M. CARRON DIRECTEUR DE FELI
estime et sympathie, son frère Félicité luttait péniblement
à Londres pour le pain quotidien.
Obligé de donner des leçons pour vivre, il se présenta, dit-on, un jour, dans un accoutrement misérable, chez une grande dame qui réconduisit, sous prétexte «qu'il avait l'air trop bête » (1).
Après diverses aventures, il rencontra le saint abbé Carron, le même qui avait été la providence des prêtres français pendant rémigration. Le digne ecclésiastique était resté à Londres, comme directeur d'un collège de jeunes nobles sans fortune, et s'occupait également, en qualité d'aumônier, d'un pensionnat tenu par trois vieilles demoiselles bretonnes, Mllcs de Lucinière, de Tréméreuc et de Villiers.
L'abbé Carron accueillit Félicité de la Mennais comme fous les Français, et surtout, comme tous ses compatriotes bretons, avec cordialité.
Le nouveau venu se donnait vite à quiconque lui témoignait quelque sympathie. Bientôt Féli fut à ce point gagné par la bonne grâce et la douce piété de M Carron, qu'il se confia entièrement à lui.
On se rappelle qu'il était clerc minoré depuis 1809 ; mais la mobilité de ses impressions l'avait éloigné du sacerdoce. C'était un poète à l'imagination religieuse et un idéologue de génie, bien plutôt qu'une âme ecclésiastique. Au fond, ce qu'il rêvait, ce dont peut être il eut besoin toute sa vie sans savoir en jouir lorsqu'il le rencontrait, c'est une vie calme et studieuse, au milieu des livres, avec assez de relations pour maintenir son esprit en haleine et assez d'indépendance pour laisser libre cours à ses originalités. Si cet homme eût pu se plier à l'obéissance, sa place eût été peut-être dans un cloître bénédictin. En tout cas, il était né pour écrire. Mais la vocation d'écrivain religieux ne se confond pas avec la vocation ecclésiastique. M. Carron eut le tort de ne pas le comprendre, et de pousser
C'était .M Jerningham. Elle revint, d'ailleurs, sur cette première ression, et lia bientôt avec Faillir' Féli îles relations durables.
vers le sacerdoce un virtuose admirablement doué, mais donl la piété, toute de sentiment, subissait des intermittences inquiétantes. Il se trompa, d'ailleurs, en bonne compagnie.
Depuis longtemps, MM. Teysseyre et Brute s'efforçaient de mettre fin aux hésitations de Féli. Dès 1812, le premier, écrivant à l'abbé Jean, lui disait : « Rappelezmoi au souvenir de M. votre frère. Je m'indigne presque de ne pas encore le savoir prêtre. » Et, un peu plus tard, s'adressant à ses deux amis : « Il me tarde d'apprendre que le plus jeune de vous, marchant sur les glorieuses traces de son aîné, ait enfin contracté ces doux et sacrés engagements qui l'uniront irrévocablement à son Sauveur et à l'Eglise (1). »
L'abbé Brute n'était pas moins pressant. On conçoit quelle impression devaient faire sur l'âme de Féli ces paroles de deux prêtres qu'il regarda toujours comme des saints. Lorsque M. Carron eut parlé à son tour, il se rendit (2) : fatale décision qui, malgré la parfaite bonne foi de ceux qui 1-a provoquèrent, dut peser longtemps sur leur âme comme un regret, presque comme un remords !
Faut-il faire partager à Jean de la Mennais la responsabilité de cette erreur? Plusieurs biographes de Féli l'ont pensé, et M. Spuller, en particulier, est de cet avis (3).
Ce qui est vrai, c'est qu'une fois son frère engagé irrévocablement par les vœux du sous-diaconat, l'abbé" Jean s'efforça de vaincre les hésitations qui l'éloignaient encore du sacerdoce, mais il n'usa en aucune façon
(1) Cf. A. Roussel, Lamennais d'après des documents inédits, t. 1. pp,
■' et 89.
■ Félicité de la Mennais ('tait si attaché à l'abbé Carron, qu'il était décidé à rester a Londres si son guide spirituel devait s'y fixer défînitim -nient. L'abbé Jean écrivait alors à M. Brute : « Je ne blâme point cette résolution de mon pauvre Féli: pourvu qu'il se sanctifie, qu'il aime l'Eglise île plus en plus et qu'il travaille pour elle, je serai content. .Mais convenez qu'il est triste pour moi d'être ainsi séparé île tous ceux qui me -ont cbers. Au reste, que la volonté île Dieu s accomplisse ! Lui seul m- manque jamais. » (Lettre du 25 août 1815.]
■'! Lamennais, Elude d'histoire politique et religieuse, pages 80 et suiy.