LES PREMIERS FRERES DU SENEGAL
leur paraîtra trop pénible pour cela. Du succès des premiers e'tablissements qu'ils vont fonder au Sénégal dépendra le succès des autres établissements que l'on y fondera par la suite, et le salut, par conséquent, d'une multitude drames (1). »
C'en était assez. Au mois d'octobre, munis de ce testament du Père, simple abrégé des instructions du noviciat, persuadés que leur sacrifice contribuerait, pour sa part/ à la rédemption de l'Afrique infidèle, plusieurs jeunes religieux réclamèrent l'honneur d'aller mourir au service des noirs.
Deux seulement furent choisis, deux pauvres Frères, dont l'un avait été instituteur de ca f agne^ et l'autre venait de prononcer ses vœux. Evidemment, le fondateur comptait sur un miracle.
Un soir de novembre, ils débarquèrent à Saint-Louis, exténués, portant à la main leur chétif bagage. Sur le quai, parmi le grouillement des nègres affairés, à peine quelques ligures européennes; pas un visage ami. Les nouveaux venus eurent peine à trouver la demeure du préfet apostolique, à qui ils étaient recommandés.
Le lendemain, même froideur du côté des habitants, même indillerence de la part des autorités. Rien n'était prêt pour les recevoir ; ils durent chercher un refuge à l'hôpital. Leur sacrifice était visiblement ignoré et compté pour rien. Ceux à qui ils venaient dévouer leur vie ne songeaient même pas à leur procurer le salaire dont se contente Tapôtre : le pain et l'abri.
Plus d'une fois, la vision des fêtes de Ploërmel passa devant leurs yeux humides. Heureusement, le Père avait pensé à tout. En consultant le Vade mecum composé à leur intention, les deux disciples y lurent la recomman-
(1) Insiruction pour les Frères du Sénégal, manuscrit inédit, daté du 26 septembre 184 L — Archives des Frères.
dation qui suit : « Il est vraisemblable qu'en arrivant, les Frères ne trouveront rien de préparé. Ils éviteront de se montrer trop impatients, trop exigeants. Toutefois, ils feront ce qui dépendra d'eux pour se mettre chez eux et commencer la classe le plus tôt possible (1). »
Agir d'abord ; rompre le pain de vie, au nom du Dieu qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau offert en son nom, tel était le programme du fondateur. Sans murmurer, ils se résignèrent, et allèrent humblement offrir leurs services. Ils avaient, d'ailleurs, trouvé dans le préfet apostolique, M. Maynard, un protecteur qui leur évita bien des mécomptes, et força les autorités à s'occuper d'eux.
Avant de les voir à l'œuvre, parcourons d'un regard la ville et la contrée qui vont devenir leur champ d'action.
Bâtie sur un banc de sable à l'embouchure du Sémjgal, Saint-Louis, avec ses maisons blanches disposées en carrés réguliers, est la plus belle ville de l'Afrique occidentale. Mais si elle sourit au navigateur qui passe, combien peu elle tient ses promesses à FEuropéen qui se fixe dans ses murs ! Tour à tour brûlée par des vents arides et noyée dans les brouillards du fleuve, souvent privée d'eau potable, décimée, presque tous les dix ans, par la fièvre jaune, elle présente des difficultés d'acclimatation que n'ont pas vaincues les nombreux travaux d'assainissement exécutes depuis un demi-siècle.
Sur les rives du fleuve, des plaines monotones, sans arbres, sans verdure, sans autres accidents que quelques paillotes de sauvages. Partout, un sable ardent, si blanc sous la lumière crue qui descend du ciel, qu'il fatigue les yeux et bientôt les éteint, si fin, qu'il pénètre les vêtements, et forme sur le corps, avec la sueur presque toujours abondante, un enduit épais et visqueux.
Siàint-Louis comptait à peine mille Européens. Le reste de la population, qu'on pouvait évaluer à 12.000 individus, appartenait aux peuplades noires de la côte,
(1) Instruction pour les Frères du Sénégal. — Archives des Frères.