FIGURES DE MOTS
Des figures de mots employées par Molinet nous ne signalerons que celles qui sont à peu près tombées en désuétude aujourd’hui.
RAA VE ES
| Alliteration : c'est la répétition de la même lettre initiale dans plusieurs mots consécutifs. Les théoriciens du Moyen âge l’appelaient paronomeon ; cf. Stolz-Schmalz, p. 801 ; Laurand, Cicéron, p. 122 ; Faral, Arts poétiques, p. 169 ; Doctrinale, p. 165 ; Fabri, II, 128 : Paranomeon, c'est quant tous les termes d’une ligne se commencent par semblable lettre comme : tu te tiens à ton trepié.
MSQ, v. 4400 :
Ce sont flayaus, falans, felons
Fins, fars, fors, fiers, frecz et frians Grans gars, gros, gras, gris, les et longz, Couvans, clouppans, clappans, crians…
Chanson de Therouenne, v. 57 :
Chantés comment Franchois furent vannés, Desbuissonnés, desmembrés, desvestus, Desbatonnés, desmanchés, desfullés, Escartellés, esboullés, espaullés, Eschervelés, esbahys, esperdus,
Cachiés, confus, craventés, confondus, Perdus, pendus, noyés et mis en coffre :
À telz pardons, il n’y a point grand offre.
La prouesse la plus remarquable est une pièce qui a pour titré : Oroison sus le nom de Marie : chacune des 5 strophes est composée de mots commençant par une même lettre ; ces lettres réunies donnent le nom de Marie.
Naufrage de la pucelle, début : Aucuns disoient qu’elle estoit fourfaicte de trop grandes mengeries, s’en avoit engendré mauvais sang et ja soit ce qu’elle samblat de prime face vive, saine, fresche, forte, ferme, franche, fiere et felle, se estoit elle foible, fresle, fade, palle, matte, morte, morne, minche, chiche et niche.
72 Antithèse : cette figure est appelée au moyen âge antitheton ou contentio ; cf. Faral, Arts poétiques, p. 173, 231, 322 et 351 ; Graecismus, p. 7 ; Doctrinale, p. 175 ; Fabri, I, 162 : Contention se faict, quant choses contraires ou diviseez se rapportent a ung en termes où en substance.
Response a Busnois, v. 51 :
Folle amour est doulx miel sur que rage,
C'est dœul joieux, c'est plaisance dolente,
C'est pleur riant, c'est ung tres cler orage, C'est guerre en paix, c'est paisible tourmente, C'est vive mort, c'est viellesse recente.
RRM, ch. 94 : Tousjours y a vie sans mort, jeunesse sans vieillesse, jour sans nuyt, santé sans maladie, gloire sans travail, chant sans discord, joye sans tristesse, repos sans solicitude, doulceur sans amaritude, grand beaulté sans turpitude, liberalité sans tenacité, dominacion sans defection, grant felicité sans ferocité et salvacion sans damnacion. |
Chr., ch. 9 : C’estoit un deduict desplaisant, un desplaisir esjouissant, une joie pleine de cris, une clameur confite en ris, une risee tres piteuse et une pité tres joyeuse .
3 Ambiguum ou calembour : c'est l'emploi d’un mot ou d'une expression à double sens. Les anciens pratiquaient déjà cette figure : cf. Laurand, Cicéron, p. 237-9. Molinet a une grande prédilection pour ce procédé. Tantôt il joue sur des norns de fleurs ou de plantes :
Siege d’ Amours, v. 97-106 :
Je fus servys d’ung franc basier
Le plus gracieux de jamés,
D'ung tres beau ris, pour moy aisier De pensees et d’autres més.
La tres noble fleur de pensee
M'est muee en une soussye ;
Larmes d'œul et platte risee
Ont toute ma joye abaissee ;
Une perse amere ancolye
Me rend des doleurs plus de sept.
Arbre de Bourgonne, Dernière partie : Justice d’aultre part, se acquitta de essarter les mauvais plantages, ronches, cardons, orties et espines qui fort empeschoient rosiers, roses, flourettes et flourons et en sarquelant ameres
1. La même figure se retrouve dans les œuvres d'Alain Chartier, Édition Du Chesne
(Panis, 1617), p. 577 et 653.
ancolies, doubles soussies et mauvaises pensees, tiroit gros rouges vers de terre qui mengoient les rachinettes.. Tantôt ce sont des jeux de mots sur des noms de fruits :
Complainte sur la mort Madame d'Ostrisse, v. 113 :
On y trouvoit burre, biere et herens Et a crocquier de bien dures noisettes.
