LES FRÈRES AUX PRISES AVEC L ÉPIDÉMIE
telle admiration, que, la tourmente finie, le gouverneur de rile le proposa pour la croix d'honneur.
« Entouré des dilficultésles plus sérieuses, mandait-il au ministre, ayant ses écoles désorganisées par la mort ou par la maladie, le frère Arthur sest multiplié pour faire face à tous les besoins, en se transportant incessampient sur chaque point de la colonie, pour soutenir le moral de ses Frères, et c'est grâce à son zèle, à son courage, à sa persévérante sollicitude, que les écoles ont pu rester ouvertes pendant l'épidémie. C'est encpre lui qui; secondé par ses collaborateurs, a réussi à ramener à la culture les enfants qui fréquentent les écoles, en exigeant d'eux un travail sérieux sur les habitations, avant et après les heures de classe. Tout récemment, 447 élèves do cette catégorie m'ont été signalés, pour leur assiduité aux travaux des champs (1). » .
Le gouverneur louait ensuite le dévouement d'un autre religieux, digne émule du frère Arthur.
« Sur les cinq Frères de rétablissement de Fort-de- France, (lisait-il, quatre tombent atteints par la fièvre jaune : le frère Jean Golombini fait marcher, à' lui seul, les classes, la maison, et soigne les malades. Ses fatigues finissent par l'abattre. A son tour, il est atteint de la contagion ; mais, au bout de la semaine, une crise heureuse se déclare, et il en profite pour se traîner près du lit de ses confrères, où il passe les jours et les nuits.
(( A peine ses forces commencent-elles à revenir, qu'il apprend que deux Frères viennent d'être frappés, à la Grande-Anse. Il part au milieu de la nuit pour s'y rendre, tombe dans une rivière et est ressaisi par la fièvre, ce qui ne l'empêche pas de soigner les Frères malades, tout en faisant leurs classes.
« Dès que son concours n'est plus nécessaire sur ce point, il se rend en toute hâte au Garbet, dont les deux Frères viennent d'être atteints de la fièvre jaune. Il passe près d'eux cinq jours et cinq nuits, les soignant avec la
(l) Cité par MM, Geslin de Bourgogne et de Barthélémy, Anciens évechés de Bretagne, t. I, ch. X, art. V, p. 337 et suiv.
tendresse la plus dévouée. A la Basse-Pointe, au Fort- Saint-Pierre, le fléau multiplie ses ravages : le frère Golombini se trouve partout pour aider et encourager les victimes de l'implacable épidémie, soigner les malades et ensevelir les morts. »
Le gouvernement jugea que jamais décoration ne serait mieux placée que sur la poitrine de ces deux hommes de cœur. Le frère Arthur fut fait chevalier de la Légion d'Honneur, et le frère Jean Golombini reçut une médaille d'or.
Le supérieur de Ploënnel ne cédera-t-il pas, cette fois, aux tentations d'orgueil paternel ? Cette vertu, qu'on exalteavectantd'éclat, n'est-elle pas, en partie, son œuvre? Non content d'écarter tout sentiment de vanité, il songea aussitôt à en préserver ses disciples.
Décoré, lui ausssi, depuis plusieurs années, il écrivit au frère Arthur : « Sur la demande du ministre, j'ai consenti à vous voir accepter la croix et à ce que le frère Jean Golombini reçût la médaille, mais, ni l'un ni l'autre, ne portez habituellement ces décorations, pas plus que je ne les porte moi-môme. Je ne porte jamais ni la croix, ni le ruban. Notre véritable décoration, c'est le crucifix (1). »
Le fondateur avait plus d'une raison pour rappeler au frère Arthur les règles du détachement religieux. Geluici allait désormais participer au gouvernement de l'institut. Par la lettre môme d'où nous extrayons ces lignes, M. de la Mennais le nommait directeur général des Frères de la Martinique.
Epuisé par le climat et par la fatigue d'incessants voyages, abreuvé de soucis et de contradictions, le frère Ambroise venait de repasser en France ^2). Après six mois de repos, il sollicita avec instance son retour aux
(1) Lettre inédite du 27 janvier 1853^ — Archives des Frères.
(2) Le 17 juin 1852.
LE FRhRE ARTHUR DIRECTEUR COLONIAL 285
Aniilles. C'eût été la mort à brève échéance. M. de la Mennais voulut garder près de lui ce bon serviteur, dont la fidélité, l'expérience et l'excellent jugement pouvaient encore lui être d'un grand secours.
Le 28 septembre 1853, lorsque le fondateur nomma un conseil de Frères destinés à l'aider dans, le gouvernement de la congrégation, le frère Ambroisefut désigné pour en faire partie. Quatre ans encore, il fut l'homme deconiiance du supérieur vieilli et accablé d'infirmités. Enfin, le 2 juin 1857, il couronna par une sainte mort une vie de travail et de prière, dont trente-neuf ans s'étaient écoulés au service de la jeunesse bretonne ou créole.
