REFUS D'UN POSTE UNIVERSITAIRE
les attentions que vous avez eues pour moi pendant notre voyage. Nous nous aimons trop pour qu'il nous soit permis de nous écrire une ligne, de nous dire un mot qui ressemble à un compliment. Dans ma position vis-à-vis de vous, je dois tout renfermer dans mon cœur et goûter dans le secret combien il est doux d'avoir un ami tel que vous (1). »
Ce séjour à Saint-Sulpicc eut un autre résultat. M. Emery avait eu le loisir d'étudier l'abbé de la Mennais. Mieux que jamais il avait apprécié sa solide piété et ses vastes connaissances. De plus, la sagesse et l'énergie déployées par le jeune prêtre, au milieu de circonstances critiques, dans la conduite d'un établissement déjà considérable, lui avaient donné une haute idée de ses talents administratifs. 11 lui sembla qu'un tel sujet ferait bonne figure dans un des hauts postes universitaires réservés aux ecclésiastiques. Il s'agissait d'une chaire de théologie ou d'histoire de l'Eglise à la faculté de Rennes, récemment fondée. M. Brute, qui, ce semble, avait suggéré cette idée au supérieur de Saint-Sulpice, pressa son ami d'accepter, si la proposition lui était faite officiellement : « C'est à vous, disait-il, que ces chaires^ conviennent, et que de bien on y peut faire ! »
M. de la Menuais était-il moins frappé que son confrère du bien que pourrait produire un enseignement théologique donné au nom de l'Etat? Eprouvait-il, dès lors, une répugnance instinctive pour l'Université, dont les règlements tracassiers lui avaient déjà causé tant d'ennuis? Voulait-il tout sacrifier à la prospérité de son œuvre de Saint-Malo? Quels qu'aient élé ses motifs, il déclina t'offre de M. Emery.
Dès le 2o avril précédent, lors des premières ouvertures de l'abbé Brute, il avait écarté son projet en termes
(1) Lettre du 7 octobre 1809, citée par Ropartz, p. 98.
qui ne souffraient pas de réplique. « Vous plaisantez sans doute, disait-il, quand vous me parlez de ma nomination. Y pensez-vous? Je n'ai ni les talents, ni les connaissances nécessaires pour être ce que vous voudriez que je fusse. D'ailleurs, comment pourrais-je abandonner ce pauvre M. Vielle, qui succombe sous le poids du travail, et dont je suis le principal appui? Chaque jour, notre œuvre prend de nouveaux accroissements, et, par conséquent, je lui deviens plus nécessaire. Est-il donc possible qu'il soit tout à la fois professeur, confesseur, supérieur, économe; qu'il conduise, instruise, surveille, dans deux maisons différentes, vingt ôrdinands et cent-cinquante écoliers? Il me disait hier matin : « Mon ami, si vous m'abandonniez, je n'aurais plus qu'un parti à prendre, ce serait d'abandonner tout (1). »
Ce refus de M. de la Mennais faillit avoir des conséquences graves pour le diocèse. On eut l'idée de nommer, comme professeur de théologie à la faculté de Rennes, un janséniste forcené, l'abbé Lanjuinais, et , comme inspecteur des collèges, un prêtre apostat du nom de Mainguy. Justement effrayé, l'abbé Jean fit l'impossible pour empêcher qu'on livrât à des indignes des fonctions que, par délicatesse de conscience, il avait refusées. Il eut d'abord recours à l'influence de Mgr de Pressigny, puis il adressa à l'évèque de Rennes, qu'on avait circonvenu et qui ne s'alarmait guère, une lettre d'une admirable fermeté. Nous la citerons tout entière : il est difficile de trouver plus parfait modèle de liberté tempérée de respect.
« Monseigneur, disait-il, j'ai eu l'honneur de vous écrire pour vous consulter et prendre vos ordres relativement à nos rapports avec l'Université. Nous étions alors fort tranquilles sur la nature de ces rapports, qui, quoique en eux-mêmes fâcheux, ne nous paraissaient pas néanmoins devoir offrir d'inconvénients graves; mais il n'en est plus de même aujourd'hui, si, comme le bruit s'en répand, l'on est menacé de nominations qui
(1) Cf. Ropartz, p. 94;