MONTALEMBERT
être, dans l'isolement d'une chambre haute, poursuivait tristement son travail impie, un nuage passait sur les fronts, et^ subitement, les yeux de l'abbé Jean se voilaient de larmes; mais le souvenir des succès remportés par cette armée abandonnée de son chef, le spectacle de tout le bien accompli sans lui et malgré lui relevait les courages, et l'on se séparait sur des paroles d'espérance (i).
Après les confrères du sacerdoce, les amis du monde. M. Rendu avait la première visite. Plus encore qu'un fonctionnaire serviable, M. de la Mennais voyait en lui un ami de cœur. Il retrouvait ensuite, avec un plaisir, mêlé de mélancolie, ces hommes de foi profonde et d'activé charité : Benoist d'Azy, le baron Cottu. Joseph d'Ortigue, qu'il avait connus au temps de son séjour à la Grande- Aumônerie, ou dont son frère Féli lui avait procuré l'intimité ; mais il avait une prédilection marquée pour Montalembert.
11 le connaissait de longue date ; plus d'une fois, jadis, il avait reçu sa visite à Ploërmel. Ce qu'il admirait en lui, ce n'était pas seulement Tami fidèle qui s'était si constamment dévoué pour Féli, le vibrant écrivain dont certaines pages, jetées en pleine bataille, avaient valu des coups d'épée, Forateur qui, après avoir remué la chambre des Pairs, communiquait à la France entière le frisson sacré, c'était l'homme de cœur, le chrétien intrépide qui ne craignait pas de renoncer aux joie« du foyer, de sacrifier des amitiés illustres, d'user ses forces et sa vie pour la cause de la liberté d'enseignement.
On était alors au plus fort de la lutte engagée, à la
(1) La présence des amis vivants ne faisait pas oubliera l'abbé Jean les disparus. Voici ce qu'il écrivait, le 25 février 1844. à M Ruault : « Faites passer sans retard, dans une petite lettre affranchie, à M. Garnier. rue {?), n° 8, les dimensions du portrait du saint abbé Carron. car j'ai obtenu de la famille du, saint évêque de Vincennes la permission de faire fa re une copie à la mine de plomb d'un portrait très ressemblant de Mgr Brute. Je veujç.que ces deux amis soient mis en regard l'un de l'autre dans notre salon, et, pour cela, il convient que les deux tableaux soient de même taille. C'est l'abbé Carron qui avait fait faire à Mgr Brute sa première communion. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.
chambre des Pairs, sur le projet de loi présenté, en 1844^ par M. Villemain. Dim côté, les premiers noms de France, dans la philosophie, Téloquence et Ib. politique : Guizot, de Broglie, Cousin, Villemain; de Tautre, Montalembert, à la tête dune poignée d'héroïques inconnus. Aussi, ^vec quelle passiou M. de la Mennais suivait ces joutes mémorables, daus lesquelles la parole de ce fils des- croisés, acérée et tranchaute comme un glaive, ébranlait chaque jour davantage Tarmée di^ monopole ! Quel soulagement pour sou vieux cœur de combattant irréductible, et quelles cordiales félicitations, lorsque, après une de ces chaudes journées, il diuait à la table de l'orateur fl) !
Mais pouvait-il se borner à des encouragements et à des vœux, lui qui, toute sa vie, avait lutté personnellement ,pour la liberté? Le maguilique mouvement qui éclatait enfin, à la voix de xMontalembert, avait été préparé de longue main par l'école mennaisieune. Pouvait-il s'en désiutéresser, alors que, peut-être, il allait aboutir ? Si la dépendance de ses œuvres vis-à-vis du gouvernement lui interdisait un rôle en vu a, ne pouvait il, du moins, perdu dans les rangs, faire œuvre de bon soldat ?
Cet examen de conscience eut pour résultat la publication de quelques pages énergiques et incisives qui contribuèreut à rallier autour de Montalembert nombre de Bretons militants.
Cette brochure, que nous analyserons plus loin, n'était pas signée, crainte des foudres ministérielles. Elle aurait pu l'être sans inconvénient, car, au moment même où elle paraissait, M. Villemain, pris d'un subit accès
(1) « Il y avait, hier soir, une réunion chez M. de Montalembert, à laquelle j'assistai. On se sépara à ini/iuit. Je dîne à six heures et demie, ce soir, chez cet excellent pair. » — Lettre médite à M. Ruault, 25 avril 1845. — Archives des Frères.
