‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 96 sur 270 · RESPONSABILITE DE M. CARRON · texte numérisé non relu

RESPONSABILITE DE M. CARRON

de son influence sur lui, alors qu'il était encore libre, pour lui faire faire le pas décisif.

Déjà installé à Londres, et après les premiers pourparlers avec M. Carron, Féli lui écrivait : « Vraisemblablement, j'aurai reçu avant de quitter ce pays une décision finale sur l'important objet dont je t'ai parlé. Si je n'écoutais que mon goût, il me conduirait dans nos bois recto itinere. C'est toujours là qu'après ses longues et fatigantes courses, mon imagination vient se reposer. Mais que la volonté de Dieu se fasse!... Je ne m'oppose à rien. Je consens à tout : qu'on fasse du cadavre ce qu'on voudra (1 ) ! »

Ces dispositions de la victime refusant de s'offrir d'elle-même au sacrifice et s'y laissant traîner avec une morne résignation laissaient anxieux l'abbé Jean. Cinq jours après la réception de cette lettre, il écrivait à M. Querret : « J'ai reçu des nouvelles de Roberlson (2) assez récentes. Il a commencé vers la mi-juillet une retraite, à la fin de laquelle M. Carron lui avait promis de le décider sur le parti qu'il devait prendre (3). Je prie le bon Dieu de tout mon cœur de les éclairer l'un et l'autre : mais je suis enchanté de n'être pour rien dans cette décision-là (i). »

Cette déclaration est assez formelle. D'ailleurs, le langage de Féli à son frère ne laisse pas le moindre doute sur l'attitude réservée de celui-ci. Le jour même où Jean avait adressé à M. Querret la lettre qui précède, l'exilé de Londres lui écrivait : « J'attends la décision dont je t'ai parlé. Quelle qu'elle soit, j'espère qu'elle fixera irrévocablement mes incertitudes. » Et, le 27 août suivant: « Tu m'écrivais, mon cher ami, la veille du jour où tu as offert pour moi le saint sacrifice, et j'ai reçu ta lettre la veille du jour qui a terminé ma retraite. Me

(lj A. Blaize. Œuvres inédites, etc. t. I p. ±YS.

(2) Pseudonyme assez transparent, sous lequel Félicité se cachait à Londres.

(3 Relativement .i l'ordination du sous-diaconat. i Lettre du 10 août 1815.

voici donc maintenant, grâce à mon bon et tendre père, irrévocablement décidé; jamais je ne serais sorti de moimême de mes éternelles irrésolutions; mais Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais besoin (1). »

De conseils donnés par Jean, ou d'exhortations adressées par lui, pas la moindre mention dans les lettres si nombreuses échangées alors entre Londres et Saint-Brieuc. C'est l'abbé Carron seul qui décida, en dernier ressort, l'entrée de Féli dans les ordres sacrés. Si le néophyte, de retour à Paris pour y recevoir le sous-diaconat, se vit de nouveau poussé en avant par l'abbé Teysseyre (2), ces encouragements étaient alors superflus, puisque sa résolution était prise depuis plus d'un mois.

Il nous a paru nécessaire d'établir une fois pour toutes les responsabilités de chacun dans cette fatale ordination. Si l'erreur de M. Carron s'explique assez naturellement par les relations de fraîche date qu'il avait avec Féli,

1 A. Blaize, Œuvres inédites, etc. t. I, p. 216 et suiv. On trouve encore, dans une lettre de Féli à Jean, en date du 19 octobre 1815, les paroles suivantes :

« En me décidant, ou plutôt en me laissant décider pour le parti qu'on m'a conseillé de prendre, je ne suis assurément ni ma volonté, ni mon inclination. Je crois au contraire que rien au monde n'y saurait être plus opposé. Mais je m'attends dans l'avenir à bien d'antres contradictions. Demande à Dieu pour moi la grâce de supporter la vie. Elle me devient tous les jours plus à charge. » (lbid.)

Ile Sun côté M. Carron écrivait, le 28 octobre 1815, à l'abbé Brute : <• Reposez-vous sur mon cœur et bien spécialement sur ma conscience du sort de ce bien-aimé Féli. Il ne m'échappera point: l'Eglise aura ce qui lui appartient. »

■J. Voici une lettre inédite du digne sulpicien, qui, écrivant à l'abbé Jean, montre le zèle dont il usa, pendant les derniers jours, pour fortifier la résolution de Féli :

« J'ai enfin reçu votre lettre, cher ami. Le plaisir que j'ai de voir et d'entretenir votre bon frère m'a fait supporter votre silence avec plus de patience; il m'a été très doux de l'avoir auprès de moi pendant la retraite de son ordination et de le conduire en quelque sorte à l'autel du sacrifice. Je pense que son sacrifice a été d'autant plus beau et plus méritoire, que Nôtre-Seigneur lui en a caché la gloire et la douceur. Ce bon Maître le conduit par des voies dures et nébuleuses: il lui fait embrasser la <Toix toute nue et le nourrit du pain sec de la volonté divine. J'ai fait mon possible pour consoler, encourager et rasséréner cette chère âme, pour laquelle Notre-Seigneur m'a donné une affection toujours croissante, et, de son côté, il me témoigne une amitié et une confiance que je voudrais mériter. Sa santé a soutenu assez bien cette épreuve, ainsi que le régime du séminaire; elle me semble même un peu plus vigoureuse que l'année dernière, etc. »

Teysseyre, prêtre

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