‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 99 sur 260 · LE FRÈRE ARTHUR DEVANT L'ÉMEUTE · texte numérisé non relu

LE FRÈRE ARTHUR DEVANT L'ÉMEUTE

de mon afleclioii pour vous, de mon zèle pour votre bien, de mon dévouement à vos plus chers inte'rêts ? Eh bien 1 mes enfants, je vous en donne ma parole d^honneur, au nom de votre Père céleste et de la Vierge Marie, au nom de la France, vous serez libres, à condition que vous continuiez de le mériter par votre soumission et votre bonne conduite. »

LetTet de ces quelques paroles fut immédiat. Que pouvait-on craindre? on avait \U parole du frère Arthur. Les bandes armées se dispersèrent; le lendemain, dans chaque domaine, les esclaves reprenaient leur travail ; Fort-Royal avait été préservé peut-être du massacre et de l'incendie.

Mais on comprit, en haut lieu, que la patience des noirs était à bout, et que de nouveaux délais ramèneraient le danger. Mûrs ou non pour la liberté, les esclaves étaient disposés à la prendre; il était temps de la leur donner.

Le 24 mai 1848, le Directeur de l'Intérieur, accompagné d'un nombreux cortège, musique en tête, parcourut les rues et places de Fort-Royal, proclamant, au nom du gouvernement français, labolition de l'esclavage. D'enthousiastes acclamations accueillirent l'heureUse nouvelle. Or^ dansait, on s'embrassait, on courait par bandes éperdues. C'était de la frénésie.

Les noirs se rappelèrent les assurances du frère Arthur. Persuadés qu'ils lui devaient leur délivrance, ils envahirent les bâtiments de l'école, le réclamant à grands cris, pour le porter en triomphe autour de la ville. Il fallut l'enfermer pour le soustraire à la reconnaissance de ses protégés. ""

Il allait être obligé de reparaître dans leurs rangs. Les nouveaux affranchis ne savaient qu'inventer pour se prouver à eux-mêmes que leur liberté n'était pas un rêve. Chaque jour amenait de nouvelles réunions, de nouvelles gambades, de nouvelles courses à travers champs, au son d'une musique enragée. Le soir, ivres de joie, plus ivres encore de tafia, ils poussaient d'horribles clameurs

et l'on commençait à tout craindre de t'eiïervescence qui les travaillait.

Un jour, on les vit; de nouveau, descendre à Fort-Royal , Toeil vif, le coutelas à la ceinture, fredonnant des couplets que Ton crut menaçants.

Prises de peur, les autorités firent braquer des canons à l'extrémité des rues, puis on courut chercher le frère Arthur.

Celui-ci avise tout d'ab'ord un brave mulâtre de sa connaissance, anim^ d'un excellent esprit, et qui, par bonheur, est très populaire parmi les noirs. Il l'accoste et l'entraîne le long des rues déjà fort encombrées. Les deux promeneurs s'arrêtent dans les groupes, distribuent force poignées de main, disent à chacun un mot aimable, et recommandent le calme. Le soir arrivé, pas un cri séditieux n'annonce un semblant d'émeute. Les affranchis avaient simplement voulu se promener en ville, comme des messieurs, et leur joie volontiers tapageuse avait été contenue par la présence du frère Arthur.

A Saint-Pierre, on fut moins heureux. Exaspérés par les vexations' de certains colons, les esclaves, à peine affranchis, songèrent aux représailles. Le 22 mai 1848, le sang coula dans la ville, et nombre de maisons furent incendiées. Dans leur fureur naïve, les nègres demandaient à la sainte Vierge « de ne pas laisser échapper un seul de ces cruels blancs ».

Naturellement, les Frères étaient hors de cause. S^apercevant que l'incendie gagnait leur maison, les insurgés coururent aux pompes, qu'ils avaient cachées.

(( — Nous mourrons de fatigue, s'écrièrent-ils, plutôt que de laisser brûler cette maison. Malheur à qui fera du . mal aux Frères ! »

Un eolon détesté parvient à trouver un refuge dans leur enclos. Les nègres, furieux, vont saisir le fugitif, que les Frèrçs couvrent de leur corps. !Is se préparent à l'égorger, lorsqu'une réflexion subite les arrête : « Pour fuer ce misérable, nous non» exposons à blesser Jes bons Frères! » /

L'ÉDUGATIOX L>ES AFFUA.NCH1S 2>J1

Bientôt, grâce à l'ascendant des catéchistes, les massacres cessèrent, les incendies furent éteints, et tout rentra dans Tordre.