NOUVEAU MINISTÈUE SALVANDY 407
de folie, quittait le pouvoir^ et le gouvernement abandonnait son projet de loi.
Ce coup, qui atteignait le malheureux ministre au moment décisif de sa lutte contre les libertés de l'Eglise, parut à beaucoup de catholiques une punition d 'enhaut. Après l'avoir combattu, M. de la Mennais le plaignit. Depuis la franche explication que nous avons rapportée, il avait toujours ^trouvé en lui un administrateur intègre, et, dans plus d'un cas, bienveillant. Tout en réprouvant ses attentaÉts contre les droits du dlergé, il lui savait gré de reconnaître au moins le dévouement de ses'Frères.
M. de Salvandy, qui lui succéda, tint à faire oublier/ par une constante courtoisie envers le supérieur de Ploërmel, les défiances que, naguère, il lui avait témoignées.
Plein d'honneur et de droiture, mais faible devant la vertueuse indignation des universitaires, il avait, malheureusement, la prétention de contenter tout le monde. Gn le vil bien, lors du dépôt de son projet de loi, qui, sous couleur de liberté, faisait reculer, dans le sens du monopole, au delà même du projet Villemain.
M. de la Mennais crut d'abord à la sincérité de son libéralisme.
« Je sors de chez M. de Carné, écrivait-il à M. Muault. Nous sommes convenus que nous irons ensemble chez M. de Salvandy, pour demander que les examens soient désormais renfermés dans le programme fixé par la loi du 28 juin 1833. Ainsi, plus de géographie, d'histoire de France, de dessin linéaire, de musique, etc. (P. Si le ministre refuse, ce que je ne crois pas, du moins lorsqu'il s'agira des Frères, il en sera question à la tribune (2). »
M. de Salvandy ne refusait point aux catholiques
(Jl)'M. deila Mennais — esUil nécessaire de le rép^^ter '' — ne faisaibpafs fi de ces connaissances ; il voulait même qu'un grand nombre de ses Frères en fussent pourvus ; mais il trouvait excessil" de le-^ exiger de jaunes mailFPS qui, forcément, toute leur'vie, devraient se borner à icnseigner la lecture, l'écriture et les éléments du calcul.
(2) Lettre inédite'à M. Ruault, Î7 février 1846. — Archives des Frères.
certains égards ; mais, fidèle à son système d'équilibre entre les deux partis, il voulait des compensations.
Pour les obtenir, il se faisait volontiers caressant.
Un jour, à la iin d'une audience, il présente à M. de la Mennais un petit livre nouvellement paru.
« Voici, dit-il, un ouvrage que je viens d'approuver comme livre de lecture pour les petites écoles. Vous seriez bien aimable de l'adopter pour celles de vos Frères. »
Le supérieur feuillette le volume, et reconnaît tout de suite un de ces recueils de fades histoires, dont le moindre inconvénient est de ne rien apprendre. Alors, sans s'émouvoir:
((' Je suis désolé de vous refuser, monsieur le ministre; mais jugez vouê-même. Mes écoles sont instituées pour faire connaître Jésus-Christ, et le livre que vous me proposez ne cite même pas son nom ! «
M. de Salvandy n'y revint pas. Du reste, il ne tarda pas à être emporté) lui et son projet de loi, par la révolution qui balaya la monarchie de Louis-Philippe. Ce cataclysme allait donner aux catholiques la liberté d'enseignement tant réclamée et si âprement disputée. Ce devait être la dernière grande joie de M. de la Mennais. Mais ce fruit tardif des luttes de toute sa vie n'allait pas délivrer son administration de tout souci.
Libre du côté des lois et règlements académiques, il n'en sera pas moins en butte aux sollicitations, aux réclamations, voire aux reproches de tel maire ou de tel conseiller municipal, que le Frère choisi par lui n'arrive pas à satisfaire. Parfois même, c'est du curé que lui vieii^nent les difficultés. Tantôt celui-ci exige, contrairement aux règles de l'institut, que le religieux chargé de la classe chante à l'église ou donne des leçons de musique; tantôt il impose à son commensal un régime alimentaire dont ne s'accommode pas l'es-