‹ Jean Momas, ou L'hypnotisme; suivi de Tuyet;Chapitre 5 sur 63 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

deux tranchants, comme certains couteaux; et la poudre à canon, qui a coûté tant de sang aux hommes, rCen a pas moins fait brèche dans le vieux wxmde, et V avenir a passé par là.

6 Acceptez dxync, mon cher Docteur, cette étude médicolégale commue un problème de criminalité que je me suis posé à mm-mhne, et surtout commue un témoignage de Tna vive et reconnaissante affection.

Votre ami dévoué^

Vircfiay, 12 pdn 1886.

ou

Il avait été attiré dans ce quartier de Montmartre par la curiosité banale de la fête populaire, l'appétit de ces macabres gaietés foraines qui semblaient à son pessimisme plus ironiques encore et plus irritantes que les kermesses mondaines dont il lisait les descriptions dans les 5 journaux.

Il éprouvait, ce Jean Mornas, une sorte de volupté douloureuse à heurter sa détresse de fils de bourgeois avide et pauvre aux rires niais des pitres de baraques, aux tapages des tirs en plein vent, aux musiques criardes 10 des chevaux de bois qui tournaient, tournaient, tournaient comme des vols d'illusions mortes ou des rondes de feuilles tombées, roulées par les ventes d'automne. La déchirante mélancolie des orgues pénétrait en lui avec l'acuité d'une plainte humaine. Et il était de- 15 meure la, dans le coudoiement brutal de cette foule, jusqu'au moment où, peu à peu, le boulevard extérieur s'était vidé, les baraques s'éteîgnant, lentement, une à une, et le sommeil et l'ombre tombant lourdement sur ces théâtres de saltimbanques, ces étalages de marchands 20 ambulatits dont les devantures se fermaient comme des paupières fatiguées.

Il ne restait plus, çà et là, ouvertes encore, que de

vagues boutiques où de maigres rôdeurs, imberbes et

jeunes, jouaient des pièces blanches à des gageures, étranges, avec les yeux luisants et les contractions de lèvres de brelandiers mondains risquant une fortune à une table de baccarat.

5 Après les avoir longtemps regardés, trouvant tout simple, lui l'ambitieux de vingt-huit ans, qu'on tentât et même au besoin qu'on violât la fortune, Jean Momas songea à regagner sa chambre triste dans un petit hôtel du quartier Latin, et lentement quitta la file des bar-

10 aques presque éteintes, où, çà et là, apparaissaient seulement des lumières assoupies par la toile verte des tentes, cette toile aux longs plis de tentures funèbres qui clapotait au vent d'hiver.

Le long des trottoirs du boulevard de Bochechouart,

15 en se dirigeant vers la place Pigalle qu'il voulait descendre pour regagner le Paris de la rive gauche, Jean Mornas songeait à cette libre vie des saltimbanques, maintenant entassés dans leurs maisons roulantes, vie en plein vent qui est peut-être la vie heureuse ; à ces errants de

20 l'existence moderne, courant les fêtes et les foires, avec leurs siuges, leurs serpents ou leurs tigres. Et des idées folles d'afiTranchissemeut et d'épique bohème lui traversaient le cerveau, bientôt chassées; — lorsque, machinalement, en regardant devant lui, par une sorte de

25 magnétisme ou d'instinct, il aperçut tout près du Cirque éteint, et frôlant les maisons hautes du boulevard, presque désert maintenant^ une jeune femme, marchant rapidement, suivie de deux hommes aux allures louches qui semblaient ou trop pressants ou trop menaçants.

30 Leurs silhouettes s'allongeaient sur le trottoir, et il y avait comme une antithèse ironique entre la découpure de cette gracilité de femme et les ombres lourdes des deux hommes. Deux coureurs de hasards, deux drôles en quête d'aventures ou de vol.

35 Mornas, intéressé, regardait, lorsque, brusquement, il

eutendit un cri. Un de ces rôdeurs avait saisi par le poignet la femme, et elle appelait, demandant un aide :

— A moi, au secours !

Ces hommes s'étaient enfuis déjà, enfoncés dans la 5 nuit, courant et disparaissant derrière les baraques muettes, lorsque Mornas, en trois bonds rapides, arriva tout juste à temps pour recevoir dans ses bras la jeune femme défaillante.

La première pensée de Mornas fut de se trouver un 10 peu ridicule dans ce rôle de paladin et, soutenant celle qu'il venait de protéger, il se demandait si l'aventure n'était point ou parfaitement sotte ou affreusement vulgaire ; mais, à la lueur d'un bec de gaz, il aperçut tout à coup, déchirant la main de la jeune femme, — une jolie 15 main toute petite, — une éraflure saignante. Et, au poignet, que tout à l'heure un des hommes avait touché, pendait un petit porte-bonheur, un pauvre petit portebonheur en argent, qui, à demi-tordu et cassé, avait, dans la peau déchirée, tracé ce mince sillon rouge. 20

C'était miracle que les rôdeurs n'eussent pas arraché l'humble bijou en frappant la femme.

Mornas la regardait : elle était toute jeune et très jolie, le visage pâli, doux et fin. Quand elle revint à elle, son premier mouvement, en apercevant cet inconnu, 25 fut de l'effroi, mais Jean lui dit bien vite en souriant : " Ils sont partis !" Elle comprit tout, et, tremblante encore, comme clouée au sol, avec un sourire ému et des yeux étrangement hagards qui fouillaient l'ombre, elle remercia, puis, instinctivement, chercha de la main 30 droite son porte-bonheur au poignet gauche, et regarda pour voir si quelque chose n'en était pas brise.

— Vous cherchez . . . mademoiselle ?

— Une petite médaille I

La médaille scintillait au bout du fil d'argent Et 35

14 JEAN MOBNAS, OU

alors, en la retrouvant, la jeune femme eut dans son sourire pâle un peu de joie, très vite.

— Ah ! dit-elle alors ... Je vous remercie, monsieur ! . . . Sans vous ... !

5 — Sans moi ? fit Jean.

— Oui, ces hommes . . .

— Oh I Je n'ai pas eu grand'peine à les faire partir. Quand ils m'ont entendu, ils étaient déjà loin ! . . . Mais aussi, dit le jeune homme en se rapprochant un peu, com-

10 ment, à une telle heure une femme seule . . .

— C'est que Ton m'a retenue tard à mon magasin ! fit-elle le plus naturellement du monde. Et puis, vous savez, on n'a jamais peur ! C'est la première fois que, dans ce quartier . . .

15 — Vous habitez de ce côté ? dit Jean Mornas.

— Tout près. A Montmartre.

Elle saluait d'un signe de tête avec une douce expression reconnaissante et, sa main posée .encore sur son porte-bonheur comme si elle y eût tenu par-dessus toute 20 chose, elle fit un mouvement comme pour s'éloigner.

Mais, respectueusement, Mornas insista. Il ne voulait

pas l'abandonner là, dans cette nuit, les rôdeurs pouvant

la rejoindre ; et, confiante, elle se laissa guider jusqu'à

son logis, par ce jeune homme qui marchait à ses côtés

25 comme un frère aîné.

En chemin, Jean Mornas apprit qui elle était. Une jeune fille, une ouvrière, vivant avec sa mère, et revenant, ce soir-là, un peu plus tard que de coutume, à cause de ce qu'elle appelait le coup de feu des étrennes, rap- 30 porter de l'ouvrage dans un grand établissement de confection du boulevard Poissonnière.

Elle parlait assez bas, la voix timide, distinguée.

Mornas ne la questionnait point, et ces confidences si

simples venaient tout naturellement à la jeune fille qui,

36 se remettant peu à peu de son émotion, très violente et

l'hypnotisme. 15

nerveuse tout à l'heure, répétait encore, essayant de sourire maintenant:

— Sans vous pourtant, monsieur, ma pauvre petite médaille !

— Votre médaille? disait Mornas. Et vous aussi, 6 mademoiselle !

— Et moi, oui. Mais peut-être que Tune a protégé l'autre. Elle ajouta :

— C'est maman qui m'a donné ce porte-bonheur. Tout

ce que j'ai. Et la médaille est celle de ma première com- 10 raunion. C'est pourquoi j'y tiens tant, vous comprenez.

Mornas, qui portait en lui tous les scepticismes de son temps, était surpris profondément. Il s'attendait fort peu à rencontrer ce ton d'idylle, à cette heure, sur les boulevards de l'ancienne banlieue. Mais, au total, 15 Paris, depuis longtemps, ne l'étonnait plus. Jean savait que l'immense ville contient tout : du stras dans ses joyaux, des joyaux dans son fumier. La jeune fille qu'il écoutait là n'avait certes rien d'une comédienne, et ce qu'elle disait était vrai évidemment. Jean Mornas en 20 éprouvait même une surprise joyeuse. C'était comme une boufiee des crédulités d'autrefois, un parfum de sa jeunesse qui le caressait brusquement.

Il avait traversé, aux côtés de la jeune fille, la place Pigalle, et regardant les longues files lumineuses des becs 25 de gaz du boulevard vide, à peine traversé d'ombres inquiétantes, comme de larves humaines, il se demandait s'il n'était pas indiscret en continuant à suivre ainsi cette enfant jusqu'à son logis.

Mais elle, avec une franchise naïve : 30

— Oh ! vous ne me gênez pas ! Et même s'il n'était

pas si tard, maman, si elle savait ce qui est arrivé, serait

bien heureuse de vous remercier ! La pauvre femme !

. . . En aura-t-elle une peur, quand elle apprendra . . .

J'ai envie de ne rien dire ... 35

16 JEAN M0RNA8, OU

Puis se reprenant :

— Mais si, je lui dirai ... Je lui dis tout.

