‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 221 sur 260 · PAR MM. COCIIIN ET MICHEL · texte numérisé non relu

PAR MM. COCIIIN ET MICHEL

V" Question. — Comment fonctionnent, dans les départements qui vous sont connus, les comités locaux "i*

Réponse. — Les comités locaux sont les comités d'arrondissement et les comités communaux.

Les' comités d' arrondisse ment devraient, d'après la loi^ se rassembler au moins une l'ois par mois : le plus ordinairement, il n'en est rien. A leur place, le sous-préfet et ses commis décident de tout et font tout, quand on fait quelque chose.

Les comités communaux — Depuis que les maires sont élus par le sutfrage universel, presque tous nos maires de Bretagne sont des hommes religieux ; ils vivent donc généralement en bonne intelligence avec les curés ; et, comme les maires et les curés ont toute influence dans les comités communaux, si on ne rencontre pas toujours dans ces comités toute l'activité et l'intelligence désirable, on n'y rencontre plus, du moins, d'obstacles au bien. -

Les délégués. — Un certain nombre de nos écoles ont été visitées, à la fin de l'année dernière et au commencement de celle-ci, par des délégués membres des conseils généraux ; nous n'avons qu'à nous louer d'eux.

Les inspecteurs. — La plupart de MM. les in^^pecteurs j-ouissent de peu de considération, inspirent peu de confiance. Leur méthode d'inspection est mauvaise ; c'est du pédantisme et de la bureaucratie, et rien de plus. 11 y a des exceptions honorables, mais trop rares.

2™* QuESTio.N. — La condition des instituteurs est-elle bonne?

Réponse. — La condition des instituteurs est bonne, car elle doit être modeste; et, d'ailleurs, les instituteurs laïès obtiennent facilement, en cas de besoin, de la bienveillance de MM. les préfets, des secours sur les centimes départementaux.

'i""' Question. — '• Quel est, en général, leur esprit et leur conduite ?

lîÉi'OxsE. — 11 paraît que leur esprit et leur conduite laissent à désirer, rat- souvent les communes répugnent à les recevoir et demandent à les changer après les avoir reçus. On leur a beaucoup nui en essayant d'en faire des hommes politiques.

4""* Question. — L'enseignement est-il trop étendu ou trop restreint?

Réponse. — L'enseignement est trop étendu.

J'écrivais à M. le ministre de l'Instruction publique, le 7 novembre 1837: « Partout, on exige un brevet, le même brevet à Rennes et à Nantes qu'à Kergrist-Moellou etTl Squiffiec; de là résultent, pour les instituteurs laïcs comme pour les Frères, des inconvénients que je crois devoir signaler.

« Pour qu'un instituteur quelconque sç résigne à diriger une école rurale en Bretagne, il faut assurément qu'il ait beaucoup de vertu et bien peu d'ambition.

<< Si Ton éveille imprudemment dans son esprit le désir d'un état plus brillant, sa position lui deviendra insupportable, et, loin de s'y attacher, \\ cherchera et prendra bientôt les moyens d'en sortir.

« Or, les instituteurs brevetés après examen sont des hommes instruits et capables de remplir avec distinction une place dans uni bureau, dans une maison de commerce, dans une administration du second •ordre, etc.. Comment peut-on espérer qu'ils iront volontiers s'ensevelir au fond d'une campagne, où ils seront condamnés à de dures privations, et où les connaissances variées qu'ils ont acquises ne serviront qu'à eur mieux faire sentir ce qu'il y a de pénible dans leur situation?

« Qu'on ne s'y trompe point, l'homme le plus capable selon la loi est ordinairement le plus impropre à diriger une humble école de village, dans laquelle il n'aura jamais à enseigner que les premiers éléments ; encore ne pourra-t-il les faire apprendre à ses élèves que très imparfaitement. Les enfants ne restent pas assez longtemps à l'école

Î)Our que qui que ce soit, fût-il un des quarante de l'Académie, puisse eur apprendre autre chose que le catéchisme, à lire, à écrire médiocrement et à résoudre les problèmes les plus simples de l'arithmétique.

« Je n'hésite donc point à dire qu'il est contre nature qu'un homme de talent, qui a le sentiment de ce qu'il vaut et de ce qu'il peut devenir, remplisse sans ennui et sans dégoût de telles fonctions.