En lui succédant à la Martinique, le frère Arthur devait renoncer à ses courses de catéchiste à travers l'ile. Ce fut pour lui une peine vivement sentie. 11 obtint, du moins, que ses chers affranchis ne fussent pas abandonnés. Sur sa demande, le gouvernement porta successivement jusqu'à six le nombre des Frères catéchistes, et fournit à chacun d'eux un cheval, avec une allocation de six cents francs pour ses frais de voyage 1).
L'œuvré civilisatrice semblait enfin assurée du lendemain. Pendant de longues années, les Frères instituteurs d'un côté, et, de l'autre, les catéchistes ambulants, firent pénétrer dans les masses populaires les idées de travail, d'ordre et d'économie, qui sont la base de la prospérité matérielle, autant que du progrès moral.
Le frère Arthur, blanchi par les années, mais toujours jeune de cœur et ardent aux saintes entreprises, voyait avec fierté ses pauvres esclaves d'autrefois, devenus des hommes d'initiative, occuper des postes honorables dans les diverses administrations. 11 assistait, radieux, aux
(1) Parmi les catéchistes qui se sont le plus distingués par leur zèle, il convient de citer le frère Frumence. aux Trois-Rivières, le Irère Cnradec, au IMoule, le frère Hermon au Petit-Canal, et surtout le frère Tinioléon, à la Pointe-Noire. Ce dernier se fit remarquer, presque à l'égal du frère Arthur, par son dévouement pendant une épidémie de choléra Un de ces courageux apôtres vit encore à I heure où nous écrivons (mai 1902). C'est le frère Célerin, qui, débarqué à la Guadeloupe en 1848, réside à la Pointe- à-Pitre depuis 1859. 11 a fait, pendant sept ans, les fonctions de catéchiste à Tîle Marie-Galante.
fêtes de l'Eglise, où se pressaient ses anciens néophytes; , rien ne valait pour lui le spectacle d'une de ces belles communions pascales, où, parmi les convives de la table sainte, il reconnaissait tant de ses fidèles enfants.
Hélas ! ces douces années devaient trop tôt s'écouler. Après tant d'efforts dépensés, de souffrances endurées, de services prodigués à tous, le conseil général de la Martinique, composé en partie d'anciens élèves des Frères, mais gagné aux idées de laïcisation, eut bien le courage de signifier au frère Artliur qu'on n'avait plus besoin de lui.
On craignait que le renvoi des Frères excitât l'indignation générale ; aussi y mit-on des formes. Avant de les exécuter, on tinta les couvrir de fleurs ; on vota même à leur directeur général une pension viagère de 4.000 francs. Le frère Arthur avait trop de dignité pour accepter l'aumône'des ennemis de son institut. Il refusa de recevoir un centime, puis, la mort dans l'âme, incapable d'assister plus longtemps à l'écroulement de son œiivre, il quitta pour toujours la terre à laquelle il avait rêvé de laisser ses cendres, et s'en alla, en 1883, demander asile à^ses Frères de la Guadeloupe (1). Ceuxci n'avaient point encore été inquiétés. On accueillit le vieillard à IVIonrepos, charmante solitude plantée d'arbres fruitiers, et dominant la ville de la Basse-Terre. C'est là qu'il passa les dix dernières années de sa longue vie, s'occupant de jardinage, tout en se préparant à la mort des saints.
En suivant, sur les routes des Antilles, les obscurs missionnaires détachés depuis si longtemps de la maisonmè: e, ne nous sommes-nous pas aventurés trop loin de Ploërmel? Nous ne le pensons pas. Dessiner, en regard du portrait du Père, ces figures héroïques et douces, c'était, nous semble-t-il, donner au modèle un relief plus accusé.
(l'. L'institut de Ploërmel ^arda néanmoins, à Fort-de-France, une école secondaire libre. Cette école a été fermée en 1895, et la dernier Frère breton a quitté alors la Martinique, comme si Dieu eût ^^ulu épar^ïner aux fils de ^\. de la Mennais le deuil infligé à tant de familles religieuses par la catastrophe de mai 1902.
LES ŒUVRES DES EILS MESURE UE LA VKRTl' DV PERE 287
Une vertu capable de susciter de tels élans, et de créer, par son seul rayonnement à travers les mers, des dévouemenls qui se perpétuent pendant un quart de siècle, n'est-elle pas d'une marque supérieure? Et n'est-il pas bon, pour en apprécier toutes les ressources, del 'envisager dans ses œuvres les plus lointaines ?
Persuadé que le génie civilisateur et charitable de M. de la Mennais ne s'est déployé nulle part avec autant d'ampleur qu'aux colonies, nous convions le lecteur à l'étudier encore dans les fondations du Sénégal, de Saint-Pierre et Miquelon et de la (iu/ane. »