Jean Mornas entendait ainsi, dans cette froide nuit,

chanter comme un refrain de printemps. La voix d'en-

5 fant de la jeune fille le surprenait et lui plaisait. Il eût

voulu que la nuit durât toujours et que cette promenade

durât autant que la nuit.

Ils avaient, par une rue grimpante, monté vers Montmartre lentement et, après quelques pas faits dans une 10 autre rue transversale, la jeune fille s'était arrêtée en disant :

~ C'est la !

Machinalement, Mornas regardait le nom de la rue gravé sur la plaque bleue : nie Audran.

15 Une ruelle de quelques pas donnant sur la rue des Abbesses, avec des maisons d'ouvriers, des blanchisseries de pauvres, entre de hauts logis de petits bourgeois.

Au seuil d'une maison basse, la jeune fille tendit la main à Jean:

20 — Encore merci, dit-elle, et de tout mon cœur.

La lumière du gaz voisin colorait maintenant cette fine tête, tout à l'heure blêmie.

— Je ne vous verrai plus, mademoiselle, dit-il, mais j'ai été bien heureux d'avoir pu . . .

25 Elle l'interrompit :

— Et pourquoi ne me verriez- vous plus? Maman voudra certainement vous connaître . . .

— Votre mère ? ... Je ne sais pas même son nom !

— Madame Lorin !

30 — Et vous, mademoiselle, vous ?

— Moi?

Elle souriait un peu.

— Mais, moi, je m'appelle comme elle, moi.

— Je sais bien, dit Jean Mornas en hésitant un moment 35 . . . Mais . . . votre autre nom . . . votre petit nom . . .

l'hypnotisme. 17

Elle hésita aussi, comme lui, puis avec cette franchise gaie de tout à l'heure :

— Oh ! j'ai un nom que je n'aime pas beaucoup : Lucie !

— Il est très joli ! 5

— Vous trouvez? Moi, non . . . Au revoir.

Elle avait sonné, et la petite porte s'ouvrait sur le corridor éteint et l'escalier noir.

Jean Mornas vit Lucie disparaître, et, la porte refermée lourdement, il resta un moment là, debout, pensif; 10 puis, regardant encore cette rue Audran qu'il ignorait tout à l'heure, il redescendit vers là ville, et rentra, songeur, chez lui — de l'autre côté de Paris — se demandant où la crédulité va se nicher, et revoyant, sous la lumière du bec de gaz, dans l'ombre, cette jolie fille 16 blonde dont la nuque fine et frêle semblait plus blanche, penchée sur la petite médaille qui brillait.

Il essayait à présent de railler lui-même l'espèce d'émotion qu'il avait ressentie tout à l'heure auprès de cette enfant qui, simplement, honnêtement, le laissait, recon- 20 naissante, venir avec elle à travers les rues jusqu'à sa maison ; et il ricanait, gouailleur, en répétant tout haut dans sa chambre vide :

— Le porte-bonheur de ma mère ! ... La médaille de ma première communion ! Il y aurait donc encore, dans 25 le terrain parisien, des fossiles de ce genre-là ? . . . Allons donc ! Une farceuse, M"" Lucie, qui m'a joué les rosières ... Tu es encore naïf, mon pauvre Jean, toi qui

te vantes de ne croire à rien ! . . . Peut-être ne vaut-elle pas mieux, avec sa petite médaille et son air de vierge, 30 que les chenapans qui la prenaient au poignet. Et pourtant ! . . .

Il s'endormit en revoyant toujours le bon sourire confiant de Lucie Lorin et la nuque blanche sous les petits frisons d'or. 36

— A quoi, se disait Jean Mornas, les jours qui suivirent, et lorsqu'il eut revu Lucie, oui, à quoi me mèue.

5 rait cette amourette ? A une folie ou à une bêtise I . • • Il s'était bien juré de ne jamais faire de sottises, et quant aux folies, ses ambitions devaient l'en préserver certainement, car il était ambitieux, Jean Mornas, ambitieux de fortune, de vie facile et de bonheur argent

10 comptant, ambitieux de tout ce que promet aux appé' tits le grand réveillon de la vie moderne.

Jeune, robuste, le sang bouillant, les dents avides, il entrait hardiment dans la vie, avec des audaces de conquérant et des violences d'insurgé.

15 — Je suis né sous les orangers de Nice, disait-il souvent avec une sorte de gaieté farouche et de bravade, et je mourrai sous le ventre d'un canon ou sur les pavés d'une barricade. Du soleil au début, de la poudre et de la boue au dénouement ; voilà ma vie. D'avance, je la

20 connais!

Et lorsque, dans quelque café de la rive gauche où, lorsqu'il parlait, on faisait cercle, il avait jeté de sa voix gutturale, volontairement prise dans les notes profondes, cette déclaration mélodramatique, Jean Mornas pro-

25 menait autour de lui ses yeux sombres incendiant sa figure un peu jaune, et, en tortillant le bout pointu de sa barbe noire, il cherchait, dans les regards de ses auditeurs, l'effet qu'il avait produit. Puis, haussant les épaules et relevant le front, un front sinueux planté de cheveux

30 drus, il ajoutait, l'œil sur l'horizon, comme s'il y découvrait un avenir défié d'avance :

— Oui, voilà comment je périrai. A moins ... à moins que je ne fasse fortune, et que je ne trépasse douillettement dans un lit de plume, comme un canard ! . . .

35 On était habitué à ses boutades, au quartier Latin.

li^HYPNOTISME. 19

Il y parlait haut, faisant sonner comme un clairon sa voix de métal. Il donnait à la discussion, à la moindre causerie d'étudiants, l'accent et le ton d'une harangue populaire. On l'avait entendu tout un soir, dans une parioite de jeunes gens, au fond d'une brasserie, soutenir 5 que la vieille morale est une douairière caduque, la vertu une duègne, et qu'un homme qui ne tuerait pas le mandarin, dans la vie, ne serait qu'un imbécile.

— Oui, le mandarin, vous savez bien, le fameux mandarin idéal dont on a tant parlé sans savoir au juste qui 10 l'a inventé; ce mandarin, lequel, en Chine, mourrait subitement sur le coup, pourvu que l'on souhaitât ici son trépas, à distance, fût-ce pendant une seconde ! . . . Tuer le mandarin ? Il faudrait être bien niais pour hésiter à lui tordre le cou, à ce Chinois-là, et crânement godiche 15 pour avoir des scrupules ... Le mandarin ! Il ne s'agit pas de savoir si on le tuera, le mandarin, il s'agit de savoir si on le rencontrera, voilà tout. Ah I le rencontrer, à poi*tée de main, ce satané mandarin, voilà la grosse affaire, voilà le problème I That is the question ! 20 Quant à " l'immoler " (et Mornas riait), si on était certain qu'il n'y a de juges ni à Berlin, ni à Paris, ni à Pékin, on serait un pur idiot si l'on hésitait ! Je tuerai le mandarin quand on voudra, moi ! Dites-moi seulement le numéro de la rue où il demeure I . . . Au pays jaune, là-bas ... 25 et même plus près!

Et le rire sombre de Jean Mornas accompagnait ces déclarations sinistres " comme le roulement de tonnerre suit l'éclair," disait-il quand on lui parlait de l'accent habituel qu'avait son ricanement. 30

L'affectation avec laquelle Jean revenait sur ce sujet de casuistique l'avait même fait surnommer le Mandarin^ parmi les auditeurs qui s'amusaient à le voir allumer ses feux d'artifice comme des pyrotechnies, mais chargées à balles. " As-tu vu le Mandarin ? Le Mandarin viendra- 35

triï ce soir? Tu connais le dernier mot du Mandarin?" c'étaient des questions qu'on s'addressait couramment au Quartier où, sans avoir rien produit, ni livre, ni poème, rien que des palabres, Jean Mornas, le Mornas des

5 orangers de Nice et des pavés de Paris, passait déjà pour une personnalité et hun^ait, comme un gros vin, le bouquet de la gloire.

La gloire? Il s'en moquait bien cependant! Et d'ailleurs, on ne prêtait rien sur elle à la Monnaie.

10 II était de son temps : ne croyant qu'au succès, niant l'idéal, regardant comme des dupes tous ceux qui, dans la déroute des chimères, soutenaient la retraite de ces vieilles vertus bourgeoises : la patience, la simplicité, l'honnêteté sans fracas — des antiquailles. Depuis qu'il

15 avait quitté son pays du Midi pour venir à Paris chercher fortune, il remuait ciel et terre; il eût pétri la boue et dressé les pavés, comme il disait, pour conquérir sa place au soleil. A vingt-huit ans, avec des facultés puissantes, on eût pu croire qu'il la souhaitait, cette gloire.

20 Non, Mornas, encore un coup, savait ce qu'elle vaut. Il

. avait rencontré par les rues des hommes illustres que les portefaix coudoyaient et que les fiacres éclaboussaient en passant ; il avait suivi le convoi d'un artiste célèbre et contemplé ironiquement l'habit vert de membre de

25 l'Institut jeté sur le drap noir, comme une défroque, et les décorations épinglées, navrante parure, sur ce drap banal. La renommée ne servait à rien, et laisser un nom après soi ne suffisait pas à Mornas. Etant vivant, il voulait vivre et il eût donné tous les rêves de célébrité

30 et d'amour, toutes les chansons des vingt ans, fanfares ou romances, pour la richesse qu'il n'avait pas et qu'il enviait.

