LES AMITIÉS DE JEAN
dovail être, plus tard, l'âme de foutes les oppositions qui entravèrent le zèle de MM. Vielle et de la Mennais ; niais il avait du savoir-vivre, et il fit d'abord bon accueil au jeune secrétaire.
Celui-ci, heureusement, savait observer. Il fut poli et déférent, mais resta circonspect. Pendant les premiers mois de son séjour à Saint-Brieuc, il n'avait d'autre société que celle de l'évêque, de ses vicaires généraux, de M. Vielle et de l'abbé Renault, son collègue au secrétariat.
(iràce à ces précautions, il vivait en paix, et augurait bien de son séjour auprès d'un prélat qui commençait à le chérir comme un fils. Une seule chose lui coûtait toujours, l'éloignement de ses amis.
« Jusqu'ici tout me plaît, écrivait-il à M. Querret; mais je n'oublie pas que les commencements sont toujours beaux et qu'il faut attendre pour juger. Sancho Pança, qui aimait tant les proverbes, m'aurait sans doute rappelé ces deux-là, si je lui avais parlé des agréments que je trouve dans une ville où j'arrivai hier. Je suis sûr cependant que je ne cesserais point de m'y plaire si tous mes amis étaient auprès de moi; mais je sens douloureusement leur absence, et rien ne pourra remplir le vide qu'ils laissent dans mon cœur. Oh! que la vie est triste! On se connaît, on s'aime, on est uni par le fond de l'âme, et le lendemain on se quitte, on est jeté à vingt lieues l'un de l'autre. Ainsi va ce monde; les joies solides sont réservées pour l'autre (1). »
Il semble que la douce influence de Mgr Caffarelli ait éveillé dans son âme un besoin d'expansion qu'elle ne se connaissait pas encore. Il adresse à son frère Féli, à MM. Ouerret, Brute et Teysseyre des lettres plus affectueuses que jamais. C'est sa correspondance d'alors qu'il faut lire pour savoir ce qu'il y avait de sensibilité et de tendresse contenue sous le masque parfois un peu sévère qui dérobait aux yeux des profanes ses sentiments intimes.
I Lettre du 21 murs L814, citée par Ropartz, page 135.
i52 JEAN-MARIE DE LA 1IEN1YAIS
« En lisant votre lettre, mon cher ami, déclare-t-il à M. Querret, mes yeux se sont remplis de larmes, et. j'ai eu de la peine à l'achever ; enfin m'y voilà, et me voici la plume à la main pour y répondre. Ce que vous éprouvez, je ne l'éprouve pas moins vivement, et quand je suis rentré dans ma petite chamhre, je vous cherche à coté de moi pour vous parler de vous, de moi, de tout, en un mot. Là, rien de ce qui intéresse l'un n'est étranger à l'autre ; il semble que nous n'ayons qu'une âme, et, en écrivant ces lignes, je vous vois, je vous entends, je vous parle avec ma plume comme si vous étiez là. Mais pourtant, quelle différence, mon Dieu ! quelle différence ! Je serais tenté de le dire une troisième fois, tant est vif le sentiment que j'en ai. »
C'est la plainte de la nature; mais l'ami se souvient qu'il est prêtre; il faut que la grâce parle à son tour :
« Une seule réflexion me console, ajoute-t-il, c'est que notre séparation a été amenée par un concours de circonstances que nous ne pouvions ni prévoir, ni prévenir, et qu'enfin nous pourrons au moins de temps en temps nous revoir encore, et épancher notre cœur l'un dans l'autre. Dieu le veut, mon tendre ami, ce mot dit tout. Nous devons nous laisser aller doucement entre ses bras, jeter dans son sein nos sollicitudes, nos peines, nos regrets, et nous unir à lui plus que jamais par les liens d'un indissoluble amour. Aimons-nous en lui et pour lui ; qu'il soit le centre unique dans lequel nous nous retrouvions à tous les instants. Oh ! que le reste est fragile et vain ! In imagine pertransit homo. — Vapor ad rnodicum parois (1) . »
Parfois le ton s'élève; le langage devient pressant, passionné, énergique. C'est l'apôtre qui a rencontré une âme d'élite, et qui veut la façonner coûte que coûte à l'image du Maître adoré : « Vous savez, mon tendre ami, dit-il à M. Querret, combien je désire ardemment que vous soyez
t " L'homme passe comme une ombre. — C'est une vapeur qui apparaît un instant. » — Lettre du 29 mars 1814, citée par Itopartz, p. 136.
