‹ Jean Momas, ou L'hypnotisme; suivi de Tuyet;Chapitre 6 sur 63 · VI · texte numérisé non relu

VI

20 Cette visite nouvelle à la rue Saint-Médéric ne fit que rendre plus atroce la tentation de Jean Mornas. Il alla, le soir, rue Audran, comme pour apaiser sa révolte au spectacle de la douceur résignée, du sourire rasséréné de Lucie. Il la trouva malade, nerveuse. Les crises

25 d'autrefois, les secousses de l'enfance semblaient revenir avec un caractère nouveau, une tristesse plus sourde. Et ridée fixe envahissant de plus en plus le cerveau de Jean et 7 faisant tache d'huile, tandis qu'il contemplait la jeune fille un peu pâle, anémiée, mais qui lui disait:

30 " Ce n'est rien, je n'ai rien," il unissait, par une réflexion soudaine et dans une même pensée, ce vieillard à demi mort qu'il venait de quitter et cette jeune fille dont la nervosité avait bien souvent tourmenté, agité ses songeries depuis qu'il l'avait vue dans cet état cataleptique, naguère,

35 devant lui.

l'hypnotisme. • 51

Oui, Jean avait spécialement étudié autrefois, avec fièvre, ces névroses étranges qui changent en instrument passif l'être humain, fait de volonté et de conscience. Il avait éprouvé des jouissances de négateur et de révolté a pétrir, en quelque sorte moralement, à sa guise, le cer» 5 veau de ces créatures, qui, hypnotisées, ne devenaient plus qu'un instrument qu'il dirigeait, alors, à son gré. C'était un plaisir de raffiné pour ce sceptique de chercher ce que devenait le libre arbitre lorsqu'une malheureuse hystérique obéissait à la volonté qu'il lui imposait, riait, 10 pleurait, priait, chantait selon qu'il le lui commandait. Et Mornas bien souvent s'était demandé s'il n'y avait pas, dans ces maladies mêmes, une force cérébrale utilisable et si quelque homme supérieur, un jour, n'asservirait pas à une entreprise ces machines humaines. Il 15 avait même, dans ses fameuses harangues qui tantôt semblaient des divagations de rêveur et tantôt des proclamations de général d'armée, échafaudé toute une Théorie de la Volonté sur ces mystères magnétiques. La comparant à l'électricité, cette volonté humaine, il prétendait 20 qu'on s'en pouvait servir pour des transmissions d'efibrts et des tâches redoubtables, — transporter la volition à distance, comme l'étincelle, comme la lumière.

Et depuis quelques jours, — depuis sa dernière visite à M. de la Berthière, — depuis la soirée passée auprès de 26 Lucie, dont l'état bizarre l'avait plus nettement frappé, il unissait décidément à ses réflexions théoriques la personnalité même de la jeune fille ; il faisait entrer dans le cadre quasi-fantastique où se mouvait "le Mandarin," cette enfant qui ne soupçonnait seulement pas qu'il y 30 eût un M. de la Berthière au monde.

Evidemment, — et Mornas n'en doutait plus maintenant, — Lucie, vibrante et souffrante nature de sensitive, cruellement impressionnable, pouvait, sans même être frappée d'une névrose caractérisée, comme certaines 36

malades de la Salpétrière, obéir à la suggestion imposée par une volonté extérieure, subir les épreuves auxquelles, lui, par exemple, Jean, pouvait, s'il voulait, la soumettre. Il en avait acquis la preuve bien vite. En souriant 5 d'abord, comme par jeu, il avait essayé sur cette créature douce, dont la confiance s'abandonnait, les premières épreuves d'hypnotisation. Et, comme il s'y attendait, Lucie était devenue assez vite, sous sa volonté d'expérimentateur, ce qu'un charlatan de profession eût appelé

10 " un sujet précieux."