Il était médecin ; il avait passé par toutes les étapes de la carrière, externat, internat, puis, son grade de docteur

35 pour arme, il s'était jeté dans la mêlée, hardiment, avec des

l'hypnotisme. 21

milliers et des milliers d'autres, chirurgiens sans clientèle, savants faisant antichambre à travers Paris, leur tête bourrée d'érudition, leur cœur gonflé d'espoirs et leur estomac vide. Trop de médecins dans la grande ville I Deux mille, trois mille peut-être ! Toutes les avenues 5 bouchées. Partout une obstruction de cohue. La mode, la vogue qui vaut plus que l'autorité, allant aux uns et le flot humain qui se précipitait vers les célèbres, laissant les débutants sur le pavé, comme une épave sur le sable. Mornas se sentait des morsures en pleine chair, des ré- 10 voltes d'appétits et d'amour-propre. Il se demandait, irrité et pauvre, s'il irait enterrer ses chimères dans le trou de sa province comme dans une fosse oubliée, ou s'il enfoncerait la porte du succès, à Paris, d'un coup d'épaule. L'épaule même s'y lassait et la porte était dure. Alors 15 Jean vivait de hasards, de clients raccrochés, de maladies de pauvres diables, d'agonies de misérables, et, peu à peu, il se dégoûtait même de ces besognes sans honneur, de ces mansardes visitées où l'odeur de misère le prenait à la gorge, de ces escaliers gras montés et re- 20 montés sans proflt. N'ayant pas, pour se rehausser le cœur, l'amour vaillant de son art ou la pitié pour les souffrances, il traînait dans ces travaux perdus sa lassitude chaque jour grandissante et, méprisant la médecine, n'en ayant ni la foi ni la passion : " Bah ! se disait-il, à 25 quoi bon user sa vie à cette continuelle attente ? S'il y avait une occasion de profit ou de tapage, épidémie, guerre, catastrophe quelconque, est-ce que je sais ? A la bonne heure! En un jour on est connu! En une année, on est riche ! On risque sa peau et, si on gagne, on 30 l'emplit! Mais les jours vides, les nuits longues, les besognes creuses,, la patience ! Allons donc ! Le monde est aux lymphatiques, a-t-on dit. Pas du tout ! Il est aux impatients !"

Et il ne porta plus ce titre de docteur que comme la 35

22 JEAN MOBNAS, OU

tunique usée de quelque ofScier démissionnaire promenant Tuniforme râpé dont il aurait arraché les galons.

Jean Mornas, lorsqu'il avait rencontré Lucie, habitait, 5 rue Racine, une chambre d'étudiaut famélique et battait le pavé à la recherche de ce qu'il appelait Voccadon. S'il réussissait (à quoi? peu lui importait!) il rendrait bien fiers, là-bas, dans leur petite ferme entourée d'oliviers gris, aux environs de Nice, les braves gens qui

10 s'étaient, pour l'élever, saignés aux quatre veines et disaient maintenant tout glorieux : " Le petit est docteurmédecin à Paris I" D'humbles bourgeois à demi paysans, rêvant pour leur enfant un autre champ de manœuvre que la banlieue monotone et l'horizon dans lequel

15 ils avaient végété contents de leur sort, sans ambition pour eux-mêmes, mais gonflés d'espoir pour ce fils unique, lauréat du lycée. '' Et éloquent, ah I le mâtin ! . . • Éloquent à être avocat, député, ministre, tout ! . . ."

Oui, et Momas le savait bien. Éloquent de cette âpre

20 éloquence qui, dans les réunions publiques, ne fait pas seulement trembler les vitres mais donne des frissons aux appétits, des doutes aux consciences. Un journal de la rive gauche avait défini Mornas : ** une voix de cuivre dans un corps de fer." Des muscles vigoureux

25 au service d'une ténacité formidable. La flamme de la jeunesse dans les prunelles ; mais le cœur vide et comme déjà lassé de battre, et toutes ses audaces mêmes paralysées par une sorte de dégoût de toutes choses, un ennui haineux, l'ennui de la médiocrité à laquelle il se sentait

30 voué, pauvre et fils de pauvres, ne redoutant qu'une lèpre et qu'un mal : la misère.

— Quel dommage, disait parfois Mornas, avec son ricanement guttural, que je ne puisse vendre mon âme au diable, comme autrefois! U y aurait là un débouché

35 tout trouvé et — il riait plus fort — ce serait tout profit.

l'hypnotisme. 23

car dans le marché^ au moment de la livraison de la marchandise, le diable serait certainement volé.

Vivant ainsi, comme de hasards, dans un monde où l'activité intellectuelle s'exacerbait, Jean Mornas gagnait sa vie comme il pouvait, dans le harassement de travaux 5 mal rétribués, compilations d'histoires, notes prises aux bibliothèques pour le compte d'un jeune homme riche qui préparait un livre sur les Origines de la Médecine et se payait de la renommée à bas prix ; répétitions données à des gamins insolents qui confondaient les professeurs 10 avec les serviteurs dans un même mépris de la domesticité. Et, médecin sans malades, cœur sans foi, cerveau sans chimère, écrivain sans nom et amoureux sans amour, Jean Mornas, aigri et amer, promenait dans Paris sa pauvreté orgueilleuse et ses appétits étouffés. 15

Il lui prenait parfois, il lui prenait souvent des idées folles de quitter sa chambre froide, son logis carrelé, les couloirs où il entendait avec colère, derrière les portes minces, des rires juvéniles, des pâmoisons de grisettes, des chansons de femmes, et d'aller demander des nuits 20 sans cauchemars et des jours sans envie au soleil de la banlieue de Nice, là-bas, sur la route de Villefranche, dans le petit jardin où sa mère ourlait quelque linge à côté de son père lisant un journal, sous le grand figuier où nichaient les pintades. 25

Mais retourner au pays comme un soldat battu, aller s'enterrer dans un trou de province et j finir en posant des moxas à des paysans, comme un apothicaire ! Quitter Paris, cet océan, pour une mare ! Jean Mornas se raidissait contre ces velléités d'abdication et de faiblesse ; 30 et, relevant alors son front têtu, il regardait, dans son misérable miroir tacheté de squames comme une peau malade, sa figure énergique et mâle, puis hardiment :

— Allons donc ! Non, je ne suis pas bâti pour les bourgades! ... Il me faut Paris, et j'aurai Paris! 35

24 JEAN MOKNAS^ OU

Qu'est-ce qui me manque? L'occasion. Tout homme a son heure.

Dans un rire dur, il ajoutait :

— Son heure ... et son mandarin !

5 Mais il baissait la voix comme si quelqu'un eût écouté. Puis, se moquant de sa crainte :

— Suis-je béte ! S'il est en Chine, le magot, il ne m'entend pas !

Jean Mornas maintenant, et depuis sa rencontre avec Lucie, avait une raison nouvelle pour ne pas re-

15 tourner s'enfouir dans la banlieue de Nice. Cette jeune fille, en supposant qu'il eût accepté de végéter en province, eût suffi pour le retenir à Paris. Il avait repris bien des fois, curieusement d'abord, machinalement ensuite, le chemin de la rue Audran, et lui qui n'avait ja-

20 mais " sacrifié au sentiment," comme il disait avec son éternelle ironie, peu à peu il s'attachait avec une violence étrange à cette jeune fille qui, elle aussi, Taimait, toute prise d'une touchante admiration pour cet homme si supérieur à elle.

25 Oui, la curiosité seule avait tout d'abord attiré Jean, ou peut-être un besoin instinctif de roman, inévitable chez un homme de vingt-huit ans, même chez un " homme fort" comme Mornas prétendait l'être. Et Jean avait ainsi, peu à peu retrouvant facilement l'humble

30 rue où il l'avait conduite, revu la jeune fille qui l'avait présenté à sa mère, une pauvre brave femme tout heureuse de remercier celui dont Lucie lui avait tant parlé : " le sauveur de ma pauvre petite! . . ."

— Oh I le sauveur! . . . répondait Mornas. Je me suis 35 trouvé là par hasard.

— Par hasard ! par hasard ! Il n'y a pas de hasard, monsieur. Et, — moquez-vous de moi, — j'ai été allumer un cierge, beaucoup pour ma petite, un peu pour vous, à Saint-Pierre de Montmartre !

"Moquez-vous de moi!" Eh bien ! non, il ne se mo- 6 quait pas d'elle, cet incrédule ! Il trouvait à ces naïvetés un certain charme bizarre. D'ailleurs, pour lui, la foi ou la superstition étaient des manifestations cérébrales quelconques ; il les acceptait comme des faits. Et puis sa vanité se sentait satisfaite par cette reconnaissance 10 qui, chez la mère comme chez la fille, revêtait tout naturellement la forme de l'admiration. Il avait pris, peu à peu, l'habitude de revenir chez M"" Lorîn.

C'était pour lui comme un repos. Il en éprouvait, dans la rude bataille parisienne, une impression de fraî- 15 cheur, un bien-être de halte. M™* Lorin, sans oser trop le dire tout haut, trouvait bien un peu fréquentes les visites de ce jeune homme, mais Lucie avait l'air si heureux lorsque Jean apparaissait dans le logis de la rue Audran, et Jean lui-même, là-haut, adoucissait tellement 20 ses âpretés, semblait à la fois si dévoué et si triste, que les deux femmes, quasi apitoyées et charmées, ne s'étonnaient plus qu'il reparût chez elles.

Jean, sans que personne soupçonnât même l'existence de ce roman qui eût paru trop naïf aux auditeurs ordi- 25 naires des paradoxes du Mandarin, avait ainsi fait deux parts de sa vie : l'une toute de représentation et de pose, de lutte fatigante, de colère hardiment affichée, celle du déclassé volontaire, du médecin sans clients et du mineur en quête d'un filon ; l'autre cachée, souriante, consolante 30 comme celle du fiancé qui adore et n'a d'autre inquiétude que la couleur des roses qu'il portera le soir. Et, selon le cadre où il apparaissait, ce n'était plus le même homme. Il y avait, se disait-il à lui-même, un Mornas de la rive droite et un Mornas de la rive gauche. Et, 35

26 JEAN MORNASy OU

ce qu'il ne comprenait guère, c'est que celui-ci, pratique comme un Yankee, ne regardait pas celui-là comme un parfait imbécile.