Siege d’ Amours, v. 102 :
Dangier me confont et defroisse On me sert du pis desormés Avec une poire d'angoisse.
Chr., ch. 8 : les servoient de fruict a pierre et de plusieurs estranges mets dont le goust estoit mortel ; et iceulx voisins nouveaux venus des bonnes villes et pays du duc leur rendoient ces ameres poires d'angoisse confites en poudre de canon.
Toute une pièce tourne en dérision un prélat papelard. Elle a pour titre : Fut presenté a ung prelat de Haynau la nuit des Roix une image faite de coisne de pourceau, a maniere de pape. Dans le Calendrier, on trouve une série de calembours sur les signes du zodiaque et sur des noms de saints ou de saintes. Le Cry des Monnoies présente une suite de plaisanteries sur les diverses pièces de monnaie qui avaient cours à
cette époque, v. 15-17 :
Lyons treuve on es loingtaines provinces Et les salus au 'pied des nobles princes.
Les Philippus en Lesdain ont palais. ?
Dans RRM, ch. 46, on a tout un développement du même genre sur les nobles : Ef ainsy veons nous aujourd'huy que les nobles sont tournez en empirance et comme les vieux escus valent mieulx que les nouveaux, sy sont les nobles anchiiens meilleurs que les modernes...
1, Un Philippus, c'était un écu d’or ; c'était aussi un partisan de Philippe de Clèves, seigneur de Ravestain ; cf. Chr. ch. 241. M. M. Braure, Étude économique sur les châtgllenies de Lille, Douai et Orchies, Lille, 1928, p. 46, suppose à tort qu'il s'agit des partisans de Philippe
le Beau, ° 20
4 Climax, methalemsis ou gradatio : cette figure consiste à reprendre le dernier mot d’un membre de phrase en tête du membre de phrase suivant : cf. Stolz-Schmalz, p. 830 ; Faral, Arts poétiques, p. 176, 232, 323, 354 ; Graecismus, p. 7 ; Fabri, I, 172 : Gradacion ou figure climay se faict quant le dernier mot de la proposition se reprent en recommenceant l’aultre.
Ressource du petit peuple, v. 120 :
Et suis amenrissant, J'amenris languissant Je languis gemissant Je gemis en plourant, Je pleure en voye
Je voy en empirant J'empire en souspirant Je souspire en morant Mort me desvoye.
Naufrage de la Pucelle, |!° partie : agressee de souspirs, souspirant en ses pleurs, plourant en ses regretz, regrettant en ses complainctes ei soy complaignant a Dieu de son malheur proferoit de sa bouche virginale ceste piteuse lamentacion…
RRM, ch. 20 : N'oubliez qui vous aime, aimez qui vous desire, desirez qui vous regrete, regretez qui vous complaint, complaindez qui vous lamente et lamentez vostre piteuse detencion, car se vous finez en leurs lacz, jamais n'aurez plaisance ne soulas.
Chr., ch. 149 : … s'ils veulent ensuivir ce train de avoir cler et aurein regne, de regner en prosperité, de prosperer en unité, de unir ensemble les coraiges, d'encoraiger les bataïllans, de batailler les rebellans, de reteller mauvais plantaige, de planter fruict et messonage, de messoner bon labouraige, de labourer en augmentant, d'augmenter en multipliant, de multiplier le semaige et de semer le bon terraige…
Ornements propres à la prose
Quelques ornements sont réservés à la prose. Nous examinerons ceux qui donnent au style de Molinet un caractère particulier.
1 Mots burlesques : Dans une de ses pièces les plus curieuses, Molhinet s'amuse à joindre à un radical plus ou moins imaginaire les syllabes les plus imprévues. Voici le début d'une lettre missive a venerable et cathefumineuse personne Jo. de Wisoc, president en Papagoce : Homme faé, divin seraph, cousin aux anges, parent aux dieux, de la lignie de Te Deum, monstre beat créé par nigromancie, sans possibilité, demy luton, moitié caucquemaire, ne cymere, ne cicheface, individu rebarbatif, furny toutesfois d’esperit vital, de membre viril et de testiculeux genitoires, a vostre superlicoquence venerabilitudinique, chinochicrochitrorieusement, par mos scenofagieux desmellés de metamorfosaïques confabulations, je me recommande tout bellement. Rabelais a pu s'inspirer de Molinet.
