SUPPLIQUE A L'EMPEREUR
de fournir les 350 francs demandés pour leur pension, et de suffire, en outre^ à leurs frais de voyage et d^habiilement. Si, vis-à-vis de l'institut, on n^interprétait pas le décret avec quelque largeur, c'était, à brève échéance, la fermeture d'une foule d'écoles bretonnes.
M. de la Mennais essaya de faire entendre raison au ministre ; mais celui-ci tenait à son décret, qui avait ]e grand avantage de décharger le budget de l'Instruction publique. Comme, d'ailleurs, les Frères des Ecoles chrétiennes, beaucoup moins vexés par les nouvelles mesures, gardaient le silence, il refusa absolument à rinslitiit de Ploërmel ce qu'il appelait un privilège.
Restait une dernière chance de salut : s'adresser directement à l'empereur. Quel que fût son peu de sympathie pour l'homme qui flattait alors l'Eglise pour la plus sûrement trahir, M. de la Mennais rédigea, à l'adresse du maître, une supplique longuement motivée, qui se terminait par ces lignes : « J'ai Thonneur de demander très instamment à Votre Majesté que MM. les préfpts soient libres de nommer définitivement instituteurs communaux, sur ma présentation, tous les Frères de mon institut âgés de 2t ans et munis du brevet de capacité, ou, en d'autres termes, je demande que mes Frères ne soient pas exclus, par le fait, de la direction de nos pauvres écoles communales, que j'ai fondées au prix de si longs, de si pénibles travaux, et qui me sont si chères, à cause de leur pauvreté même (1). »
Cette pièce, chaleureusement apostillée par' les cinq évêques de Bretagne, y compris Mgr Brossais -Saint-Marc qui ne tenait pas rigueur au Père de ses fi ères paroles fut présentée à Napoléon III par M. Duclos, député d'ille-et- Vilaine. L'empereur lut , promit d'étudier l'affaire, et tout le monde comprit qu'elle était purement et simplement renvoyée à M. Fortoul.
Résolu à tout tenter plutôt que de fermer ses écoles, M. de la Mennais fit, de nouveau, le siège du ministre.
. (\) Pièce inédite, du 15 novembre 1854. — Archives des Frères.
Successivement M. Duclos, M. Le Haichois, député du Morbihan, M. de Guverville, député des Gôtes-du- Nord, et Mgr Parisis furent chargés de renouveler ses instances auprès de M. Fortoul. Tous se heurtèrent à l'aveugle parti pris de créer un régime d'égalité.
Cependant les conséquences du décret se généralisaient. Faute de moyens de subsistance, les Frères quittaient les petites communes bretonnes ; craignant de ne pouvoir plus utiliser ses sujets, même brevetés, le Père n'en recevait plus de nouveaux. Aussi la maison de Ploërmel, qui, en 1855, comptait plus de cent soixante novices, était-elle tombée, deux ans plus tard, au-dessous de quatre-vingts.
Investis d'un pouvoir discrétionnaire, les préfets bretons ne prenaient même plus la peine d'avertir le supérieur, lorsqu'ils croyaient bon de déplacer un Frère instituteur communal.
M. de la Mennais écrivait alors à M. de Falloux :
,« Il y a une persécution sourde dont on ne se fait pas l'idée. L'Université est plus en pîed que jamais. Les inspecteurs d'académie président aujourd'hui les commissions d'examen, eux qui ne devraient pas même en faire partie, conjointement avec l'inspecteur primaire. Pauvre loi de 1850, qu'es-tu devenue .\ . . Des décrets arbitraires te remplacent (1) ! »
Mais le supérieur des Frères avait vu d'autres tempêtes, et il était bien résolu à ne point plier sous l'effort de celle-ci.
Persuadé que le ministre n'avait pas compris la situation très particulière de l'institut de Ploërmel, il résolut de lancer, encore une fois, ses amis à l'assaut de cette législation, qu'il qualifiait de sauvage, jusqu'à ce que, de guerre lasse, on cédât quelque chose.