« Tout au plus, s'il rencontre des enfants intelligents, s'intéressera-til à leurs progrès ; il négligera tous les autres. Nos meilleures écoles rurales sont celles que j'ai confiées à des Frères bien pieux, bien zélés, qui n'étaient pas trop au-dessus de leur tâche. Oh ! combien de fois j'ai gémi, quand je faisais mes placements, que mon choix dépendît d'un papier appelé ôrere/.' »

5"' Question. — Le s écoles normales sont-elles convenablement surveillées? Réponse. — Nous n'avons qu'une école normale en Bretagne; elle est surveillée par l'Académie.

6"" Question. — Quels sont les principaux inconvénienis du régime actuel de l'instruction primaire ?

Réponse. — On peut en juger par l'ensemble de mes réponses.

T"' Question. — L'autorité est-elle assez forte, assez vigilante, assez active?

Réponse. — L'autorité serait assez forte, si elle était assez vigilante et assez active.

8"" Question. — Les instituteurs sont-ils assez rétribués ?

Ri5poNSE. — Gela varie, parce que cela dépend de ce que produisent les rétributions; dans certaines communes, leur produit est considérable; dans d'autres, il est à peu près nul.

Le traitement fixe ne doit pas être élevé ; mais il devrait pouvoir être augmenté suivant les circonstances et à titre de récompense et d'encouragement. '

g«De Q[TESTiON. — Ne sout-ils pas trop indépendants?

Réponse. — Oui. L'inamovibilité surtout est un grand mal, pour ^les communes qu'elle force à conserver des instituteurs qui ne leur conviennent pas, et pour les instituteurs eux-mêmes, qu'elle affranchit de la salutaire dépendance des autorités locales.

10°"' Question. — Leur instruction et leur moralité laissent-elles à désirer?

Réponse. — Leur instruction, non ; leur moralité, oui.

H"" Question. — Leur nomination ne serait-elle pas mieux placée entre les mains, soit' des communes (avec des garanties suffisantes), soit des autorités supérieures?

Réponse. — La nomination des instituteurs doit appartenir aux communes. Toute école dirigée par un instituteur qui ne serait pas de leur choix ne prospérerait jamais, dans nos campagnes surtout.

Mais un vélo pourrait être réservé aux autorités supérieures.

12"^ Question. — Les instituteurs appartenant à des associations reli-

gieuses sont-ils, en général, inférieurs, ou supérieurs aux instituteurs laïcs? RÉPONSE. — Tout ce que je puis dire, c'est que les écoles des Frères réunissent plus d'élèves que les écoles laïques, parce qu'elles inspirent pJus de confiance.

13"* Question. — Les conditions de capacité ne sont-elles pas trop difficiles à remplir et celles de moralité trop faciles ?

Réponse. — Oui. Les commissions d'examen, si on les conserve, devraient être prises en dehors de l'Université. Rien n'est aujourd'hui plus tristement arbitraire que les examens. J'en pourrais citer mille preuves. On n'est pas toujours juste envers les candidats, même laïcs, étraniiers à l'école normale ; on semble craindre de créer des concurrences aux élèves qui sortent de cette école. Cependant, plus les concurrents seraient. nombreux, plus il serait facile de faire de bons choix. La concairrence, c'est la vie, c'est le progrès.

14™* Question. — Un comité départemental fortement constitué (composé da préfet, de l'évêque, du recteur, des membres du conseil général etc..) ne serait-il pas la meilleure autorité pour nommer ou présenter les instituteurs, les avancer ou les révoquer, etc.?...

Réponse. — Un comité de déparlement ainsi constitué serait, sans doute, tout ce qu'il y aurait de mieux pour confirmer ou infirmer le choix des communes, pour proposer l'avancement ou prononcer la révocation des instituteurs, lorqu'il y aurait lieu.

1.5™* Question. — Que penser de l'enseignement des filles? Réponse. — Il doit être absolument libre en France, comme il lest et l'a toujours été partout (en Europe).

le"!" Question. — Des écoles supérieures de filles ?