Le Momas amoureux était, en effet, le contraire du 5 Mornas ambitieux. La nature a de ces contrastes. L'homme qui eût poussé des milliers de gens à la révolte, l'occasion trouvée, devenait doux et comme intimidé devant un sourire enfantin de jeune fille. Il connai.ssait maintenant l'existence de M""* Lorin, et cette histoire

10 simple, banale comme la vie des humbles, qu'il eût déclarée insignifiante et ennuyeuse, si on eût voulu la lui conter en prétendant l'attendrir, lui avait souvent fait monter aux yeux une larme, lorsque Lucie lui parlait. — Une larme bête ! songeait-il.

15 Tout le passé de Lucie était noir et froid, lugubre, mais sans que des tristesses de sa jeunesse la pauvre enfant gardât d'autre souvenir qu'une résignation douce. M"' Lorin lui avait enseigné à accepter toutes les épreuves. Elle aussi avait durement souffert. Pauvre

20 ouvrière du faubourg, elle épousait à seize ans le père de Lucie, un joli garçon, le seul amour de sa vie, et elle pouvait croire pendant des années que le ménage serait heureux. Puis le mécanicien, beau parleur méprisant l'atelier pour les réunions où il pérorait, éblouissant les

25 camarades et plus fier d'une soirée de bravos que d'une journée de labeur, désertait le foyer peu à peu, laissait la ménagère à ce qu'il appelait ses bigoteries et lui parlait, dans une langue emphatique, des beaux grands rêves qu'il faisait, voulant délivrer le prolétariat et

30 affranchir la femme des misères où elle croupissait. " Mais, je ne croupis pas, je t'assure, Vincent ! — Tu ne croupis pas ? Ne me dis pas ça !.. . Quand on se resigne à son asservissement on est digne de ses chaînes !" Tous ces grands éclats effrayaient beaucoup l'humble

35 créature douce, timide, peureuse et dévote. La tour-

mente devait bientôt emporter Vincent Lorin, qui était brave.

On n'avait jamais bien su ce qu'il était devenu, en mai 1871, il j avait quatorze ans, et la mère de Lucie le croyait fusillé, enfoui dans le tas des morts anonymes. 5 Alors elle faisait dire des messes pour le repos du pauvre garçon par le curé de Montmartre, qui les avait unis autrefois. Elle n'avait jamais voulu se remarier : elle élevait la petite, demeurée très nerveuse depuis les émotions du siège, et, comme par une cruauté voulue du sort, 10 elle sentait, la pauvre femme, qu'elle s'éteignait, s'en allait doucement, s'anémiait, disait le docteur Pomeroy.

C'était, ce docteur, un vieux médecin de quartier, pauvre brave homme connu, bien connu à Montmartre, et bienfaiteur plutôt que docteur des malheureux ; il 15 avait jadis sauvé du croup Lucie enfant ; maintenant il soignait la mère affaiblie, il lui apportait de temps à autre quelque bouteille de Banyuls ou de Séguin dans une poche de son pardessus. Une façon à lui de régler ses honoraires. 20

Ce bon docteur Ponjeroy ! Lucie le voyait toujours arriver avec joie : grand, maigre, avec des cheveux longs, tout gris, et toujours actif, toujours pressé, ne se plaignant aucunement de monter trop haut dans les maisons, au contraire, " Bonne gymnastique de grimper." 26

Jean Mornas n'avait jamais vu, rue Audran, le docteur Pomeroy. Tant mieux. Il préférait que tout le monde, même le médecin, ignorât ses visites chez M"* Lorin. Il le connaissait de renommée pourtant. Ce n'était pas un savant, M. Pomeroy, mais c'était un type 30 de dévouement simple et de bonté vraie. Il avait refusé la croix pour laquelle on le proposait, au lendemain d'une épidémie où il donnait l'exemple en risquant sa vie, et les étudiants citaient volontiers la réponse du brave homme : " On ne décore pas les gens pour avoir fait leur 35

devoir. Quand j'aurai fait plus que mon devoir, je ne dis pas, nous verrous !"

— Alors qu'on lui campe un prix de vertu et qu'on n'en parle plus! disait Momas lorsqu'on louait trop 6 longuement le docteur devant lui.

Il devait cependant se trouver en face du docteur, le jour où mourut M™* Lorin. L'anémie, à la fin, avait emporté la pauvre femme, et Lucie, écrasée, s'était trouvée seule, un matin. Le petit appartement de la rue

10 Audran lui semblait immense, dans le vide épouvantable que laissait la mère en partant.

Les nervosités singulières, maladives depuis l'enfance de la jeune fille, se réveillaient alors, plus aiguës, sous la morsure de ce malheur. Jean en était même efirayé

15 d'abord ; puis le temps passait, assoupissant la douleur comme la fatigue alourdit une paupière, et, peu à peu, cette sorte de sommeil de nos soufirances succé4ait chez Lucie au désespoir fou, et les consolations, la tendresse, l'amour de Mornas étaient pour beaucoup dans le calme

20 relatif où Lucie entrait doucement.

Jean ne réfléchissait pas, ne voulait pas réfléchir à l'impasse dans laquelle il s'engageait. Séduit par le charme timide, par la faiblesse même de cette enfant, il la retrouvait, presque chaque jour, avec des joies tou-

25 jours nouvelles, et il se laissait aller à cette aflection comme à un paradoxe nouveau, à un paradoxe en action.

Et Lucie s'était habituée à lui tout dire : ses chagrins, ses humbles espoirs et les rêves qu'elle faisait naguère

30 de donner à la chère morte une vieillesse sans fatigue. " Voilà : elle se serait établie, un jour, elle aurait travaillé pour celle qui n'était plus. Les enfants se doivent aux parents qui les ont élevés, n'est-ce pas ?" Il y avait, dans l'âme résignée et dans l'humble esprit de Lucie,

35 des honnêtetés toutes simples, rafraîchissantes comme

l'hypnotisme. 29

une source claire. Et, tout simplement pour lui plaire, Momas se faisait bon et dévoué, et, — qu'en eût-on pensé au Quartier? — cachant le bouquet dans sa .poche pour qu'on ne le vît pa£, lui, des fleurs'à la main dans une rue de Paris, il lui portait des violettes qu'elle gardait, gard- d ait longtemps encore après qu'elles étaient fanées.

Cette halte dans sa vie ne pouvait d'ailleurs durer longtemps pour l'ambitieux. "Où le mènerait cette amourette?" Il s'était depuis longtemps posé le dilem- 10 me : bêtise ou folie. Folie, c'était d'associer Lucie à sa vie, de l'entraîner dans sa lutte, de la condamner à sa misère— qui sait? — de lui donner son nom. Bêtise, c'était de se jeter avec elle, insoucieux de l'avenir, de la jeter plutôt, à cette existence banale et sinistre jusque 15 dans ses gaités de bohème, où se rencontre, au bout, — comme le dénouement de ces amours buissonnières, — quand ce n'est pas la mairie, l'hôpital.

Elle l'aimait assez, la pauvre fille, pour s'abandonner à la volonté de Jean. A côté de lui elle se fût laissée 20 vivre dans une sorte de torpeur délicieuse qui lui eût semblé le calme rêvé après les tristesses de sa jeunesse. Elle n'eût point songé, elle n'eût pas prévu que, le caprice de Momas une fois passé, elle pouvait, un matin, se retrouver devant l'épouvante de la chute, et n'ayant 25 d'autre refuge que le pavé de la rue. Comme elle adorait Jean, il ne pouvait lui venir à la pensée qu'être adorée de lui, c'était être perdue. Elle n'eût rien calculé, rien redouté, rien regretté.

Mais Jean calculait pour elle. 30

Il était pris, remué jusqu'au fond de l'être par cett^ passion qui l'étonnait lui-même et le charmait. Délicieusement, dans la solitude de sa chambre de la rue Racine, il songeait aux doux yeux bleus honnêtes, à la chevelure blonde, au sourire confiant de Lucie, à cette joie 35

vivante, qui, là-bas, venait lui ouvrir la porte. Il n'avait jamais rêvé pareille maîtresse, et sa vanité se sentait caressée par cet amour. Mais c'était là qu'il appelait à lui toute sa force, résolu à couper court à ce roman qui 5 deviendrait un obstacle certainement s'il durait plus 'ongtemps.

— Un homme, pensait Mornas, un homme fort doit toujours être disponible dans un temps où, d'une minute à l'autre, l'occasion peut surgir, la souveraine occasion.

10 Alors, à quoi bon compliquer sa vie d'un amour inutile ? Mais Mornas avait aussi des raf&ïïements de conscience ou des scrupules. Se laisser envahir plus profondément par un amour déjà trop redoutable ? Non ! non ! ... Le mieux était donc de rompre. Oui, rompre

15 la chaîne avant même de l'avoir rivée. La briser tandis qu'il jouait encore avec elle ; fuir, pendant qu'il ne s'était heurté ni à l'amourette banale, ni à la folie de la passion.

— Allons ! . . . Lucie aura été une vision, une appa- 20 rition, ce qu'on voudra, dans ma vie ! . . . Mais je n'ai

pas de temps à perdre avec les fantômes ! . . . Coupons le câble !