De nouveau, Mgr Parisis et M. de Guverville allèrent trouver M. Fortoul. Le premier n'obtint que de bonnes paroles: mais le ministre reconnut, avec le député des
(^ Lettre inédite du 16 avril 1856.
VICTOIRE DUE A Mg'^ DUPANLOUP 569
Gôtes-du-Nord, que les Frères ayant passé trois ans aux colonies, quel que fut leur degré d'instruction, avaient bien mérité du pays, et pourraient recevoir, sans autre épreuve, une nomination d'instituteurs communaux, en France.
Quant au reste, il se montra inflexible et M. de la Mennais se résignait à user d'expédients, en attendant des temps meilleurs, quand on lui annonça la mort de M. Fortoul.
S'il eut, un instant, l'espoir d'obtenir^ sous le nouveau ministre, un régime de faveur, l'illusion fut courte. M Rouland, qui prit possession du portefeuille le 13 août 1854, était plus opposé encore que son prédécesseur à toute idée de privilège; mais il voulait améliorer la situation matérielle des jeunes instituteurs.
De là, peut-être, viendrait le salut. Peut-être le ministre comprendrait-il qu'un Frère ne pouvait vivre avec les 400 francs que la loi lui assignait pour tout traitement. On savait, d'ailleurs, que Mgr Dupanloup, membre du conseil supérieur de l'Instruction publique, avait sur lui quelque influence. M. de la Mennais recourut à la médiation de l'évêque d'Orléans. Le 20 mai 1857, un mémoire, chef-d'œuvre de loyauté, de clarté et de logique, fut rédigé par le Père, aidé de son secrétaire préféré, le frère Gyprien, et adressé au prélat.
Celui-ci fut à la fois étonné et ravi, à la lecture de ces fortes pages.
Gagné tout de suite à la cause des Frères, il la plaida chaleureusement devant le ministre, et fit si bien que, le 20 juillet 1858, les suppléants à 400 francs étaient supprimés, en attendant que l'ancien traitement de 600 francs fût rétabli pour tous les débutants (décret du 29 décembre 1869).
Le Père ne devait pas jouir de cette victoire. Il ^allait se débattre, jusqu'à la dernière heure, contre ce régime
de centralisation despotique, et mourir au moment même où agonisaient les chères libertés pour lesauelles il avait tant combattu.
Aussi, quelle différence entre sa réserve vis-à-vis de l'empereur, et Tenthousiasme qui prosterne une grande partie du clergé devant le protecteur intéressé de 'Eglise !
. On se rappelle le voyage de Napoléon III et de l'impératrice en Bretagne, au mois d'août 1858. Voyant les paysans, dociles à la voix de leurs pasteurs, affluer sur toutes les routes, croix et bannières en tête, les pauvres Frères des paraisses n'avaient pas assez de louanges pour les augustes visiteurs, que les curés complimentaient en français, en latin et en bas-breton.
La contagion gagna la maison-mère, lorsque tous y furent réunis pour la grande retraite. Napoléon ne devait pas honorer Ploërmel de sa présence, mais il devait visiter incessamment les villes voisines, et le recueillement souffrait bien un peu d'une curiosité que l'on ne savait comment satisfaire. Clore la retraite avant l'heure, il n'y fallait pas songer ; mais on s'imagina que peut-être le Père jugerait convenable d'envoyer une députation porter à l'empereur les hommages de l'institut.
L'idée paraissait toute simple, et l'on chargea quelques anciens d'aller sonder là-dessus M de la Mennais. Celuici était au lit, et, en attendant le sommeil, s'occupait d^affaires avec le Frère économe.
— (V Que signifie tout ce bruit ? dit-il en entendant les pas dans le couloir?
— Mon Père, ce sont dix ou douze de nos Frères qui désirent vous parler.
— Bien! qu'ils entrent! »
Les délégués paraissent, se rangent au fond de la pièce, et l'un deux s'avance près du lit :
« Nous venons vous demander, mon Père, si vous ne désirez pas, à l'exemple d'autres supérieurs d'ordres religieux, envoyer quelques-uns d^entré nous saluer Sa Majesté. »