Réponse. — Elles ont beaucoup d'inconvénients, et, grâces à Dieu, il n'y en a point en Bretagne. On a bien placé quelques filles aspirantes au brevet dans des communautés pour s'y préparer aux examens. .Mais le brevet, quand elles l'ont obtenu, est un malheur pour elles : elles perdent trop souvent leur simplicité, leur piété ; elles deviennent orgueilleuses, intrigantes, avides d'argent. Je parle d'après l'expérience. Le département des Côtes-du-Nord avait chargé mes religieuses de la Providehcede Saint- Brieuc d'insti'uire un certain nombre de ces institutrices futures : elles étaient pensionnaires dans la communauté. Tout, en apparence, allait bien; mais, en réalité, tout allait mal. Je priai donc le préfet de retirer de notre maison ces élèves maîtresses, comme on les appelle.

l?""* Question. — Des salles d'asiles, et autres institutions complémentaires ?

Réponse. — Il n'y a de salles d'asiles, en Bretagne, que dans les villes ; des religieuses les dirigent toutes, moins une, et elles sont bien

De nombreuses sœurs du tiers-ordre, répandues f^ans les campagnes, apprennent gratuitement aux petits enfants les prières, le catéchisme, et quelquefois à lire. Elles sont admirables de zèle : quand on a voulu les entraver, tout le pays s'est soulevé d'indignation.

IS"* Question. — Quel est Tétat de l'institut des Frères de M. de la Mennais ?

Réponse. — Notre institut est com^posé de 600 et quelques Frères.

Nous comptons aujourd'hui 176 établissements en Bretagne, et 15

• autres pour lesquels les conditions sont arrêtées avec les communes,

mais que nous ne pouvons ouvrir, non faute de Frères capables, mais

faute de Frères brevetés.

De ces 176 établissements, 120 sont dirigés par un seul Frère demeurant au presbytère, 59 sont dirigés, les uns par deux Frères, qui demeurent

le plus souvent au presbytère, les autres par plusieurs Frères, qui vivent en communauté.

Nous sommes chargés des écoles primaires soutenues par le ministère de la Marine aux Antilles, à Gayenne, à la Guyane, à Gorée. à Saint-Louis du Sénégal et à Saint-Pierre et Miquelon ; 92 Frères se dévouent à cette belle et sainte mission, sur laquelle Dieu daigne répandre d'abondantes bénédictions. Les derniers états officiels portent à environ 6 000 le nombre des élèves qui fréquentent nos écoles des Antilles, et il en est de même, à proportion, dans les autres colonies.

19'"« Question. — Quelles sont les conditions d'établissement des écoles qu'il dirige ?

Réponse. — Je joins à ces notes une copie de notre prospectus.

20°^^ Question. — Quels seraient les moyens d'encourager leur propagation ?

Réponse. — Nous ne demandons ni argent, ni privilèges ; nous ne demandons que la liberté.

Jusqu'ici, malgré toutes les instances qui nous ont été faites et tous les avantages qu'on nous a offerts, nous avons refusé de njous étendre hors de la Bretagne et des colonies. Cependant je crois possible d'organiser ailleurs qu'en Bretagne des écoles sur le modèle des nôtres et qui leur seraient affiliées ; j'en fais en ce moment l'essai. Ce n'est pas seulement en France qu'on désire adopter notre organisation et nos métho^les ; Mgr Wiseman, au nom de tout le corps épiscopal d'Angleterre, m'a invité à fonder un noviciat à Londres, et je m'y suis refusé ; mais j'ai consenti à recevoir au noviciat de Ploërmel les sujets qu'on m'enverrait d'Angleterre, à la condition qu'ils y resteraient deux ans pour se former. On m'en a envoyé huit pour commencer: ce sont des jeunes gens de mérite. L'expérience m apprendra ce qu'il y a à faire pour développer et assurer le succès de cette œuvre naissante.

2ln^9 Question. — Quels sont les obstacles que rencontre linstitut?

Réponse, — Le plus grand, je dirai même le seul obstacle à la propagation de nos écoles, est l'extrême difficulté des examens, et la bizarrerie, pour ne rien dire de plus, des règlements si compliqués, si minutieux de l'Université. On pourrait écrire un volume là-dessus, et je ne veux faire qu'une simple note.

FIN du tome second ET DERNIER.

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