si lieu avantageuse, soit que le grand mouvement imprimé aux sciences physiques ait entraîné les esprits vers des considérations d'un autre genre. Les plus célèbres géologues, Deluc, Saussure, Dolomieu, LaMettrie même, paraissent d'accord sur un l'ait principal, qui est la formation récente des continents actuels. C'en est assez sans doute pour mettre à l'abri la foi et justifier le récit de Moïse dans ses circonstances essentielles, .le vois toutefois avec regret que Deluc lui-même, dans sa Défense de la Genèse, n'ait pas cru pouvoir rendre raison îles phénomènes sans s'écarter de l'ancienne et commune opinion sur les six jours, qu'il considère comme six époques indéterminées, séparant ainsi par un intervalle qui. selon lui, peut '•Ire immense, la création de l'homme de la création des autres êtres.

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