Il ajoutait, en refaisant ce chemin de la rue Audran, qu'il avait fait tant de fois depuis sa première rencontre 25 avec Lucie :

— Elle me maudira, me trouvera méchant, sans pitié ... Et elle peut cependant, comme M"* Lorin, brûler un cierge à Saint-Pierre de Montmartre ... Je l'aime, elle m'aime, et je l'ai respectée : c'est assez rare !

l'hypnotismk 31

Depuis une heure peut-être, sans se parler, ils étaient là face à face, dans la tristesse de la petite chambre du cinquième étage de ce logis de Montmartre. Lui, de 6 temps à autre, regardait la jeune fille qui, levant alors sa tête qu'elle tenait baissée sur un travail de couture, enveloppait le jeune homme d'un bon regard dévoué, très doux et peureux. Puis il détournait les yeux et, du haut de la fenêtre, contemplait l'horizon morne des mai- 10 sons voisines, les toits noircis, les murs grisâtres, et plus loin, la grève immense, Paris, avec ses maisons pressées comme des grains de sable, et ses églises et ses dômes et ses haleines et ses fumées et son mystère de grand corps monstrueux, — Paris, enveloppé de sa propre brume, 15 sous un ciel de printemps d'un bleu pâle, ironiquement léger et tiède.

D'en bas, du fond de ces trous creusés comme des galeries de mine entre les maisons, — des trous qui étaient des rues, — des bruits de fiacres, les sourds grondements 20 de la fourmilière humaine montaient. Et Jean Mornas se sentait plus amer, plus triste et plus seul dans ce têteà-tête avec cette jeune fille qui travaillait là, silencieusement, comme une condamnée dans une prison — et qu'il allait, tout à l'heure, brusquement frapper d'un coup au 25 cœur.

Il se disait maintenant qu'il l'aimait, qu'il l'aimait vraiment et qu'elle tenait plus qu'il ne se le fût imaginé à sa vie vraie. Elle avait, avec ses vingt ans, une telle candeur enfantine, qu'elle apaisait jusqu'aux rages de ce 30 révolté. Puis, son adoration de cet homme éloquent, vibrant, entraînant, touchait, séduisait, désarmait Mornas. Il ne lui déplaisait pas, à cet orateur, tribun de brasserie, politicien de demain, ambitieux de la vie facile du jouisseur et des bravos de la tribune, célèbre dans ce 35

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microcosme des grands hommes inédits qui se lève, de dix ans en dix ans, comme une moisson où les premiers orages laissent rapidement si peu d'épis debout ; il ne lui déplaisait pas, à cet affamé de bruit et d'argent, d'avoir

6 pour confidente et pour admiratrice cette orpheline ne voyant plus au monde, n'aimant plus sur terre que lui.

Au moment de rompre, il éprouvait l'angoisse de la blessure qu'il allait faire et — sentiment éternel — l'anxiété égoïste de la souffrance qu'il allait ressentir lui-même.

10' Pourtant il fallait prendre un parti, frapper, dire adieu, disparaître. Il eût pu ne point revenir, écrire ou ne pas même donner de ses nouvelles, mais le cuisant spectacle de cette scène ne lui déplaisait pas. L'amertume des larmes que l'on fait verser a son âpre ivresse. Puisqu'il

15 allait souffrir, Jean voulait voir du moins combien elle souffrirait. Tandis qu'il contemplait Lucie, la lumière caressant ce front baissé où les cheveux blonds semblaient de légers fils d'or, il se répétait, comme pour s'éperonner dans sa résolution, ce qu'il s'était demandé

20 tant de fois fiévreusement :

— A quoi te mènerait cette liaison ? A quoi ? Oui, mais elle lui tenait au cœur plus qu'il ne le pensait. Et, au moment de déchirer ce petit roman, chaste et doux, et qui n'aurait pas de dénouement, Mornas

25 éprouvait là une impression cruelle, inattendue, comme

si cette part de sa vie, la part cachée et consolante, lui

eût importé plus encore que l'autre, plus que la parade

et la bravade en pleine lutte et comme en plein vent.

Il se décida cependant à parler, tout à coup, comme

30 un homme qui, après avoir bien examiné le couteau, l'enfonce en pleine chair.

Il dit à Lucie, brusquement, que désormais — oui, dès à présent — elle n'avait plus à l'attendre. Il avait réfléchi. Ces visites fréquentes, qui lui devenaient une

35 chère habitude, n'étaient plus possibles. Une nécessité

l'hypnotisme. 33

de situation, de fortune, d'hounêteté, Tobligeait à laisser pour toujours la jeune fille seule et maîtresse de sa vie.

Il parlait vivement, avec une sorte de brusquerie colère, comme s'il eût voulu s'étourdir. 6

Un cri de Lucie l'arrêta.

— Ne plus revenir? ... Ne plus me revoir? Et pourquoi ?

— Ah ! pourquoi ?

Elle avait laissé échapper de ses doigts son ouvrage 10 qui venait de glisser jusqu'à ses pieds, et, les bras le long du corps, elle levait vers lui ses pauvres yeux bleus un peu égarés, tout tristes.

Et lui essayait alors de donner ou de trouver de bonnes raisons pour expliquer ce départ. Il n'était pas 15 riche et ne pouvait associer à son existence une créature aussi pauvre que lui-même. Courageux pour supporter seul le poids de la lutte, au besoin le carcan de la misère, il souffrirait trop en voyant souffrir un être aimé. De quoi vivait-il ? De tâches harassantes, des labeurs d'un 20 manœuvre cérébral. Un vieux savant de province ou plutôt un érudit de pacotille, lui faisait, depuis un mois, passer des nuits à des travaux abrutissants. Oui, un collectionneur de paperasses, pris sur le tard de l'ambition d'écrire, rêvant, à deux pas de la tombe, de cou- 25 ronnes académiques et incapable de rien produire, avait choisi pour collaborateur anonyme, pour teinturier littéraire, ce Jean Mornas, dont un de ses neveux, étudiant d'hier, lui avait parlé. Jean allait souvent à Versailles où habitait le bonhomme et se desséchait le cerveau pour 30 le compte de cet écrivassier de hasard, avare et maussade.

— Voilà ma vie, mes ressources. Vous voyez que c'est peu vraiment! . . . J'aurais dû rester médecin. Mais la médecine me dégoûte. Je n'y crois pas à la 35

médecine ! . . . Alors, quoi ! je suis un ouvrier oonune vous, Lucie, disaitrîl alors, de cette voix âpre qu'il avait aux heures de revendications et de discours agressife . . . oui, un ouvrier en pantalon luisant et en redingote râpée, 6 et qui n'a même pas la certitude de pouvoir nourrir par son travail la compagne qu'il se choisirait, comme le casseur de pierres nourrit, du moins, sa femme de ses mains ! Voilà ce que je suis, moi ! . . . Quand on n'est que ça, on n'attache pas le pavé qu'on traîne au cou de ceux qu'on

10 aime!

Mais il avait beau noircir aux yeux de la jeune fille cet avenir qu'il lui montrait gros de misère, lourd de nuées : elle essayait de sourire. Rien de cela ne l'effrayait, elle, rien. Lentement, elle s'était habituée à l'afièc-

15 tien de Jean et avait-elle jamais cherché à savoir -s'il était riche, et comment il vivait et ce qu'il rêvait ? 11 apparaissait, dans son petit logement d'orpheline, comme le seul être qu'elle aimât, qu'elle connût presque. Elle savait que M"* Lorin le trouvait distingué et bon. Jean

20 avait suivi, seul, avec quelques voisins, le convoi de la pauvre femme, et depuis ce temps, il semblait à Lucie que Mornas fût de sa famille. Elle ne se demandait pas comment elle l'aimait, elle l'aimait, voilà tout. Et l'idée que Jean pût lui annoncer, un jour comme au-

25 jourd'hui, qu'il ne reparaîtrait plus, que c'était fini, fini,

qu'il s'en allait pour ne plus revenir, ne lui était pas

plus venue que cette autre idée : " Il pourrait m'épouser !

... Je pourrais être sa femme ! . . ."

On ne réfléchit guère à la cause de son bonheur, sur-

30 tout lorsque ce bonheur fragile est fait d'un malheur consolé. Lucie jusqu'akrs s'était laissée vivre, rien de plus, presque assoupie dans cette tendresse. Et comme une douleur lancinante au cœur, voilà que les paroles de Mornas là réveillaient brusquement. Elle ne com-

35 prenait pas bien, mais elle sentait que tout croulait

l'hypnotisme. 36

autour d'elle et que la solitude venait, une solitude féroce, sans consolation, cette fois. Sa mère morte, Jean disparu, que deviendrait-elle? Elle avait maintenant, pour s'accrocher à Mornas, des commencements de gestes de noyée ; puis elle laissait retomber le long de son corps 5 ses bras immobiles et, très pâle, elle demeurait devant lui, le regardant de ses yeux hagards et sans plus dire un mot, rien.

