‹ Jean Molinet: La Vie - Les ŒuvresChapitre 81 sur 157 · Cf. Lettre missive de Molinet, v · texte numérisé non relu

Cf. Lettre missive de Molinet, v

lières, où ne figurent que des laiderons : Molinet y tient naturellement une bonne place, v. 21-34 :

Turpin tant let qu'il n’est nul tel Sera le grand maistre d’hostel ; Moreau, noir comme un biscaïn, Plus harlé que ne fut Cain, D'une alumelle fort usee, Trenchera devant l'espousée ; Crochus, bochus, borgnes, boisteux, Tortus, contrefais, lours, hideux, Et ceux qui les yeux ont pauchiés Y seront des plus avanchiés ; De Sainct Gery le tresorier

Y sera en point fort gorrier… Molinet rostira les. trippes

À tout ses grandes grosses lippes….

Si Molinet ne nous fait que de maigres confidences, il ne manque pas de nous rapporter quelques-uns des menus évènements qu'il avait pu observer à Valenciennes ou dans les environs. Il nous conte une aventure bouffonne, cachant sans doute un fait réel, quand :il nous décrit un très beau papelart. On avait présenté, par plaisanterie, à un prélat de Hainaut une image de pape faite d’une couenne de lard. Sur ce calembour, la fantaisie de Molinet brode des développements variés. Le prélat avait une singulière idée de la justice, ce qui, apparemment, lui avait valu un grotesque présert, v. 57-72 :

Il donne malediction

Aux procureurs et advocas,

Se pour faire une audicion Ne prendent cincq ou six ducas :; Mais ceulx qui juent du cabas, Ambassadeurs et commissaires Sont absous s'ils comptent cha bas Despens qui ne sont ordinaires.

Mais il donne absolucion

Aussy platte que deux tartines

À ceulx qui, sans devotion,

Vont envis chanter leurs matines :

NE

Et ceulx qui lui donront propines Pour avoir ses graces privees, Buveront sy grandes chopines Qu'ilz auront les pances crevees.

Pendant le Carême de 1489, la ville de Valenciennes était en liesse. Un riche bourgeois, Jean de Tournay, avait fait le voyage de Jérusalem et, après toutes sortes d'aventures, était rentré triomphalement dans sa bonne ville. Pour fêter son retour, ses amis organisèrent de plantureuses agapes, pendant quarante dimanches consécutifs. L'un d’eux, Jean Godin, voulut se surpasser. Pour rehausser la magnificence du festin quil donna le jour du Behourdy, il commanda à Molinet un dictier qui fut déclamé en l'honneur de Jean de Tourray. Molinet félicite l’heureux pélerin qui a pu visiter les lieux saints et rentrer bien portant dans son hôtel, alors qu'on ne peut aller jusqu’à la ville du Quesnoy toute proche, sans courir les plus grands dangers, v. 65-72 :

Droict est perdu, Justice ploie, Verité dort, Foy est bannie ; On ne treuve ame qui s'emploie À raison, que nul ne manie ; On ne treuve que tyrannie, Trafficques regnans a tous lés, Et ung tas de laide maisnie, De gens riolez, piolez.

Valenciennes possédait une horloge d’un mécanisme très compliqué : elle se trouvait au sommet de la maison de ville, tout contre la halle aux grains. Elle indiquait non seulement les heures, mais encore les signes du zodiaque, le mois courant, les jours de la semaine. Les heures étaient sonnées par deux personnages, qui étaient d’abord en bois de noyer (gauguier, en picard), et furent ensuite en bronze doré. L'un après l’autre, ils frappaient du marteau sur un timbre. Au-dessus d'eux, un ange, de même métal, servait de girouette : il tenait, dans la bouche, une trompe qui devenait sonore quand le vent s’y engouffrait. Dans la Devise de Maistre Jehan du Gauguier, Molinet suppose que les deux jaquemarts voyant que l'ange a été redoré demandent également une livrée neuve,

Un simple valet des dimences Gaigne en cinq ans deux ou trois cottes ; Ne pouvez vous par vos clemences Nous revestir doz, ventre et costes 2 Il est tant de sotz et de sottes

Beant en hault a nos appeaulx ;

Ne nous peult on donner trois bottes De lin, pour faire deux juppeaulx 2

Leur requête fut entendue, car Molinet présenta leurs remerciements dans une pièce aujourd'hui perdue, dont d'Oultreman nous a gardé quelques fragments :

Prevosts, massars et eschevins Remercions de nos deux cottes, Tous ceux qui boivent les bons vins Et font valoir les maletotes.

Elles sont gentes, fort mignottes, Jamais ne les verrés boudrees, Si les corbeaux et les hulottes Ne leur donnent de leurs livrees !.…

Nous avons vu que Molinet faisait le plus grand cas de la musique”. Îl n'est pas surprenant qu'il ait compté parmi ses meilleurs amis plusieurs musiciens illustres de son temps. Dans le Naufrage de la Pucelle, il rend hommage à quelques-uns de ses émules : Ces seraines jouerent une chanchon composee de tant de melodieuses consonances et proportions amesurees que les subtiles cantilenes, les artificielles messes et armonieux motetz de Ockeghem, ne de Dufay, ne de Binchois, ne de Busnois n'y porroient sortir comparaison. Pour Ockeghem, Molinet, sur la prière de Guillaume Crétin, composa deux épitaphes, l’une en français, l’autre en latin : dans l’une et l’autre, il cite quelques musiciens :

Épitaphe de J.Ocheghem, v.9-12: Épitaphium J. Obghem, v. 13-16 : Acoultrez vous d'habitz de dœul, Busnois, Regis amenus Josquin, Perchon, Brunel, Compere, Stelle sunt renitentes ; Et pleur:z grosses larmes d'œul, Est Obghem velut ortus Perdu avez vostre bon pere. Sol, lucens super omnes*.