Il lui faisait croire que ces expériences lui étaient utiles pour ses travaux, pour ses études, et elle s'y prétait de bonne grâce. Alors Jean, par Tapposition de la main sur les paupières closes de Lucie arrivait rapide-

15 ment à plonger la jeune fille dans un de ces états de léthargie ou de catalepsie qui, chez elle, succédaient facilement l'un à l'autre. C'était, chez la pauvre enfant, des frémissements d'abord, de petits tremblements, une agitation où se manifestait cette sorte de langage brisé,

20 incohérent, comparé justement par la science au bavardage initial du sommeil chloroformique. Quand elle était ainsi, appartenant tout entière à la volonté de Mornas, alors, brusquement il lui imposait ses ordres, lui suggérait tour à tour toutes les idées qu'il voulait, la

25 faisait se promener dans un jardin imaginaire où elle cueillait des fleurs invisibles en poussant des cris de fillette joyeuse, ou, encore par la pensée, la conduisait au théâtre et, entendant alors une musique qui n'existait pas, elle hochait la tête comme pour suivre les

30 mesures de l'orchestre, puis heureuse, disait : " Que c'est

beau !"

Lucie sortait de cet état d'inconscience brusquement.

Elle sautait, pour ainsi dire, d'un bond dans l'état de

veille sans lassitude visible, portant cependant imprimée

35 en son cerveau et colportant la pensée, l'idée, la sug-

gestion qu'y avait imprimée Mornas comme il eût enfoncé un cachet dans une cire malléable.

Et, efiaré lui-même de Tétonnant pouvoir de cette force humaine dont il pouvait librement disposer, il se sentait décidément tenté,— affreusement tenté, — ^par la 6 possibilité qu'il avait de combiner, avec Lucie pour complice involontaire, ce qu'il nommait une expédition hardie.

— Qu'est-ce que je cherchais ? se disait-il, dans sa chambre étroite, regardant les murs nus, le petit lit de 10 fer, la table noire où couraient ses paperasses, — labeurs écrasants griffonnés pour l'homme de Versailles, — qu'estce qui me manquait ? L'occasion. Eh bien, je la trouve, l'occasion ! ... Si j'en profitais ! ... En profiter ? Je serais bien niais de ne pas le faire ? Tuer le mandarin ! Tant 16 de fois, tu as posé le problème, tu peux maintenant le résoudre . . . D'autant plus qu'après tout, il ne s'agit pas même de le tuer, le mandarin ! A quoi bon ? ... Il suffît d'utiliser sa rencontre !

Les idées arrivaient ainsi, et s'entre-choquaient dans 20 le cerveau de Mornas ; puis elles y prenaient, peu à peu, une netteté, une fixité inquiétantes. Le problème, comme il disait, lui apparaissait en quelque sorte, comme tracé sur le tableau noir avec la rigueur d'une théorème de mathématiques. Il y avait, à Versailles, dans la bibliothèque de 25 M. de la Berthière, quelque chose comme un placer où un audacieux pouvait puiser hardiment. Oui, là, dans ces vieux livres, cachés par l'avare qui n'en savait même plus le compte, inutiles, perdus entre les feuillets de bouquins poudreux, dormaient des bank-notes qui, pour tout 30 homme, eussent presque constitué une fortune, mais pour Mornas représentaient, en outre, le commencement de la liberté, l'ambition satisfaite, la vie libre ; — et libre — avec qui? Avec cette femme qu'il aimait. Car pourquoi, s'il devenait riche, n'épouserait-il pas Lucie ? La misère 35

seule Teffrayait avec elle et pour elle. Mais la misère écartée, quelle raison avait-il de ne point partager son existence avec la jeune fille ?

Et, là-bas, dans le logis de la rue Saiot-Médéric, il 5 pouvait la trouver, la fin de cette misère !...** Un vol, alors?" Le mot avait répugné à Mornas lui-même lorsqu'il lui était apparu, une première fois, avec toute la hideur de sa réalité. Mais, professant que l'homme doit se moquer des choses, Jean Mornas allait-il donc

10 maintenant se soucier d*un mot?