Il se passait en elle un trouble bizarre dont elle ne se rendait même pas compte. La vie lui eût manqué tout 10 à coup que la sensation d'étouffement et de vide eût été la même. Il lui semblait qu'elle ne respirait plus, qu'elle ne voyait plus, que son cœur, dans sa poitrine, s'arrêtait. Une lourdeur, une torpeur vague l'envahissai4. Et Jean, voulant lui répéter que s'il partait, c'était 16 par pure honnêteté, parce qu'une existence commune leur était impossible, lui avait alors pris la main, et la regardait dans les yeux, comme pour emporter d'elle ce dernier regard navré et doux, et lui bien faire lire dans ses yeux à lui, la sincérité de son amour et de sa douleur. 20

Et il restait là, depuis un moment, muet, sentant, lui aussi, des sanglots lui serrer le col comme une corde, et il avait des tentations éperdues, presque farouches, de se précipiter sur cette blonde et fine tête pâle, à demi levée vers lui, de la prendre entre ses mains, d'y attacher 25 ses lèvres, et de dire, dans le murmure d'un baiser ou de crier dans un spasme : " Non I non ! je ne pars pas ! je reste, je t'aime ! Bravons la vie, la misère, tout ! Mais ne nous quittons pas, Lucie, jamais ! Jamais ! . . . Entends-tu, jamais !" 30

Il les entendait, en quelque sorte, ces paroles bruire à ses oreilles, et pourtant il avait la force de ne les point prononcer; il se donnait cette volupté acre de tenir presque dans ses bras cette enfant qui, de toute son âme, avec ivresse, se fût abandonnée à lui s'il eût voulu, et de 36

86 répéter et de se redire encore qu'il était, lui, le cynique, l'incrédule, plus honnête que bien d'autres qui eussent fait des phrases de roman, des tirades idéalistes et eussent, en restant, poussé Lucie à sa perte. 5 Oui, il partirait, il partirait !

Mais tout à coup, après avoir regardé ainsi, longuement, avec une expression involontaire de passion et de déchirement la jeune fille, il lui sembla, dans les yeux de Lucie, apercevoir une fixité étrange. Sous les pau-

10 pières ouvertes et comme largement tirées, les pupilles se dilataient, singulières. Jean recula légèrement.

Lucie restait immobile, radie, n'entendant plus et comme pétrifiée. Alors il tendit les mains vers elle.

15 II la touchait, il l'appelait : " Lucie ! . . . Lucie ! . * ." Mais elle ne répondait plus. Elle gardait toujours cette immobilité efirayante, cette raideur cataleptique. Aussitôt, Mornas songea à ces pauvres filles qu'il avait lui-même tant de fois soumises à ses expériences, à la Salpétrière et

20 dans des réunions d'étudiants; il se demanda si cette frêle et exquise Lucie n'était point frappée de quelque névrose comparable à celles de ces malheureuses. Puis cet état cataleptique rapide sembla faire place à une sorte de léthargie, et la tête de la jeune fille, cette jolie

25 tête vierge blonde, sMiiclinait doucement vers l'épaule tandis que les yeux se fermaient. Alors, Jean Mornas souffla rapidement sur ces paupières closes. Lucie revint à elle tout à coup, comme réveillée brusquement. Et après avoir légèrement cligné des paupières, Lucie levait

30 sur Jean Mornas ses yeux doux, pleins de supplications, de tendresse dévouée et timide : des yeux de brebis consciente de la tuerie et qu'on va égorger.

Jean éprouvait maintenant un trouble bizarre. Il ne se sentait plus le courage de répéter à la pauvre fille ce

35 qu'il lui avait dit tout à l'heure. L'anéantissement de

la faible créature, là, devant lui, lui avait fait passer un frisson de terreur. Il lui avait semblé qu'il venait de frapper à mort la malheureuse. Cette suppression temporaire de la vie, qui lui paraissait un simple phénomène curieux à étudier lorsqu'il l'observait isur une autre, lui 5 produisait, ici, l'effet de quelque chose de sinistre, de criminel. Cette idée de la brebis saignée lui avait sauté au cerveau et ne le quittait plus.

Alors il s'efforça de calmer Lucie, de la consoler. Rien de ce qu'il venait de lui dire n'était vrai ou, du 10 moins, n'était définitif. Il ne s'agissait que d'une épreuve. Oui, une simple épreuve. Sans doute, il eût été plus sage d'en rester là, de ne pas continuer à vivre d'un amour sans issue, sans raison. Mais quoi! il fallait peut-être laisser la raison de côté ! Ils s'aimaient. Eh 15 bien ! oui, ils continueraient à s'aimer, puisque Lucie le voulait! Il ne la quitterait pas. Il ne la quitterait jamais. H reviendrait. Rien ne serait changé dans leur existence. Elle ne serait pas une abandonnée. Non, non ! il le lui promettait, il le lui jurait. 20

— Eh bien ! voyons, maintenant, voyons, étes-vous plus rassurée, Lucie?

Ce qu'il disait là, Jean le disait en sachant bien qu'il mentait. Sa restriction mentale était celle-ci : "Avant tout, la consoler! Gagner du temps. Puis je verrai 25 . . . j'écrirai ... Je ne sais pas ce que je ferai! Mais est-ce que je puis la laisser ainsi frappée, et à demi morte ?"

Alors, tandis qu'il parlait, sur le visage, tout à l'heure pâle de Lucie, une rougeur de joie venait, comme un flot 30 de vie. Il y avait, dans ses yeux bleus, d'une douceur triste, dans ces yeux un moment auparavant tragiques en leur fixité, un sourire ému, profond, comme un remerciement muet, et une telle tendresse, et un abandon si grand, une confiance si entière que Jean en frissonnait 35

38 * JEAN MORNASy OU

encore, effrayé de cette paBsion qui Fenlaçait comme nne liane, et de nouveau attiré, éperdu, prêt à serrer la jolie fille, et à l'emporter, dans ses bras.

Jean avait eu la force de s'arracher à l'étreinte désespérée de Lucie. Il revenait chez lui libre comme il en était parti, la jeune fille n'ayant le droit de rien

10 lui reprocher et de rien lui demander. Mais il revenait mécontent, puisqu'il n'avait pas rompu ces liens, puisqu'il avait toujours cet amour absurde en travers de sa vie.

— Un amour platonique, moi ? . . . disait-il en rica-

15 nant. Du Lamartine à Montmartre ! . . . S'ils savaient cela, les amis du Quartier, comme ils se moqueraient du Mandarin !

Fort heureusement pour l'amour-propre de Mornas, ils ne le savaient pas. Personne n'en savait rien. Jean

20 avait gardé secret, comme une tare, ce coin tendre de sa vie. Très ému encore de la sensation causée sur Lucie par sa détermination brusque, troublé, revoyant toujours devant lui le visage immobile, les yeux fixes de la jeune fille, il entrait, dans son logis de la rue Racine, la tête

25 remplie de pensées confuses. Le mystère de ces névroses, qu'il connaissait bien, l'avait toujours attiré. Il s'était demandé bien souvent, à l'hôpital ou devant ses livres, ce que deviennent le libre arbitre humain, la volonté, la responsabilité dans certains cas. inquiétants. Cette

30 Lucie : ce n'était pas la première fois qu'il remarquait en elle une surexcitabilité morbide. Le soir même de leur première rencontre l'expression du regard étrange de la jeune fille l'avait frappé. Mais il n'eût jamais soupçonné que cette tendresse de nature confinât à la

35 maladie. Elle avait eu peur, mais sans que l'eflTroi la

l'hypnotisme. 39

paralysât» le soir o il la rencontrait attaquée par ces rôdeurs de nuit, sur le boulevard extérieur.

Et ce qu'une impression physique en quelque sorte, une terreur corporelle n'avait pu faire, la douleur morale, un choc reçu en plein bonheur, le faisait brusquement. 5 La névrose se manifestait d'un seul coup. Non, car M"" Lorin avait souvent parlé à Mornas des premières années débiles, des nervosités de sa fille. Mais, pour la première fois, du moins, Jean apercevait nettement chez Lucie les symptômes d'une maladie étudiée curieuse- 10 ment par lui autrefois sur des sujets qui lui étaient parfaitement indifférents.

— "One malade !

Allons, il était tenu désormais à plus de précautions avec Lucie. Il lui fallait plus de ménagements pour 15 rompre. Au fond, cette nécessité de n'en point finir tout de suite avec cette espèce d'idylle qui le flattait dans sa vanité d'homme, ne lui déplaisait pas. Il cherchait, à ses propres yeux, un prétexte pour retourner chez Lucie. Il le trouvait, c'était bien. Et ironique- 20 ment il se disait que s'il n'accomplissait pas ce qu'avait décrété sa volonté, s'il reparaissait là-bas, c'était par pur dévouement à Lucie. " Il arrivera ce qui arrivera . . . Ce qui est certain, c'est qu'on ne badine pas avec l'amour d'une névropathe . . . Elle serait capable de quelque 25 folie. Un suicide ? ... Eh ! est-ce qu'on sait, avec les femmes ?"

Et il ajoutait, retrouvant son humeur narquoise :

— Et si tout cela finit mal, à qui la faute ? L'enfer, dit le proverbe, est pavé de bonnes intentions ! 30

Il s'était, après avoir quitté Montmartre, couché en revivant, dans cette période confuse qui précède le sommeil, tous les incidents de la journée, et ses rêves, fragments disloqués de la réalité vécue, lui représentaient Lucie à demi mourante, tournant vers lui des yeux sup- 35

pliants, puis, tout à coup, comme il fuyait, le suivant automatiquement, d'un pas raidi de statue ambulante. Il descendait ainsi la pente de la rue Audran, puis de la rue Germain-Pilon, qui j conduisait, et il entendait le pas 5 alourdi de la jeune fille, et il la sentaii derrière sa nuque, la main étendue, toute froide. £n se réveillant brisé, le lendemain matin, Jean se demanda s'il n'irait pas voir Lucie. La crise de la veille pouvait avoir laissé des traces. Mais non, Lucie, rassurée lorsqu'il était parti, ne devait

10 pas plus garder souvenir de la scène qui l'avait si profondément secouée, qu'il n'en conservait, lui, des visions falotes de cette nuit de malaise. D'ailleurs, à Versailles, M. de la Berthière l'attendait.

M. de la Berthière était ce demi-savant qui confiait à

15 Jean Mornas ses papiers, le recevait régulièrement deux fois par semaine dans son cabinet et préparait avec lui un travail sur la " Médecine des Arabes," destiné à consacrer la gloire de l'érudit de province, secoué, jusque sur son lit de paralytique, du prurit d'une ambition

20 académique. Il rêvait l'Institut à deux pas du tombeau, ce M. de la Berthière.