1. Histoire de la ville et Comté de Valentiennes par feu Henri d'Oultreman (Douay, 1629), 241. 2. Voir, plus haut, chap. I, p. 23.

3. M. Brenet, Musique et musiciens de la vieille France, 54, ne signale que l'épitaphe en latin.

Molinet connaissait aussi un musicien de Cambrai, Jean Cornuel, dit Verjus, à qui il adressa un plaisant Regime et pour qui il écrivit une facétieuse supplique à maître Nicole Reimbercq, afin de lui faire obtenir une grasse prébende !. Il était également dans les meilleurs termes avec Loyset Compère : 1l lui adresse une courte lettre-en vers, où il le complimente de son talent musical, v. 1-4- :

Compere, vous passés le temps

En amours, comme je suppose ;

. Vous nourrissiez les bien chantans De l'art que vostre engin compose °.…

C'est surtout pour Busnois que Molinet a une affection particulière. Maître Antoine Busnois, dès 1475, fait partie du personnel de Charles le Téméraire ; il se trouve avec lui au siège de Neuss et touche dix-huit sols par jour *. Il figure en 1476 dans les états journal'ers de la dépense de l'hôtel de Marguerite d’York, duchesse de Bourgogne ; 1l reçoit alors 9 sols (Archives du Nord, B 3440) ; il a comme souveraine, l’année suivante, Marie de Bourgogne (Arch. du Nord, B 3441); dès le mois de décembre 1477, il est chapelain de la chapelle domestique de l’archiduc Maximilien (Arch. du Nord, B 2117, n° 68325) ; il garde encore cette fonction en 1479 (Arch. du Nord, B 3442). Busnois avait envoyé un rondeau à Molinet ; Molinet lui répond dans une pièce fort gaillarde, où chaque strophe se termine par un vers du rondeau, v. 61-70 :

Se vous avés les harnais bien tendus, Cornés, prenés et abbatés la beste, Busquiés, maillés, usés d’escus fendus, Perchiés, lanchiés et faictes grand tempeste ; Mon ronchinet ne vœult lever la teste,

1. Voir À. Pirro, Jean Cornuel, vicaire à Cambrai, Revue de Musicologie, 1926, p. 190-203. 2. Jean Lemaire, Œuvres, III, 111, sut apprécier tout le mérite d'Ockeghem et de Compère : Puis d'Ockeghem l'harmonie tres fine,

Les termes doux de Loyset Compere Font melodie aux cieux mesme confine..

Philippe de Fenin adresse aussi quelques vers à Compère en même temps que le Jeu de saint Panchart (Tournai, ms. 105 fol. 437 verso).

3. Bibl. nat. ms. fr. 8255, pièce 28 : Vendredi, troisime jour de Mars, mil quatre cens soixante quatorze, Monseigneur le duc de Bourgogne et de Brabant, tout le jour en son ost et compaignie en son siege devant la ville de Nuysse ; l'evesque de Salumbrie, 24 sols. Busnois, 18 sols.

Il tire envis et tos il se desroie ;

Se vous poés planter febves en roye, Souflés, riflés et deschirés lincheux. J'en ay mon saul, plus avoir n’en volroie :

Tant qu'est a moy, devenu suis prescheux.

Molinet adresse à son ami une autre lettre curieuse, où il l'appelle Monseigneur le doyen de Verne !.

Quelques poésies nous donnent des indications sur les relations littéraires de Molinet. Il estimait particulièrement Philippe de Fenin, à qui il envoyait une épiître fort amicale, v. 1-6 :

Tres chier amy, moult voluntiers scaroye De vostre estat, comment on s'y arrote ; James n'aurés a Peronne n'a Roye Autant de bien que vous souhaideroie ; Mais touttefois je me resjoiroie,

Sy vous estiés sainctif et en bon point.

Dans un billet qu'il écrit à Jehan de Ranchicourt, v. 23, 1l le prie de saluer Fenin, soubtil d’engin cler et divin. Vers la fin de sa vie, il fut hé d'amitié avec des poètes de la cour de France, Florimond Robertet et Guillaume Crétin. A l’occasion du séjour à Valenciennes des jeunes princes de Foix, de Montpensier et de Vendôme, Molinet envoya à Florimond Robertet une lettre fort élogieuse et François frère de Florimond, se chargea de répondre, en couvrant de louanges outrées le rhétoriqueur valenciennois ?. Il y eut aussi un échange de compliments hyperboliques entre Molinet et Crétin. Crétin ouvrit le feu ; Molinet répliqua en faisant remarquer à son correspondant qu'il n'était pas seul à frapper à son fugurion. Crétin revint à la rescousse et, cette fois, il ne reçut qu'une courte pièce en vers latins.

Molinet nous fait enfin connaître quelques-uns de ses protecteurs les plus influents. Philippe de Croy, comte de Chimay, qui se trouvait

l. Ce nom propre a été diversement interprété : il s’agit de Furnes. Les mss. portent Verne ou Vorne et Furnes se dit Veurn en flamand. Il ne peut être question de Fournes-en- Weppes (P. Champion, Histoire poétique. 11,387), puisqu'il n'y avait pas de chapitre en cette bourgade, ni de Voorne en Zélande (Biographie nationale de Belgique, III, 210), puisque Molinet dit de Busnois qu'il prospere en ce bas pays flandrinois. L'expression s'applique parfaitement à Furnes, où se trouvait la collégiale de sainte Walburge, rattachée à l'évêché de Thérouanne.

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