‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 155 sur 157 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Molinet nous apparaît comme un joyeux vivant, se délectant de jeux de mots, friand de calembours et de plaisanteries de toutes sortes. Il fait partie, dès 1485, du collège de chanoines de Notre-Dame de la Salle le Comte et, en 1499, il est qualifié de prêtre, mais cette situation particulière n’altérait nullement sa bonne humeur et ne l'empêchait pas d'écrire parfois des grivoiseries ou des obscénités.

Agé de quarante ans, il fut pourvu de fonctions officielles : il devint chroniqueur de la maison de Bourgogne. Il remplit cette charge absorbante et pénible avec un grand dévouement. Ses loyaux services furent appréciés : si ses gages ne lui furent pas toujours payés. régulièrement, il finit toujours par obtenir satisfaction. D'autre part, il avait gagné la confiance de son souverain : en 1496, il était conseiller de l’archiduc Philippe le Beau et, en 1504, l’empereur Maximilien lui envoie des lettres d’anoblissement.

En dehors de son activité littéraire, Molinet s'intéresse au mouvement artistique de son temps. Les progrès de l'imprimerie ne le laissent pas indifférent : c’est sur sa prière, sans doute, que Jean de Liège a imprimé à Valenciennes quelques-unes de ses poésies. Il a admiré les tableaux et les miniatures de son compatriote, Simon Marmion, « prince d’enluminure », car 1l loue son admirable talent dans une épitaphe célèbre. Enfin il est musicien et ami des musiciens les plus illustres de son époque ; il fait un éloge enthousiaste de la musique, connaît à fond les termes de cet art, apprécie en connaisseur les œuvres musicales.

Son esprit toutefois reste un peu limité et fermé à certaines nouveautés. Dans ses Chroniques, il relate des événements merveilleux avec une crédulité excessive. Dans la même période, Philippe de Commynes; avec une intelligence très lucide, s'efforce de discerner les raisons secrètes des actions humaines. D'autre part, Molinet, qui pourtant imite parfois la période cicéronienne, reste étranger à la renaissance des lettres antiques qui commence à se manifester dans le dernier tiers du XVE siècle. En 1470, Vasque de Lucene écrit une version de la Cyropédie pour Charles le Téméraire et, vers la même époque, Charles Soillot met en français, pour le même duc de Bourgogne, Hiéron de Xénophon. Après 1470, les auteurs latins sont multipliés par les premiers imprimeurs établis à Paris. Robert Gaguin traduit, en 1485, les Commentaires de Jules César et, en 1493, la troisième décade de Tite-Live. Octovien

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de Saint-Gelays offre, en 1497, à Louise de Savoie la translation des Heroides d'Ovide et, en 1500, met en décasyllabes français l'Enéide de Virgile. Molinet se tient à l'écart des humanistes de la fin du XVE siècle.

C'est qu'il reste un écrivain du moyen âge, beaucoup plutôt qu'il ne prépare et n'annonce la Renaissance. Comme auteur de mystères, :1l est un des derniers représentants d’un genre dont l'existence précaire va se prolonger jusqu'au milieu du XVI® siècle. Comme traducteur et commentateur du Roman de la Rose, il suit la tradition didactique et exégétique qui se développe jusqu’à l’aube des temps modernes, mais les sarcasmes de Luther et d'Erasme vont bientôt se faire entendre et la manie moralisante disparaîtra. Dans ses Chroniques, il imite son maître Georges Chastellain, qui s'inspire encore partiellement de la conception des historiens anciens.Ses grands poèmes, où il mêle la prose à la poésie, sont encore remplis de personnifications ; ses pièces religieuses ne sont guère originales ; dans ses parodies, on retrouve parfois la grossièreté des fabliaux ; plusieurs de ses poésies familières développent des thèmes connus ou empruntent des cadres traditionnels.

Molinet n’est pourtant point sans mérites : il a une vive imagination, un don remarquabie du verbe et un admirable talent de versificateur. Sans doute il peuple ses poèmes d'êtres allégoriques, mais comme il s'attache aux détails précis et concrets, les créations abstraites prennent vie dans ses œuvres. Ses descriptions sont pittoresques et suggestives : le symbole se développe, s’élargit et se charge de réalité. Par là Molinet rappelle les écrivains doués d'imagination créatrice : comme eux, il fait preuve d'une surprenante maîtrise verbale. Son vocabulaire est très riche, très varié, très savoureux. Îl abonde en locutions proverbiales, en expressions populaires, en termes familiers ou techniques, empruntés spécialement au dialecte picard. Il réunit des kyrielles de mots qui étonnent par leur assemblage bariolé et amusent par leur sonorité ; il use même de latinismes, quand le ton s'élève ou que la rime le requiert.

Car il est aussi un extraordinaire versificateur. Sans tomber dans les excentricités trop savantes ou trop compliquées, il a une grande prédilection pour la rime batelée ou intérieure. Il présente la plus grande variété de mètres et de strophes. Pour avoir des rimes rares ou imprévues il prend de toute main et se sert aussi bien des formes picardes que des mots du français commun : c’est, en définitive, un incomparable artisan de rimes. On s’expliquera maintenant le succès qu'il obtint de son vivant et l’on jugera, sans doute, qu'il n’était pas sans intérêt de lui restituer sa vraie physionomie.

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