A la Guadeloupe, le dévouement du frère Hyacinthe avait également opéré des prodiges. En somme, les deux îles devaient aux Frères le maintien de la paix, dans des circonstances où Ton pouvait tout craindre. Le gouvernement reconnut les services de l'institut de Pioërmel, en décernant au frère Arthur une médaille d'or.

VU

Les lettres du frère Ambroise, divers récits de voyageurs, des articles de journaux, et enfin les rapports officiels des gouverneurs de la Guadeloupe et de la Martinique, apportèrent bientôt à M. d« la Mennais l'éloge de ses fils. C'était la réponse du ciel à l'intrépide confiance qui lui avait fait poursuivre, à travers tant d'obstacles, l'œuvre des Antilles.

Au lieu d'envisager avec complaisance les résultats acquis, le fondateur calcule modestement le bien qui reste à faire. Loin de se ireposer sur des lauriers d'un jour, ses disciples devront sans cesse marcher en avant.

« Ah! s'écrie-t-il, si, depuis dix ans, les Frères avaient été admis dans les habitations, que de bien ils auraient fait ! Que de mal ils auraient empêché ! Mais enfin, ce n'est pas notre faute si nous avons commencé si tard à évangéliser les esclaves. Redoublons de zèle aujourd'hui (1). »

Ce qi'étaient plus, il est vrai, des esclaves, qu'il s'agissait maintenant d'évangéliser ; mais combien ces pauvres noirs avaient besoin d'être dirigés dans l'usage de la liberté ! Outre que leurs passions, naturellement violentes, trouvaient plus facjjement à se satisfaire dans leur nouvelle condition, privés de la tutelle des colons et laissés à euxmêmes, ils étaient, pour la plupart, incapables de gagner leur vie. Les uns ne comprenaient rien à la condition

(1) Lettre iaédite au frère Ambroise, 8 juin 1848. — Archives des Frères.

d'ouvriers salariés que leur proposaient les planteurs et, craignant toujours un esclavage déguisé, refusaient tout emploi, au risque de mourir de faim ; les autres, voyant dans le travail des champs l'apanage de la servitude, voulaient faire de tous leurs fils des commerçants ou des employés de bureau.

Le frère Arthur se remit en campagne, s'efforçant de faire pénétrer dans ces âaies obscures le sentiment de la responsabilité et l'estime du travail manuel.

Peu à peu il apprit aux affranchis à compter sur euxmêmes ; il développa chez eux l'amour de la famille, le goût de l'épargne, l'attachement au sol natal, toutes ces solides vertus qu'il avait vu pratiquer jadis au foyer breton, et qui sont le patrimoine essentiel de toute race qui doit durer.

De leur côté, les Frères des écoles se dépensaient Jusqu'à l'épuisement au service des enfants récemment émancipés. Condamnés à la gêne par une diminution récente de leur traitement, sans cesse éprouvés par le climat, réduits à un petit nombre par Ja retraite forcée de plusieurs malades, ils virent, du jour au lendemain, leurs classes envahies parles fils d'anciens esclaves, que la gloriole paternelle leur adressait à l'envi.

C'était plus que double besogne. Il ne s'agissait point seulement d'apprendre aux nouveaux venus la lectufe et l'écriture; il fallait, au moyen d'un enseignement professionnel bien dirigé, préparer d'habiles ouvriers. Les Frères pourvurent à tout. Des ateliersfurentcrééspour les divers apprentissages ; on inaugura même, sur les fermes voisines des écoles, l'enseignement agricole.

Tout annonçait, pour les deux îles, iine ère de prospérité matérielle et de relèvement moral, quand une épouvantable épjdémie vint entraver encore une fois l'œuvre des Frères. En 1852, la fièvre jaune s'abattait sur la Martinique, et désorganisait, en quelques semaines, tous les services publics.

Comme toujours, le frère Arthur fut le premier à la peine et au danger. Cette fois, sa belle conduite excita une

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