Le seul péril était d'être vu, d'être soupçonné, d'être pris.

Et pourtant vraiment, le vol, oui, le vol, était quelque chose de trop lâche. Au moment de le commettre, les

15 doigts de Mornas s'y fussent refusés. Il avait l'instinctive horreur de l'acte matériel. Avec son habitude de se draper dans la défroque byronienne, il comprenait le corsaire qui pille, non le filou qui dérobe.

Son idée fixe le ramenait alors à une combinaison dont

20 l'ironie savante et la nouveauté compliquée lui plaisaient, l'excitaient comme un défi.

Ce qu'il y avait de tentateur dans la vieille question qu'il traitait d'habitude avec la faconde d'un docteur es paradoxes, — la Question du Mandarin, — c'était qu'on le

25 pouvait tuer à distance, et sans même qu'on eût une tache sur les mains. Eh bien, l'impossibilité du problème moral tant de fois posé disparaissait maintenant, grâce à la science. La réalité même donnait à Mornas le pouvoir de frapper à distance, de se faire obéir d'un

30 être humain en appuyant sur son cerveau comme sur un timbre. Jean n'avait qu'à vouloir et à dire : " Je veux !" pour que cette volonté fût exécutée.

Et par qui ? Par cette Lucie que Jean adorait, et qu'il songeait à associer à un crime après avoir pensé à

85 l'associer, et pour pouvoir même l'associer, à sa vie.

L^HYPNOnSME. 66

Elle ne se doutait pas, elle, de la tourmente qui soufflait dans les idées de Jean. Elle ne s'en douterait jamais. S*il voulait, elle subirait, dans l'état hypnotique, ridée qu'il lui suggérerait; elle obéirait comme une esclave, elle accomplirait, à l'heure dite, l'ordre qu'il 6 lui donnerait. Cette suggestion, qui met la créature humaine désarmée, passive, domptée, entre les mains de celui qui la domine, cette suggestion, qu'on pourrait employer dans le sens du bien en imposant à des âmes basses, à des esprits farouches, des idées d'honneur et de 10 pitié qui, peu à peu, resteraient là, enfoncées, et modifieraient peut-être l'être morbide ou mauvais de l'être humain — cette suggestion, dont Mornas connaissait tous les inquiétants phénomènes, pourquoi ne s'en servirait-il point pour arriver à faire passer entre ses mains, à lui, 15 les billets enfouis dans les cachettes du vieillard ?

Il lui semblait qu'ainsi posé comme un problème à résoudre, le vol perdait tout à coup de sa vilenie. Le crime tournait à l'expérience. Il y avait pour Mornas comme une recherche scientifique dans la combinaison 20 de cette infamie. Tout d'abord, l'égoïsme féroce de M. de la Berthière n'était point filit pour désarmer Jean. Pouvait-on avoir du remords à dépouiller un homme dont la richesse inutilisée irait à des neveux qui haïssaient le vieux gentilhomme et qui le méprisaient? En 26 quoi quelques billets de banque de moins au total de l'inventaire du vieil avare appauvriraient-ils des gens déjà riches et qui n'avaient le moindre droit sur la fortune de M. de la Berthière que parce qu'ils portaient son nom ? C'est à peine s'ils avaient vu le vieillard cinq 30 ou six fois dans leur vie !

Tandis qu'une liasse de ces billets était pour Jean l'affranchissement même, le commencement de la vie facile ! . . . Ambitieux, il pouvait braver à la fois et humer la vie, au lieu de traîner, comme des boulets, des 36

tâches humiliantes. Ensuite, éloquent, ardent, prêt à tout, jusqu'où n'arrivait-il pas, s'il avait le levier, — Fargeut,— en un temps où l'audace ouvre toutes les portes quand on ne les enfonce pas?

5 — Eh ! il ne saura même pas, le vieux paralytique, se disait Mornas, non il ne saura pas qu'il lui manque quelques billets dans ses vieux livres. Et moi . . . Ah ! moi ! . . . Quelle revanche !