LA VIE A L'ÉVECHE 153
un saint, oui, un saint, et je ne sais pourquoi on craint presque de mériter ce titre ici -bas, quoiqu'il faille nécessairement être saint sur la terre si Ton veut habiter le ciel. 0 mon ami, élevons nos cœurs et nos espérances vers ces éternelles demeures dont Jésus-Christ vient de nous ouvrir l'entrée : neque mors erit ultra, neque clamor} neque Inclus. Après quelques jours d'épreuve, nous nous reposerons dans une paix riche de bonheur, in requie opulenta. — 0 quando, quando? Veni, Domine Jesu (1).
Chaque jour, hélas ! il fallait descendre de ces hauteurs aux prosaïques fonctions d'employé de bureau.
Heureusement Mgr Calïarelli s'appliquait à rendre la tache douce à ses secrétaires. Tous les matins, après le déjeuner, l'abbé de la Mennais et l'abbé Renault s'asseyaient devant la table de son cabinet. Le prélat ouvrait alors son portefeuille, et distribuait à chacun sa part de correspondance en recommandant l'activité, afin que l'on put causer, une fois la besogne achevée. Il n'était sévère que sur un point. Lorsqu'on écrivait à une dame, la marge du papier n'était jamais assez large, le ton assez respectueux, le style assez soigné. L'abbé Renault gémissait parfois de ces exigences. Quant à M. de la Mennais, habitué depuis longtemps à correspondre avec des personnages haut placés, il adoptait sans le moindre effort les formules de politesse de l'ancien clergé (2).
Très affectueux, Mgr Caffarelli souffrait parfois de l'espèce d'isolement auquel le condamnaient ses prêtres. Si ses vicaires généraux avaient pour lui toutes sortes d'égards, il n'en était pas de même des membres de son chapitre. Mécontents d'un règlement qu'il leur avait imposé, excités sous main par M. Lesage, les chanoines de Saint-Brieuc se tenaient ostensiblement à l'écart de leur chef. M. de la Mennais prit à tâche de faire oublier au
1 Lettre inédite. — Archives des Frères.
1 L'abbé Renault se fit plus tard jésuite. Nous empruntons ces quelques détails sur l'intérieur de Mgr Caffarelli à la Sotice historique sur le B. /'. François Renault, de la Compagnie de Jésus, par le P. Achille Guidée, p. G.
prélat ces petites misères. Il aima de toute son âme cet homme éminemment bon, accueillant et simple, et l'intimité s'accrut à proportion de son dévouement.
L'évêque recevait de temps à autre son frère, le préfet maritime de Brest. Ce haut fonctionnaire conçut tant d'estime pour M. de la Mennais, qu'il n'hésita pas, quelques mois après, à lui confier de graves intérêts financiers.
Dès lors, l'abbé Jean faisait partie de la famille. Il était question de l'emmener dans le midi.
— « Jean-Marie, disait le prélat, il faudra que nous fassions ensemble un voyage en Languedoc l'année prochaine. Nous irons à la Velanctte, au Falga! Comme je jouirai ! »
Un événement imprévu vint renverser ces beaux projets. Dans la nuit du 12 au 13 avril, quelques semaines seulement après l'installation définitive de l'abbé Jean à Saint- Brieuc, on apprenait la chute de Napoléon, l'entrée des alliés à Paris et la restauration des Bourbons. Ces changements produisirent sur l'évêque et sur son secrétaire une impression bien différente. Pour la famille de Mgr Caffarelli, c'était une disgrâce; pour les auteurs de la Tradition de ÏEglise sur l'institution des évêques, c'était une délivrance.
L'abbé Féli partit immédiatement pour Paris. On allait enfin pouvoir faire imprimer l'ouvrage auquel on avait consacré tant de veilles.
Etabli dans une pauvre maison du quartier latin, l'écrivain ne se borna pas à corriger les épreuves de ce grand travail. Libre de la censure impériale, il conçut le projet de fonder un journal catholique. Il croyait à la puissance de la presse, et méditait d'en faire l'organe d'un apostolat nouveau : vue de génie qu'il fit sans peine partager à son frère.
Mais il ne pouvait seul diriger l'entreprise. Personne