JANVIER
Monsieur le ministre, dans ma longue lettre en date du 7 novembre dernier, je vous ai dit quekfues mots du Finistère et de mon projet d'y fonder prochainement deux établissements. Gomme je viens de faire une tournée dans ce départementje puis aujourd'hui entrer dans plus de détails, et je pense qu'il sera utile de vous communiquer quelques-unes des>)bservations que j'y ai recueillies, car elles confirment celles quej'aidéjàeul'honneur de vous soumettre en vous adressant le tableau de situation de mon institut. Peut-être suis-je indiscret, importun ; mais j'ose compter sur votre indulgence, et j'espère que vous rendrez, du moins, justice à mes intentions.
Supposer qu'il est très difficile de répandre l'instruction dans cette partie de la Bretagne, ce serait une erreur : là,, plus qu'ailleurS;, on en apprécie les avantages, et on regrette d'en être privé, ou de n'en avoir qu'une très imparfaite. Dans mon voyage, on m'a demandé plus de 30 écoles, et chacun était prêt à contribuer aux dépenses nécessaires pour les établir. Mais j'ai reconnu que, pour opérer avec sagesse et avec succès, il ne fallaitpas songer, dans ce moment-ci, à disperser les maîtres et aies placer un à un. En effet, la plupart des communes d'une population moyenne ont une immense étendue, et, par conséquent, il est presque impossible aux enfants de se rendre en classe, matin et soir, en assez grand nombre pour que ces écoles aient de l'importance.
Aussi, tous les enfants à c{ui on donne quelque éducation la reçoivent-ils dans les villes. Or, les écoles des villes sont presque toutes mauvaises sous le rapport des mœurs, et, après tout, elles sont insuffisantes. Il faut donp multiplier ici, d'abord, autant que posssible, les pensionnats dirigés par plusieurs instituteurs, soit Frères, soit laïques, qui méritent et qui obtiennent la confiance des familles. Evidemment, un seul instituteur ne suffit pas pour bien tenir ces sortes d'établissements, où les élèves doivent être continuellement et strictement surveillés.
J'ai eu une occasion heureuse de fixer mes idées sur ce point, et de voir combien il serait aisé de les réaliser. On me priait, avec de vives instances, d'accorder un Frère à la paroisse de Plouguerneau, près Lesneven. J'étais décidé, d'abord, à refuser ce Frère ; cependant, ne pouvant aller moi-même sur les lieux, et désirant savoir ce qu'on pourrait essayer de faire, j'y ai envoyé le directeur d^j mon école de Tréguier, jeune homme très intelligent, et je lui ai donné par écrit une série de questions àéclaircir. J'ai l'honneur de vous remettre une copie de son rapport : le style en est naïf, mais je n'y change rien, parce qu'on ne peut mieux peindre l'état du pays et les dispositions des habitants. Nulle part on ne trouve autant de bonne volonté. Quel admirable élan, quelle générosité et quel zèle! Les plus grands sacrifices n'effraient pas ces Bretons, pourvu qu'Usaient l'assurance que l'instruction sera chrétienne, et que la conduite des maîtres le sera également. La crainte du contraire est le plus grand obstacle à l'établissement des écoles et à leur prospérité ; "si on n'avait pas cette crainte, on s'y précipiterait en foule, et les adultes mêmes les fréquenteraient dans les soirées d'hiver.
Mais une si riche moisson ne sera récoltée par personne, à moins que ce ne soit par des instituteurs originaires du pays môme, et on n'aura point un nombre suffisant de ces instituteurs, si on exige d'eux qu'ils possèdent des connaissances.très difficiles à acquérir, et qui leur seraient, d'ailleurs, toutà fait inutiles dans des écoles naissantes. II s'agit de commencer et non de perfectionner : voilà, ce me semble, ce qu'on oublie trop.
Que les instituteurs du Finistère soient obligés de savoir la langue bretonne, cela est évident, puisque la population n'en parle pas d'autre ; et encore, dois-je vous faire remarquer que le dialecte de Léon est différent de celui de Cornouaille, et ce dernier, de celui du Morbihan, si bien qu'à quelques lieues de distance, ces braves gens ne s'entendent pas plus entre eux, qu'ils ne s'entendraient avec les Basques. Combien donc ne faudra-t-il pas de temps pour que mes novices du Finistère se familiarisent assez avec la langue française pour l'écrire correctement et pour être brevetés, si on n'adoucit pas pour eux Textrême rigueur des examens ? Et quand ils auront ce brevet, qui leur donnera le droit d'enseigner dans les villes, se fixeront-ils dans les communes rurales, où journellement ils seront exposés à des tentations de dégoût et d'inconstance?
Pardonnez-moi, monsieur le ministre, d'avoir de nouveau insisté sur ce point. J'avais à cœur de prouver dç plus en plus que, pour hâter les progrès de l'instruction primaire dans la Basse-Bretagne, il est essentiel de ne pas rendre trop difficiles les épreuves que devront subir ceux qui seront appelés à travailler les premiers au défrichement de cette vaste lande, jusqu'ici inculte et stérile.
Je suis avec respect, etc.
Lettre inédite. — Archives des Frères.
ACTE D'ASSOCIATION DES PRÊTRES PRÉPOSÉS A LA DIRECTION DES PETITS COLLÈGES