Avec lui; Mornas avait comme des rendezvous de conspirateur. On l'introduisait dans la maison de la rue Saint-Médéric avec des précautions infinies, comme si

25 tout Versailles eût été là aux aguets, voulant surprendre le secret de l'érudition du vieillard.

Cette rue Saint-Médéric, propre, blanche, avec ses maisons à un ou deux étages, aux balcons gris de fer, les volets clairs sur les murailles blanches, est une des

30 plus silencieuses de cette ville de silence. D'un côté, l'horizon d'un mur surmonté d'arbres, une colline de cimetière, et, de l'autre, les bâtiments et les fenêtres grillées d'une caserne; prison ici, campo-santo là, et, entre ces deux horizons, une rue tranquille, avenante ;

35 parfois, ça et là, des murs bas pardessus lesquels saute

l'hypnotisme. 41

une dentelle de vigne vierge ou un paquet vert de glycine troué de grappes violettes. Quelquefois, aux heures de sortie d'une école communale placée loin du logis de M. de la Bertliière, des cris d'enfants, joyeux comme des passereaux échappés; mais, autrement, nul bruit que 5 celui des talons des rares passants sur le pavé retentissant et sec.

M. de la Berthière, ancien magistrat parisien, féru de recherches bizarres sur les sciences occultes, la thérapeutique, les anciennes coutumes, bibliophile vielli, solitaire, 10 quinteux, avait choisi là son dernier refuge, dans une maison aux balcons historiés, petite, mais d'une élégance déchue et embourgeoisée, et dont la porte étroite, sculptée comme au dix-huitième siècle, s'ouvrait, au bout d'un corridor, sur un jardin qui était, avec sa première bouffêe 15 et son premier éclat fleuri, le seul bonjour accueillant du logis.

Il ne recevait presque personne, et les verrous de la petite porte étaient aussi sévèrement tirés que ceux d'un corridor de Mazas. Lorsque ses neveux éloignés venai- 20 ent visiter le vieux reclus, il leur fallait presque parlementer et rester debout dans le corridor, avant de pénétrer jusque dans le cabinet du vieillard. Jean Mornas, au contraire, entrait tout de suite, et très vite, les domestiques ayant ordre de l'introduire rapidement, 25 comme quelqu'un qu'on ne devait pas remarquer du dehors.

Alors, Jean apercevait, étendu à demi sur un lit dressé dans le cabinet de travail même, — et parfois sur un divan, — M. de la Berthière, maigre, enveloppé dans une 30 robe de chambre longue, et la tête couverte d'une calotte de soie noire qui, plaquée sur son front osseux comme une perruque plate, rendait plus blafarde encore sa figure creusée, ridée, où de petits yeux, inquiets et gris, tournaient, roulaient, pétillaient, vifs comme des yeux 35

de souris. Le vieillard, à demi paralysé, restait là, dans cette vaste pièce emplie de livres, rayonnée de haut en bas, et ses mains osseuses, très longues, s'étendaient vers des tas de paperasses étalées près de lui, sur le lit, 5 et qu'il touchait avec des jouissances infinies, n'ayant plus d'autres joies au monde que le frisson de volupté que donne le papier aux êtres grisés d'encre et frénétiques de littérature.

Pour communiquer avec ses domestiques, le vieillard

10 se servait d'un cornet acoustique dont la conque, traînant sur l'oreiller, restait toujours à portée de ses lèvres.

Jean s'asseyait à quelques pas du lit, devant un bureau surchargé de dossiers, dans un fauteuil où M. de la Berthière ne se reposait plus depuis des années ; et là,

15 il lisait à haute voix la mise en œuvre, rapportée par lui des documents que lui avait confiés l'ancien magistrat lors de la précédente séance ; — puis il choisissait, dans les papiers que M. de la Berthière avait près de lui, ceux qui devaient être utiles à un travail futur et il les em-

20 portait, les rendant ensuite à l'auteur fondus dans un texte qui ne paraissait pas toujours excellent à celui qui le signerait ..." Oui, pas mal ... ce n'est pas mal . . . , mais je voudrais plus de force pour exprimer ma pensée. Vos expressions sont tièdes, ternes ... Et ma pensée ..."

25 Sa pensée ! Jean parfois jetait à cet homme étendu un regard de côté, chargé de colère ; puis il corrigeait et, devant " sa pensée " mieux exprimée, M. de la Berthière avait alors de petits rires d'une satisfaction presque enfantine, — une joie macabre dans cette face pétrie à demi

30 par la mort.

Il était convenu que, par mois, Jean recevrait, pour ces séances qui l'irritaient, une faible somme qui, temporairement, le faisait vivre. Cent cinquante francs. Mais pour ces quelques louis qui lui donnaient le pain,

35 il vendait sa jeunesse, sa force cérébrale, il prostituait sa

pensée, à lui, au caprice de la pensée d'autrui. Ce n'était jamais sans révolte que le médecin réfractaire quittait le logis de la rue Saint-Médéric.

Il en sortit, ce soir-là, dans un état d'âme indescriptible. M. de la Berthière, par un sentiment de bizarre 5 abdication, né de cette complicité morale qui attachait le vieux savan tasse ambitieux à son fabricant de renommée, se laissait aller avec Jean Mornas à une sorte de confiance inattendue ; et, voulant régler les honoraires de son secrétaire, Tavait, tout à Theure précisément, — 10 après quelques hésitations, — prié de déplacer, parmi ses livres, un gros volume de VEncyelopédie en lui disant de prendre, derrière, un sorte d'atlas, caché par les infolio.

— Un atlas ? . . .

— Oui, un atlas, avait ajouté le vieillard, apportez-le 15 moi.

Ses petits yeux gris s'attachaient, comme deux points lumineux, sur Jean Mornas, tandis que le jeune homme, un genou en terre, attirait à lui le volume de VEncyelopédie et enfonçait sa main dans le vide laissé entre les 20 autres livres.

— Là, trouvez-vous ? Un grand atlas !

Et Jean avait tiré, en effet, un vieil atlas du siècle dernier, à reliure fatiguée, que M. de la Berthière lui avait dit de déposer sur le lit. 25

Alors, avec un petit rire sec que Mornas entendait encore, le vieillard, les yeux toujours braqués sur Jean : " C'est une de mes cassettes, cet atlas . . . Oui, oui, une cassette . . . Une cachette, si vous voulez . . . Cela vous étonne?" Puis, feuilletant de ses mains maigres, les 30 pages jaunies de l'atlas, il en avait sorti des billets de banque qu'il réunissait en petits paquets, prenant sur une tablette placée à portée de sa main, des épingles posées là, tout près.

Jean, stupéfait, avait eu ce spectacle du paralytique 35

44 JEAN MORNA6, OU

assemblant ainsi quelques-uns des billets contenus dans Tatlas, et, après les avoir piqués avec une de ces épingles serrées entre ses dents, les coulant ensuite sous son oreiller. Les prunelles du vieillard ne le quittaient pas, et 5 semblaient le narguer. M. de la Berthière avait pris ainsi deux des billets, un billet de cent francs et un de cinquante, et les avait tendus à Jean : '' Voilà votre mois, monsieur Mornas!" Sous sou oreiller, M. de la Berthière avait glissé vingt

10 fois autant de ces billets et Tatlas, que Jean tenait tout à Theure dans sa main, en était encore gonflé, comme un de ces portefeuilles à soufflets où Ton enferme les valeurs. Ensuite, le regard tourné vers Mornas, le vieillard avait prié son collaborateur (il fallait certes qu'il l'aimât) de

15 remettre l'atlas en place, derrière le tome de VEncyebpédie, en ayant soin de replacer à l'alignement ce gros volume de Diderot. '^ Qu'il ne dépasse pas les autres d'une ligne . . . pas d'une ligne. Je ne voudrais pas qu'un autre que vous soupçfmnât . . ." Et, tandis que

20 ses lèvres laissaient sa pensée inachevée, les yeux gris de M. de la Berthière restaient rivés au visage de Mornas.

Et depuis cette dernière apparition dans le logis de la rue Saint-Médéric, Jean Mornas avait constamment de-

25 vaut les yeux la vision de cet homme, et de ces grands livres derrière lesquels le vieux maniaque cachait ses valeurs comme un arabe enfouirait ses provisions dans un silo. Il lui passait par l'esprit des idées folles, farouches, des tentations morbides. Il se disait qu'avec ces

30 quelques billets de banque glissés par M. de la Berthière dans les feuillets jaunis de l'atlas, il pourrait, lui, vivre, vivre heureux ou tenter la fortune, risquer dans quelque coin de France une candidature électorale, — car le droit de donner des lois aux autres se paye comme une denrée,

35 — et entrer du moins dans la bataille humaine avec des

L^HYPNOTJSME. 45

munitions. "Les munitions, disait-il, c'est Targent." Et il y en avait, de Targent, il y en avait beaucoup dans cette bibliothèque du rez-de-chaussée, où se tenait étendu M. de la Berthière et où, lui, Mornas, entrait seul, pénétrait comme un complice, la vanité du vieux étant plus 5 forte que sa crainte ou sa prudence ! . . .