Et toutes ses rancunes lui revenaient, toutes ses ambi-

10 tions refoulées, tous ses appétits strangulés, toute sa jeunesse condamnée aux privations, cette jeunesse misérable, dans le Paris du luxe, ces jours de désespoir où il avait, plus d'une fois, marché dans la neige avec des bottes éculées en se disant pouilant que, — ^s'il avait du

15 courage, — il pourrait vivre paisible en paysan, là-bas, au pays plein de soleil de ses deux pauvres vieiu;, près de la mer bleue . . .

Du courage ? . . . Allons donc, abdiquer eût été de la lâcheté I

20 II s'était souvent juré, en ces jours de détresse noire et de bohème famélique, qu'il aurait, oui, qu'il aurait son heure. Et cette heui^-là, qui sait si le sort même, aujourd'hui, ne la lui désignait pas là, sur le cadran? Elle allait peut-être sonner ! Ah ! la richesse, ou sinon

25 la richesse, la possibilité de devenir riche et la joie d'être libre ! Il se faisait tangible, enfin, ce rêve ! Il était là, à la portée des ongles de Mornas ... Là ! ... Ou plutôt

là-bas !

— Voilà ! Je dis à Lucie : " Tu iras à Versailles, rue

30 Saint-Médéric ..." Je lui donnerai une lettre quelconque . . , On la laissera entrer. Elle sera seule . . . L'homme est paralysé, et cette congestion qui l'a frappé aux yeux le rend momentanément aveugle. D'un geste elle écartera le cornet acoustique qui traîne sur son

35 oreiller, et, derrière les volumes de Y Encyclopédie, dans

l'hypnotisme. 67

le vieil atlas, elle prendra les billets qui restent . . . Elle les prendra tous ! . . . Et, en deux heures, d'un train à l'autre, je puis être riche ! . . . Riche !"

Oui, c'était très simple. Il semblait à Momas que cette expédition fUt la plus facile du monde. Il ordon- 5 nait, Lucie obéissait, elle revenait. Tout était dit.

Il ne lui paraissait pas possible qu'un obstacle survînt. Il éprouvait une sorte d'orgueil plein de bravade à se dire que ce qu'il décrétait ainsi pouvait, devait s'accomplir à l'heure voulue, comme si le je veux humain deve- 10 nait tout à coup une étincelle de divinité !

Mais d'abord, il voulut bien se convaincre, et une fois encore, que Lucie subissait complètement les hallucinations qui pouvaient lui être suggérées. La jeune fille était devenue son esclave absolue, lorsqu'il la mettait en 15 état de somnambulisme. Mais Jean s'imposait d'être deux fois, dix fois prudent, avant de tenter l'œuvre combinée. Il alla donc rue Audran : Lucie travaillait auprès de son feu. Elle fut toute joyeuse de le voir. Le temps était froid, et, par la fenêtre, on apercevait, dans 20 un ciel gris de janvier, les toits et les rebords des maisons voisines couverts d'une couche de neige. Lucie trouva que Jean lui donnait une preuve d'amour en venant la voir de si loin par un temps si triste. Il ne fallait pas des attentions bien grandes à la pauvre fille 25 pour la rendre heureuse!

Elle accueillit Mornas avec une joie d'enfant, laissant là son ouvrage et approchant de la cheminée un chaise pour que le jeune homme chauffât, à la chaleur du coke, ses chaussures mouillées. Elle le contemplait, de ses 30 deux yeux confiants, d'un bon regard dévoué, et, lui, les mains sur les genoux, semblait penser, rouler dans sa tête crépue des idées lugubres.

