‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 64 sur 270 · REMONTRANCES RESPECTUEUSES A M&« ENOCH · texte numérisé non relu

REMONTRANCES RESPECTUEUSES A M&« ENOCH

affligent et qui effrayent tous ceux qui s'intéressent au bien publie et à la religion. Et ce n'est pas sans motif que l'on conçoit des inquiétudes si vives! .jamais il n'y en eut de mieux fondées, et si l'on est assez malheureux pour voir se réaliser les craintes publiques, alors, Monseigneur, je vous le dis avec franchise, parce que vous vous l'êtes dit à vous-même avant moi, il faut renoncer à cette paix que vous avez rétablie dans votre diocèse; nous n'avons plus à attendre que des jours troublés, et nous devons nous préparer à tout, parce que tout est à redouter.

« En vous parlant ainsi, ne croyez pas que je cède aux terreurs d'une imagination exaltée; Non, Monseigneur, je suis de sang-froid; et c'est parce que je vois les choses telles qu'elles sont que je tremble. Je tremble pour le bien public, pour la paix, pour vous, pour votre repos, qui nous est si cher à tous. Quand il serait vrai que les hommes dont on parle, dépouillés enfin de tout esprit de parti, fussent dans les dispositions et sentiments où ils doivent être, les effets que l'on appréhende n'en auraient pas moins lieu. L'opinion publique, que l'on ne brave jamais impunément, s'est hautement prononcée et sans espoir de retour. Je ne chercherai pas à approfondir jusqu'à quel point elle est fondée en raison, car il y a des choses et des hommes qu'il est trop pénible de pénétrer; mais, s'il en est encore temps, si le mal n'est pas consommé, vous préviendrez, j'en suis certain, en usant en cette occasion d'un crédit dont vous vous êtes si heureusement servi pour le maintien de l'ordre, vous préviendrez les déchirements dont votre diocèse est menacé, ce diocèse qui vous a déjà de si nombreuses et de si grandes obligations. C'est là notre espérance. Si elle était trompée, ce qu'à Dieu ne plaise, il ne nous resterait plus, comme à vous, Monseigneur, qu'à gémir sur un événement dont les suites seraient incalculables (1). »

Il était nécessaire de parler sur ce ton au faible prélat qui venait de laisser supprimer, sans protestation, la congré-

1 Lettres inédites, etc., à Mgr Unité, p. ">2.

galion de Rennes, malgré les remontrances de l'abbé Brute. Du reste, on n'eût pas trouvé dans le diocèse un prêtre plus soumis, plus déférent pour l'autorité épiscopale que M. de la Mennais. Mgr Enoch le savait, et il ne s'offensa jamais de ses observations les plus hardies.

Il faut être bien affermi dans la vertu d'obéissance pour se sentir l'audace de la prêcher aux autres, surtout à un âge où il sied mieux de recevoir des leçons que d'en donner. L'abbé de la Mennais ne reculait point, à l'occasion, devant cette tache délicate. Le fait suivant montrera quelle autorité sa précoce sagesse lui avait conquise dans toute la région de Saint-Malo.

In curé de Cancale, M. Met, nommé par Mgr Enoch au doyenné de Montfort, avait manifesté à M. de la Mennais l'intention de rester à son premier poste, afin d'obéir au vœu de ses paroissiens. Le jeune professeur ne craignit pas de faire la leçon à ce prêtre vénérable par son âge et sa réputation de vertu; mais avec quelle humilité et quel tact! Le lecteur en jugera lui-même. Après avoir parlé de l'embarras dans lequel ce refus allait jeter l'évèque, M. de la Mennais continuait : « A ces considérations déjà si puissantes, j'oserai, Monsieur et cher confrère, en ajouter une autre, mais en tremblant, et après m'èlre demandé plusieurs fois si elle n'a pas quelque chose de trop hardi dans la bouche d'un jeune homme, dont les réflexions ne peuvent avoir d'autre poids que celui que leur accorde l'indulgence des personnes qui veulent bien les écouter.

« Vous savez, et nous en sommes tous les jours les trisles témoins, jusqu'à quel point les idées de subordination sont éteintes dans le clergé. Combien de fois ne l'avons-nous pas dit avec le cumr déchiré : Omnes quœ sua sunt quœrunt ; 1 .;. Chacun se croit juge dans

(1) « Tous cberchent leur intérêt propre. »

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