LE DUC DE NEMOURS A PLOEHMEL
tomac du pauvre Frère ; plus souvent, des questions pécuniaires soulèvent entre lui et les autorités de Ploërmel de petits conflits irritants. Nous avons sous les yeux plus d'une lettre oii le pauvre supérieur est malmené de façon fort blessante. Il signale alors au délinquant son manque de savoir-vivre: « J'ai reçu la lettre injurieuse que vous m'avez écrite ; j'y répondrai avec calme. » Et c'est toute sa vengeance.
Parfois d'éclatantes marques d'estime viennent compenser ces humiliations.
En 1844, le duc de Nemours, se rendant au camp de Thélin(l) dont il avait le commandement, fit une visite de cérémonie au supérieur des Frères. Des troupes venues du camp étaient rangées, le long des rues de Ploërmel, jusqu'à la porte de la chapelle. Reçus solennellement et complimentés par le supérieur, au seuil de la maisonmère, le duc et la duchesse furent ensuite conduits, au chant du Domine salvum fac regrni^ dans l'église splendidement décorée. Leurs dévotions achevées, les nobles visiteurs parcoururent l'enclos en causant familièrement avec le Père, puis le duc, abordant les troupes qui stationnaient toujours entre l'entrée principale et le portail de la chapelle, les congédia, en disant: « Je suis ici en famille ; laissez-moi un instant avec mes Frères. » Après quelques paroles aimables adressées à la communauté, le prince »e retira, en prodiguant au supérieur encouragements et promesses.
Quelque temps après, en juillet 1846, M. de la Mennais recevait le brevet de chevalier de la Légion d'Honneur, et on le priait de se rendre à Lorient pour la remise de la croix. Voici comment il raconte son voyage àM. Ruault, toujours inquiet des accidents possibles.
« Depuis ma sortie de Ploërmel, j'ai passé trois nuits blanches. Enfin me voici à Quimper, bien portant, quoi
que vous puissiez penser et dire J'ai été crucifié à
Lorient d'une manière charmante, non par le préfet
(i) Dans la commune de Plélan.
maritime, mais par le major général, et la cérémonie s'est faite dans son cabinet, sans autre témoin que Texcellent aumônier de la marine (1). »
Ce peu de solennité était bien conforme à ses vœux; voilà pourquoi il trouvait la fête « charmante )>.
Du reste, il entendait bien que cetle fêle n'eût pas de lendemain. Un de ses amis le félicitait chaleureusement: « Hélas! dit-il, c'est une croix qui m'arrive avec bien d'a'rtres.. Au moins, celle-là, je ne serai pas obligé delà porter. »
Et il tint parole. Lorsqu'il rentra à Ploërmel, les Frères, étonnés de voir sa boutonnière vierge du ruban rouge, se pressaient autour de lui.
— « Mais votre croix, mon Père, où est-eïlle? pourquoi ne la portez-vous pas ? »
Il eut un haussement d'épaules.^ Gomme on insistait, il finit par la tirer de sa poclie, où elle était enveloppée dans un vieux papier saupoudréde tabac. « Tenez, dit^il, lavoilà. Regardez-la bien, car vous la voyez pour la première et la dernière fois. Portons seulement la croix de Notre- Seigneur, mes enfants... c'est la bonne ! »
Les entants admettaient bien que le Père oubliât ses dignités, mais ils ne consentaient pas à les oublier euxmêmes. On voulait le voir paré de ses insignes, ne fûtce qu'en effigie. Un des Frères en résidence à Ploërmel était assez habile en peinture. 11 fut convenu qu'il ferait le portrait du Père, mais sans le prévenir, crainte d'un refus. Pour satisfaire la communauté, l'artiste n'oublia pas de placer sur la poitrine du supérieur la croix du
(1) Lettre inédite du 19 juillet 1«46. ^ Archives des Frères.
V"i('i en quels termes 'M. Marion félicitait son ami de cette distinction : « J'ai vu dans les gazettes que Ton vous avait décoré du ruban rou^e. J'en félicite plus encore le ministre qui la demandé pour vous, que je ne vous en félicite vous-même,: par la laison qui! est miHe lois trop prodigué Si tons ceux auxquels on le donne avaient été obligés, pour l'obtenir, de fournir la preuve seulement de la dîme des services que vous avez rendus à l'Htat, les cadies «^e la Légion d'Honneur ne seraient pas aussi remplis qu'ils le sont, et répurdtion serait longue. Quint à vous, cher auji, vous pouvez, le front haut, arborer le ruban. « Voilà une croix réellemeut méritée », disent toutes les personnes à qui j'ai entendu parler de votre décoration. ». — Lettre inédite du 15 mai 1846 — Ibid.