2 Paronomasia ou adnominatio : La paronomase est le rapprochement de deux mots de forme à peu près semblable mais de sens tout à fait différent ! ; cf. Laurand, Ciceron, p. 239 ; Faral, Arts poétiques, p. 93-6, 169, 323, 353 ; Doctrinale, p. 165 ; Brinkmann, p. 175, note.
Chr. ch. 11: Tu es, comme il peut sembler, laschement endormie au lict de mondaine plaisance ; tu as converti maintenant ta puissante prouesse en pesante paresse, ton valoir et gloire en vouloir de boire, ton hault los divin en grant los de vin et ton glorieux empire se decline de mal en pire.
Chr., ch. 59 : sa tristesse estoit convertie en liesse, sa douleur en douceur, son helas en soulas, son malheur en valeur et non sans cause.
RRM, ch. 43 : Tu choisirois maleur pour valeur, venin pour vin, ebrieté pour sobrieté, paresse pour proesse, fragilité pour felicité et languirois honteusement, au lieu de vivre honnestement.
1. La figure nommée commutatio est une variante de la paronomase : elle consiste à échanger entre elles les syllabes initiales de deux mots voisins ; cf. Faral, Arts Poétiques, p. 233,355 ; Graecismus, p. 15. Fabri, L, 171 : Agnominacion ou licteration se faict quand, en aulcunes dictiôns ou motz, au commencement, moyen ou fin, l'on commue une lettre ou sillabe d'un mot a l'aultre et convient assez ceste maniere de parler a une figure grammaticale nommee peranomasia ou metathesis, comme vos poules muent, voz moules puent ; cf. Tabourot, Les Bigarrures, chap. vint, Des antistrophes ou contrepeteries (Rouen, 1648), p. 127.
3 Homæotéleute : c'est la ressemblance des syllabes finales dans les mots qui terminent deux membres de phrase consécutifs ; cf. Stolz- Schmalz, p. 800 ; Laurand, Cicéron, p. 131-3, cite beaucoup d'exemples de Cicéron et remarque que la rime est sortie de l’homæotéleute antique peu à peu transformé. Au moyen âge, on faisait encore, pour le latin, une distinction entre similiter cadens et similiter desinens, la première expression s'appliquant à une même désinence casuelle, la seconde à une finale identique ; cf. Faral, Arts poétiques, p. 170, 232, 322 et 353 ; Doctrinale, p. 166 ; Brinkmann, p. 74 ; K. Polheim, Die lateinische Reimprosa, Berlin, 1925, p. 158.
Chr., ch. | : partie d'iceulx se logerent aux dortoirs des moynnes, lesquels firent place aux religieux de Mars, qui sont d'autre profession ; car par l'abus du monde et mutation de fortune de guerre, les chambres de devotion furent changees en derision ; la ou on souloit estudier enseignemens beaux et notables, on tenoit escolle de jeux, de dez et de tables ; ou les repentans plouroient grosses larmes, les hardis combattans crioient a l’assault, aux armes ; la ou on souloit pendre aulmuces et chappes blances, pendoient salades et blancs harnoïs et fers de lances, et ceulx qui se levoient au son de la cloche du moustier, furent resveillés au son de la bombarde et du mortier.
© Chr., ch. 52 : Bruges doncques et Condé estoient diversement partyes aux biens de fortune a une mesme heure ; car Bruges s'esjoyssoit de la feste et dansoit au son des bedons ; Condé s’anoyoit du tempeste et trembloit au son des canons ; Bruges reposoit en paix, qui dormoit avec son amy : Condé labouroit en ses faicts, qui resveilloit son ennemy : Bruges tres riche estoit en fleur, arriere des mortels perils ; Condé. tres povre, estoit en pleurs aupres des mauvais esperitz ; Bruges bruyoit sans nul soing entre vassaux plains de paresse et Condé couroit aux assaults par besoing pour querir prouesse.
RRM, Prologue : Et pourtant, mon tres redoubté prince, avant que plus avant marchiez ou province d'amoureuse pensee, je vous advise qu'il y a du doux et de l'amer, du miel et du fel, des ris et des cris, des valeurs et des malheurs, des solas et des helas, des prouffs et des perilz, du doulx vin et du venin, des faveurs et des fureurs, des afficques et des trafficques, des ointures et.des pointures, du butin et du hutin.
