ETAT DE LA COLONIE
et pratiquait, avec plus ou moins de ferveur, le mahométisme.
Bien que le Sénégal fût la plus ancienne de nos colonies, sa situation était alors beaucoup moins prospère que celle des Antilles. Depuis 1817, date de sa reconnaissance définitive comme possession française, il avait été administré sans esprit de suite par une foule de gouverneurs plus soucieux de leur fortune que de celle du pays.
Pour tout établissement d'instruction, la population catholique de Saint-Louis possédait une école de filles, fondée en 1819 et dirigée par les sœurs de Saint-Joseph de Gluny. Pas une classe pour les garçons (1). Les enfants de familles musulmanes fréquentaient quelques écoles de marabouts, oii ils apprenaient à lire et à copier le Coran. C'était tout.
Heureusement, le frère Eutyme — celui qui devait diriger la future école — était un homme robuste, hardi, chez lequel la ténacité bretonne s'alliait à beaucoup de savoir-faire (2). Quant au frère Héraçlien, jeune créole des Antilles, il promettait d'être un maitre aussi habile que pieux, mais sa santé n'égalait pas son courage.
Après diverses recherches, on mit à la disposition des Frères, pour y tenir leurs classes, un rez-de-chaussée humide qui, à certaines heures, embrasé par les rayons solaires, devenait une fournaise. On leur assigna, comme
(1) 11 y avait, tout au plus, pour les garçons, un pensionnat primaire^ dont le fonctionnement était intermittent.
(2) II était précédemment instituteur à Trégaier. et demandait, depuis longtemps, à partir pour les colonies. Le 21 décembre 1840, M. de la Mennais lui avait adressé la lettre suivante :
« Mon très chei' Frère, examinez JDien si le désir que vous m'exprimez vient de Dieu. Je n'y acquiescerai point de suite : il faut prendre du temps pour y penser, et y penser encore. Une si belle et si périlleuse mission exige des dispositions parfaites, une vertu à toute épreuve, un renoncement entier à soi-même et à sa volonté propre. Priez donc le bon Dieu de vous éclairer et de vous guérir de toutes vos faiblesses.
« Je vous embrasse bien tendrement en N.-S., mon cher enfant. >> — Lettre inédite. — Archives des Frères.
demeure particulière, quelques chambres situe'es à une distance telle, que le trajet quotidien les exposait à une insolation. Pour cuisinier, un mahométan ; pour femme de charge, une ne'gresse paresseuse et malpropre : ils acceptèrent tout.
Bientôt, cent trente enfants, blancs, noirs et mulâtres, s'entassèrent dans les re'duits qui servaient de salles de classe. Beaucoup étaient musulmans. Les Frères ne les rejetèrent point, car les instructions du Père disaient nettement : « Si on leur pre'senle des enfants non catholiques, ils pourront les recevoir à l'école, mais à la condition qu'ils se conformeront en tout à l'ordre qui y est établi (1). »
Pour faire face à cette rude besogne, le frère Eutyme s'imposa jusqu'à dix heures un 'quart déclasse par jour. De tels dévouements finissent par forcer Tattention. Touchés des soins prodigués à leurs enfants, les parents musulmans cessèrent peu à peu de combattre, à la maison, l'enseignement religieux des Frères. Le catéchisme et les Devoirs du chrétiejij expliqués régulièrement en classe, firent si bien, qu'en 1843, un an et demi après l'arrivée des Frères, vingt-cinq jeunes mahométans abjurèrent solennellement, le Samedi Saint, du consentement de leurs familles. Le même jour, vingt-cinq jeunes filles de la même secte, instruites par les sœurs de Saint-Joseph, s'étaient fait baptiser.
Pour qui connaît l'attachement des populations musulmanes à la loi du Prophète, un tel résultat, si tôt obtenu, tenait du prodige.
Bientôt, il ne fut bruit dans la ville que de l'habileté des Frères, de la bonne tenue de leur école et des brillantes carrières qu'allait ouvrir leur enseignement.
En présence de ces dispositions, le gouverneur Bouët- Willanmez, qui venait d'arriver a Saint-Louis, pensa que Fensejgnement primaire ne suffisait plus aux besoins du Sénégal, et qu'il était temps de fonder un collège.
C'était une faute. On ne pouvait peupler un collère
(1) Manuscrit cité.