Une sorte d'hallucination railleuse montrait alors à Jean le lit du vieillard, et, tout autour, sur les rayons de la bibliothèque, les énormes in-folio crevant comme des sacoches trop pleines et laissant pleuvoir des liasses de 10 bank-notes. Puis la même vision macabre le poursuivait encore, disloquée, en quelque sorte, par le rêve ; et Mornas, au milieu de la nuit s'éveillait, la gorge serrée, le corps chaud de fièvre, et, dans l'ombre de sa petite chambre, il lui semblait entendre, ou, plutôt, distincte- 15 ment il entendait, dans une hallucination nouvelle, celle de l'ouïe, une voix lui dire, narquoise, pénétrante :

— Eh, mais le mandarin ... le fameux mandarin, tu sais bien ? Le voilà !

C'était maintenant une obsession atroce et de tous les 20 instants, une idée ûxe et affreusement irritante. Evidemment Jean s'était habitué à manier cette bravade, à s'en faire comme une arme étincelante de tournoi, une pose devant ses auditeurs ébahis ; mais il trouvait ironique, mauvais, dangereux peut-être, que le sort jetât, en quelque 25 sorte, sous sa main, le paradoxe devenu tangible^ réalisable, et lui fît passer cette atroce tentation dans les doigts. Cette idée s'enfonçait dans le cerveau de Jean avec l'acuité d'une pointe rougie. Il se sentait en quelque sorte perforé par cette éternelle réflexion pareille à une 30 vrille, lancinante comme une névralgie. La nuit, le jour, partout, cette possibilité de fortune le poursuivait, r le relançait avec une violence irritante, une fatigante ténacité. Il se répétait que la richesse était là, à portée de sa main, cette richesse impossible, cette 35

richesse qui, jusqu'alors, fuyait, fuyait devant lui, plus rapide à chaque pas plus pressé. Il n'avait qu'à y enfoncer les ongles, à fermer les doigts ... Et il était riche! . . .

5 Cette tentation l'affolait. Il avait des sommeils strangulés de cauchemars, et, persistants, éternels, identiques, des rêves atrocement railleurs, d'une bouffonnerie macabre, où le vieux lui apparaissait en costume de soie jaune, un bouton de cristal cousu à son bonnet de laine

10 noire, et le regardant avec un sourire figé, comme certains poussahs de porcelaine de Chine. M. de la Berthière prenait le costume d'un mandarin de paravent. Et l'hallucination du sommeil était si forte, que Jean Mornas entendait distinctement la petite toux sèche que

15 le vieillard avait en froissant, là-bas, ses billets. Alors il se réveillait en sursaut, étouffant, et il restait un moment assis sur son lit, le sang aux tempes, avec des sons de cloches dans les oreilles ; et encore et toujours, quoique éveillé, la vision, l'éternelle vision de ce petit hom-

20 me maigre, piquant ses liasses de billets de banque avec des épingles qu'il serrait entre ses longues dents jaunes ! . . .

Alors, tout ce qu'il avait tant de fois ressassé dans ses harangues de révolté, dans ses sinistres plaisanteries de

25 bohème haineux, — la nécessité de l'audace, l'inutilité de la patience, la bêtise de l'honnêteté, la niaiserie du remords, — tout revenait à Mornas avec une précision plus terrible, prenant corps, et se résumant dans la formule du problème : " Tuer le mandarin !"

30 Oui, c'était bien le mandarin, ce M. de la Berthière ; un mandarin qui habitait Versailles et non Pékin, mais un être inutile, après tout, un maussade débris de la vie, enfoncé et iigé dans son égoïsme, traînant dans la souffrance une existence inutile, affamé de gloriole à deux

35 pas de sa fosse presque creusée : un avare entassant chez

l'hypnotisme. 47

lui une fortune qui ne servait sans doute ni à panser la plaie d'un malade ni à essuyer une larme d'un pauvre.

— Pourquoi est-ce lui qui est le riche et non pas moi? . . . Oui, pourquoi ?

Et ensuite : 5

— Ah ! si j'avais à moi ce qu'il cache, inutile, glissé entre deux feuillets de vieux livre !

Momas à cette pensée restait comme ébloui. Il avait matériellement sur les lèvres le petit frisson des gens qui ont soif, et qu'une gourde attire. Le mandarin I ... La 10 fortune ! . . . Etre riche !

Et, sans penser même à la possibilité de l'accomplissement de ce qu'il échafaudait machinalement dans sa cervelle, il se mit peu à peu, par une sorte de travail involontaire, de cérébration inconsciente, à se tracer un 15 scénario du crime : il lui était bien facile à lui, Mornas, de pénétrer jusqu'à M. de la Berthière. Les portes fermées à tous s'ouvraient au collaborateur anonyme. Et peut-être les domestiques du vieillard ne connaissaient-ils pas même le nom de ce jeune homme qui se 20 glissait à Versailles mystérieusement, de temps à autre. Ils ne l'appelaient jamais que le secrétaire de Monsieur. M. de la Berthière n'eût pas voulu qu'on pût, à un moment donné, nommer celui qui venait lui apporter et mettre en œuvre les matériaux de sa gloire future. 25

Pendant qu'il se trouvait ainsi tout seul, avec M. de la Berthière dans la bibliothèque du rez-de-chaussée, qui donc pourrait empêcher Jean de fouiller dans ces livres où, comme dans certains décors de féerie, il lui semblait qu'il y avait partout, en tas, des trésors enfouis ? M. de 30 la Berthière, avec son cornet acoustique, pouvait appeler, il est vrai. Mais, le cornet une fois poussé loin de la main, enlevé, le paralytique était là, livré à la volonté de Mornas. Il pouvait crier, sans doute. On n'entendrait point ses cris. 35

48 JEAN MOBNAS, OU

" Et si on les entendait ?"

Alors, — ^ah î alors, — c'était les valets accourant, Jean poussé, emporté vers la porte, jeté à des agents, conduit à la geôle, perdu . . .

5 Non, décidément non, il ne fallait pas même s'habituer à se poser ce problème. Et Moruas s'efforçait de n'y plus penser jamais. Il n'y pensait plus en effet, pendant quelques heures ; puis l'idée ÉLxe revenait obsédante, et le jeune homme se remettait à combiner un attentat pos-

10 sible, mais sans velléité d'exécution, comme il eût cherché par amour de l'art ou du jeu, la solution d'une partie d'échecs.

Il retourna, le jour habituel étant venu, à la maison de la rue Saint-Médéric. Le silence de cette rue le

15 frappa. On y était si loin du monde ! . . . L'espèce d'isolement de l'hôtel de M. de la Berthière ajoutait encore à la tentation possible. Quand Mornas entendit sur le seuil de la chambre où se tenait le vieillard, le valet dire : " C'est le secrétaire de Monsieur î" il éprouva

20 encore une sécurité nouvelle. Décidément on ne savait

même pas son nom ! On le retrouverait, il est vrai, ce

nom, dans les notes griffonnées par M. de la Berthière,

et le neveu du vieillard était là pour tout dire. . . .

Jean s'arrêta, immobile, au milieu de la bibliothèque,

25 lorsque le domestique eut refermé la porte sur lui. Il regardait sur le petit lit, M. de la Berthière étendu, et il lui semblait que le vieillard était plus maigre encore et plus jaune que de coutume. Et ce mot "jaune" amena invinciblement à la pensée de Mornas l'idée, l'in-

30 cessante idée, l'idée absurde, l'idée tenace du mandarin. " Les mandarins sont de race jaune " songeait Jean, debout, contemplant ce vieux qui, après un moment de silence, lui dit de sa voix sèche:

— Il faudra vous approcher un peu plus de moi. J'ai

36 eu un accident depuis vous.

l'hypnotisme. 49

— Un accident ?

Mornas regardait, ne comprenant pas.

Alors M. de la Berthière :

— Oui, cher monsieur, oui. Je ne vous vois pas ! Non, je ne vous vois plus ! 6

— Moi?

Une affection nouvelle rendait, en effet, le paralytique aveugle temporaii^ment. Une sorte de congestion avait envahi les yeux, et le vieux homme maigre, couché là comme un grabataire, n'avait plus, pour regarder Mor- 10 nas, ses yeux de souris, brillant^ et aigus.

— Le médecin, ajouta M. de la Berthière, m'assure que dans quinze jours, trois semaines, j'y verrai clair comme autrefois! Etes-vous de son avis?

Mornas donna en effet au vieillard des explications 15 rassurantes, tout en doutant que ce corps, déjà miné affreusement, pût supporter un nouveau coup, la maladie des membres envahissant déjà le cerveau.

Ses lèvres seules, machinalement, répondaient du reste à M. de la Berthière. Sa pensée était ailleurs. Il se 20 disait que le vieillard ne pourrait même pas voir qu'on lui volait ses billets cachés si la tentation de les emporter en venait à quelqu'un. Car enfin, pour devenir riche, était-il même besoin de tuer le mandarin ? ... Le dépouiller suffirait ! . . . 25

Mornas rejeta brusquement cette pensée ignoble, s'approcha de M. de la Berthière, et lut au vieillard le chapitre nouvellement rédigé : des considérations sur la philosophie des docteurs arabes. L'autre, sous son bonnet de soie noire, opinait de la tête, cette tête maigre et sinistre, 30 et par extraordinaire, il ne fut, ce jour-là, ni maussade ni insolent. A travers la fenêtre un rayon de soleil entrait dans la bibliothèque et, s'arrêtant sur les ors usés des reliures, faisait étineeler, caressait plus particulièrement que les autres, les titres des 35

tomes de V Encyclopédie que Mornas avait maniés l'autre

jour.

Et iDStinctivement, les yeux de Jean allaient à ces

gros volumes armoriés derrière lesquels son imagination 5 lui montrait, crevant la reliure, des billets de banque à

figures bleues enfouis, cachés, et qu'il pouvait, avec un

peu d'audace . . .

Mais, brusquement, il coupait court à sa réflexion

même et, se poussant violemment sous le joug de son 10 labeur, il continuait à lire à M. de la Bertbière ce

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