Dans les exemples qui précèdent, Molinet combine assez souvent l'homoeoteleute et l’allitération.
1. L'homæotéleute est ap»2lé aussi € prose rimé£e » ; cf. E. Lanzlois, Recueil, p. | note 2.
4 Concinnitas : on appelait ainsi, dans la rhétorique ancienne, l’arrangement symétrique et harmonieux des mots dans la phrase et des membres de phrase dans la période. Les groupes de mots de longueur à peu près semblable étaient encore mis en relief par l’antithèse et l’assonance ; cf. Stolz-Schmalz, p. 805 ; Laurand, Cicéron, p. 133 ; Brinkmann, p. 100,
101, 151, 153. Molinet s'exerce parfois à imiter la période cicéronienne.
a) Groupes de deux membres de phrase :
Naufrage de la Pucelle, couplet de Cœur Léal :
Tant de glorieuses matrones et gratieuses pucelles | de haulte propagation et sublime generosité |, avironnees de satrapes, oppressees de satellites et despoullies de pirates, moyennant la garde de Dieu, favorissant a leurs querelles, ont, | par force d'ame et hardy emprendre | conquis aureolles | de merveilleuse valeur et de perpetuel honneur |.
Cbr., ch. 149 : Paris porte l'arbre de vie temporelle, c’est l’experimentee science de medecine | ; Paris porte le fruict de bien et de mal, c'est le fort et juste droict canon ; | Paris porte le fruict du vrai et du faulx, | c’est le bel arbre de Porphire avec les sept ars liberaulx et plusieurs arbres de science | qui là flourissent et germinent.…
b) Groupe de trois membres de phrase :
Chr., Prologue : En l'altitude de ces grosses montaignes soubz qui tremblent et se humilient | rudes rochers, durs perons et tres fortes murailles |, comme sont | cruels tirans, fiers satellites et orgueilleux rebelles | ,est authentiquement situee | la tres noble, resplendissante et opulente maison des Bourguignons ; | dont aujourd'hui sa renommee court par les sept climatz, sa clarté illumine les tenebres du mondeet sa beauté decore le quartier d’occident|.
Ressource du petit peuple. Couplet de Verité : Conseil dont, nostre bon amy leal, en qui | flourit, croit et resplend | noblesse sens et preudhomie.…., | donnez soing a vostre engin, regard a vostre œil et labeur a vostre main |, sy reduisiez en estat de prosperité Justice aveuc son petit peuple qui expirent devant vos yeulx.
Naufrage de la Pucelle, couplet de Cœur léal: Sinope, Arthemise et aultres escollieres d'armes te doibvent donner | vif exemple, solide espoir et amene confortatif | pour recouvrer joye pristine, terre perdue et paix entre les hommes |.
c) Groupe de quatre membres de phrase :
Chr., Autre prologue : | Si se diviserent entre eulx, se defferent de Dieu, se soullierent en ordure, et furent affublés du manteau d’idolastrie | ;
tellement que pour l’enormité de leurs vices, ils n'ont maintenant | ne roy, ne roch, ne tour, ne terre | ou ils puissent repaistre un seul jour, sinon par emprunt et a chier coust.
Chappelet des Dames, Dernière partie : Et ne se doibt nul esmerveiller, si je fais comparaison | de la marrine a la fillœule, de la dame a la chambriere, de l'innocente a la pecheresse et de la vierge a la continente.. | ; celle que le paintre immortel et souverain imagineur a volu tailler et former a son digne imaige et samblance : | c'est nostre dame, nostre princesse, c’est nostre Marie, c'est nostre maistresse. |.
À plusieurs reprises, l’allitération et l’assonance servent à accentuer la symétrie des membres de phrase.