RIVALITES SUSGITi:ES A L'ECOLE DES FRERES 293
qu'en y envoyant les meilleurs élèves des Frères ; or, une pareille décapitation pouvait elre la ruine de Técole primaire. Le frère Eutyme eut beau représenter au gouverneur que, privé des jeunes moniteurs qui l'aidaient à gouverner sa classe de cent élèves^ il s'épuiserait sans résultat ; celui-ci ne voulut rien entendre.sgM. j de la Mennais réclama lui-même auprès du ministre ; mais aucun ordre supérieur n'arriva à M. Bouët-Villaumez, qui poursuivit son dessein.
Deux prêtres indigènes, récemment arrivés de Paris et encore sans fonctions, MM. Boilat et Fridoil, ne demandaient qu'à le seconder. Le premier, chez lequel Lesprit d'intrigue se mêlait aune réelle habileté, parcourut immédiatement la ville^ afin de trouver des écoliers. Exploitant la vanité des parents, il persuada è plusieurs que leurs fils devaient commencer des études latines, et que leur place n'était plus chez les Frères. On vit alors, à Saint- Louis, le scandale, hélas ! trop souvent renouvelé, de deux écoles religieuses se disputant les élèves.
Si les cond itions de la concurjence eussent été équitables, les Frères s'en seraient consolés ; mais l'abbé Boilat, directeur du collège, fut nommé inspecteur de l'enseignement primaire. C'était le constituer juge et partie. Dans de pareilles conditions, l'école primaire ne pouvait que languir. Bientôt le frère Héraciien, atteint d'une ophtalmie due à l'influence du climat, fut menacé de perdre la vue. Seul avec son compagnon malade, le frère Eutyme assistait à l'agonie de son œuvre.
Le gouverneur eut l'idée de lui épargner ce spectacle. L'île de Gorée fait partie, on le sait, de nos possessions sénégalaises. La petite ville qu'elle renferme était alors, après Saint-Louis, la plus peuplée de la colonie, et, pas plus que la capitale, elle ne possédait d'école de garçons. Seul, un ancien caporal réunissait, de temps à autre, quelques enfants pour leur apprendre l'alphabet. Préoccupé de cette situation, le ministre de la Marine avait demandé à M. de la Mennais deux Frères pour fonder une école dans l'île.
Ceux-ci étaient déj^en mer, lorsque le gouverneur du Sénégal envoya d'autorité le frère Eutyme à Gorée, avec mission d'y ouvrir une classe sans retard.
C'était l'arrêt de mort de l'école de Saint-Louis. Averti de cet abus de pouvoir, M. de la Mennais réclama énergiquement auprès du ministre, et, après quelques mois de séjour à Gorée, le frère Eutyme fut rendu à sa première destination.
11 n'était pas au bout de ses luttes. Le gouverneur était, au fond, homme d'initiative et de progrès. Désireux de donner une salutaire impulsion à l'enseignement primaire, il ne sut pas assez se défendre des défiances que certains intrigants cherchaient à lui inspirer contre les Frères.
Chaque année, plus souvent parfois, Tabbé Boilat, à la tête d'une commission nommée par le gouverneur, faisait une visite d'inspection dans Técole des Frères, et prélevait, pour son collège, tous les bons élèves. On alla plus loin. Au mois d'avril 1844, la commission présidée par M. Boilat eut l'audace et le mauvais goût d'inviter le frère Eutyme à conduire lui-môme au collège les élèves qu'on prétendait lui enlever.
Le directeur de l'école refusa net. Un fonctionnaire de la colonie, M. Laborel, exerçait alors, par intérim, les fonctions de gouverneur. 11 prétendit contraindre le Frère à obéir. Celui-ci déclara de nouveau que, ni lui, ni son collègue ne feraient pareille besogne; que les membres de la commission qui avait décidé l'envoi des enfants au collège pouvaient les y conduire eux-mêmes ; qu'au surplus, plusieurs de ces enfants ne se souciaient guère de changer d'école, et qu'il ne permettrait pas qu'on leur fît violence dans sa classe.
Nouvel ordre, nouveau refus. Piqué au vif, M. Laborel s'oublia jusqu'à menacer le frère Eutyme de le faire mettre aux fers. « Jamais, répéta l'intrépide religieux, jamais je n'exécuterai votre ordre, dussé-je être fusillé ! » Et il tint parole.
Contrariée par ces rivalités, qu'allait devenir la pauvre école de Saint-Louis? Survivrait-elle à la tempête? Et si