Les caractères du style
Un trait distinctif du style de Molinet, c’est d’abord le ton enjoué et plaisant. Molinet était un joyeux compagnon, aimant les gais propos et les grasses plaisanteries. Cette joie de vivre se trahit dans ses œuvres. Il s'amuse à forger des mots burlesques, longs d’une aune, pour produire un effet amusant. [l est friand de jeux de mots et de calembours : il les a semés à profusion dans sa prose et dans ses vers, si bien qu'ils - deviennent comme des tics littéraires qui permettent d'identifier ses ouvrages à coup sûr. On trouverait même qu'ils reviennent trop souvent. Beaucoup de ses œuvres se terminent par un jeu de mots sur son nom : c'est sa façon de les signer. Dans les longues énumérations où il se complaît, dans ces listes interminables de fleurs, d'instruments de musique, d'oiseaux, de truands, dans ces cascades de verbes exprimant toutes sortes de supplices ou de mauvais traitements, il accumule les vocables avec une verve vraiment comique.
Une autre qualité, c’est le nombre et l'harmonie de la phrase. Molinet apporte autant de soins à sa prose qu'à ses vers : il s’ingénie parfois à imiter la période cicéronienne. Par de savants procédés, il obtient des propositions bien équilibrées et bien cadencées. À la manière des anciens, il emploie l’homæotéleute : il termine des groupes de mots, de longueur à peu près égale, par des syllabes finales identiques, qui, dans le développement de la phrase, marquent des coupes régulières et produisent un heureux effet de rythme. Pour obtenir le même résultat, il pratique aussi la concinnitas : 1l sépare des membres de phrase de deux, de trois ou de quatre termes. Par là, la période est formée d'éléments qui s'opposent et se balancent harmonieusement. Il faut remarquer, du reste, que Molinet ne présente cette prose artistique que dans des morceaux particulièrement soignés.
Il faut relever aussi la couleur et le pittoresque du style de Molinet. Il entasse les termes techniques ou rares dans de longues listes où 1l rassemble des objets ou des personnes de même nature. Sans doute, il ne se débarrasse point des personnifications qui étaient fort aimées et recherchées de son temps, mais il recherche toujours les détails précis et pittoresques : les créations abstraites qui, pour ses contemporains,
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restent des fantômes, sont vivantes dans ses œuvres. Dans la Ressource du petit peuple, le peuple est représenté par un jeune enfant, qui n'est pas une pure abstraction. Il nous est dépeint comme criant angoisseusement, plongiet en lermes, oppressé de famine, querant les tetins de sa mere, pour y trouver sa nourriture. Ce petit tableau, réel et familier, nous fait oublier qu'il ne s’agit que d’une personnification. Le même poème nous offre une description suggestive de la plutonicque matrone qui symbolise la guerre : elle avoit le chief cornu, les oreilles pendans, les yeulx ardans, la bouche moult tortue, les dens agus, la langue serpentine, les poings de fer, la pance boursouflee, le dos velu, la queue venimeuse. Elle est armée d'instruments affreux et suivie d’une troupe truculente de boutefeus, gibelins, pirates, satellites, fueillars, bringars, nacquez, laronceaux, cavestreaux, quoquineaulx, paillardeaux et ribaudeaux !.
Cette recherche du pittoresque donne encore un autre caractère au style de Molinet. Son imagination, toujours en quête de précision et de réalité, multiplie les comparaisons et crée des allégories. Il décrit le cabaret de slcutonnie en faisant des rapprochements tout à fait imprévus : la maison est couverte de flans, maçonnée de miches et le mortier est du fromage mou. Charles le Téméraire est un chêne majestueux dont la hauteur atteint les nues ; cet arbre robuste est assailli par un ouragan et renversé par terre. Les possessions de l’archiduc d'Autriche sont une robe très riche, à laquelle beaucoup d'artisans ont collaboré.
Par là Molinet s'apparente aux créateurs de symboles, pour qui des images neuves et brillantes servent à traduire des idées abstraites. Il y a plus : en accumulant les détails descriptifs, il rend parfois assez heureusement la beauté des formes. Dans le Naufrage de la Pucelle, le portrait des sirènes présente hien quelques traits conventionnels, mais il révèle aussi un certain goût d'élégance plastique : Ces deux gauppes bien affinees se monstrerent sur le beau bout en forme de vierges benigries et avoient cheveux aureins, yeux rians, faces angeliques, levres vermeilles, poitrines blanches, bras linges, dois traictis, gresle corps et mamelles poindans et le residu de leur venuste corpulence flottoit en l'eaue... Jean Lemaire, disciple de Molinet, n'avait pas oublié les leçons de son maître ,quand il célébrait la magnificence de la déesse Vénus.
1. Dans le Temple de Mars, le portrait de la guerre est aussi fort expressif, v. 113-118.