Alors elle lui deipanda ce qu'il avait fait depuis qu'elle ne l'avait vu . . . — depuis si longtemps, deux 35

joura ! — et s'il travaillait . • . Elle lui recommandait de ne pas travailler trop ; elle avait eu, par suite d'un labeur trop prolongé, des migraines, depuis ces deux derniers jours. Oh ! elle n'avait pas la tête bien forte ! 5 Mais, par bonheur,-— comme c'est singulier, ces hasards, — en allant à son magasin, à peu près à l'endroit même où elle avait parlé à Momas pour la première fois, oui, — à quelques pas précisément,— elle avait rencontré le docteur Pomeroy, ce bon docteur, qui l'avait soignée 10 toute petite, Jean savait bien, — ^il le connaissait, — et le médecin lui avait ordonné des pilules de valériane et de quinine qui lui avaient fait grand bien . . .

— Et si jamais vous souffrez de migraines, Jean . . . Elle s'arrêta, riant gentiment :

15 — 8ui8-je sotte I J'oublie toujours que vous êtes médecin !

— Ou à peu près ! dit Mornas de sa voix ironique.

— Dans tous les cas, vous êtes un savant . . . Ah ! cela, par exemple, je le sais . . . Un savant I Je l'ai lu

20 dans un journal !

— Un journal ? . • .

— Parfaitement I

Et elle tirait de sa table à ouvrage un petit journal du quartier Latin, soigneusement plié, ou elle montrait

25 une sorte de biographie du Mandarin faite par quelque compagnon de Jean, article louangeur où la camaraderie, peut-être craintive, louait l'âpre éloquence et l'érudition encore ignorée du grand public, mais profond^e, de Jean Momas.

30 Le jeune homme regardait ce petit journal d'étudiants et haussait les épaules.

— Oui, dit-il, comme s'il se fût parlé à lui-même, eh bien, oui, voilà I On n'a encore rien fait aujourd'hui et on publie déjà votre biographie ! . . . On élèvera bientôt des

35 statues à des poètes inédits. Allons,— ^t en ajoutant

l'hypnotisme. 69

cela sa voîx devenait vibrante comme un clairon sonnant la charge, — raison de plus pour agir et pour être I

U demanda à Lucie comment ce journal de la rive gauche se trouvait chez elle.

— Oh ! par hasard. Il enveloppait l'ouvrage qu'on m'a 5 remis où j'allais le chercher ... Je l'ai regardé machinalement, en le dépliant. Votre nom m'a frappée. Je l'ai conservé. Voilà.

Momas s'inquiéta ensuite de savoir ce qu'elle avait pu dire au docteur Pomeroy. Avait-elle parlé de lui, 10 Momas, au médecin?

— Non. Pourquoi ?

— Parce qu'il est inutile de me nommer à n'importe qui jusqu'au jour . . .

Il s'arrêta, regardant involontairement Lucie, avec 16 une expression d'amour vrai, de passion contenue qui allumait une flamme dans ses yeux noirs. Elle devinait bien ce qu'il voulait dire. Jusqu'au jour où il serait libre de l'aimer, de l'épouser, de l'emporter où il voudrait, au bout du monde! 20

Elle était persuadée qu'il viendrait, ce jour-là ! Elle avait une confiance aveugle, une foi profonde dans l'avenir de ce jeune homme. Elle le savait ambitieux et ces ambitions mêmes lui plaisaient. Elle sentait qu'il était torturé de sa situation médiocre, de la misère 25 bravée, et elle eût voulu se sacrifier, elle eût passé des nuits à un travail acharné pour qu'il souffrît moins. Ce qu'il lui disait de faire, elle le faisait. Jamais elle n'aurait parlé de lui à personne. Au concierge du logis de la rue Audran, elle n'avait même pas fait connaître le 30 nom de Mornas.

Comment eût-elle alors parlé de lui au docteur Pomeroy ? Et pourtant c'était pour elle une sorte de parent, que le médecin! Elle était tout heureuse de l'avoir retrouvé. 35

60 JEAN HORNAS^ OU

Il n'avait pas vieilli.

" Parbleu ! songeait Jean. Il était né vieux !"

Aussi maigre, aussi sec, les cheveux aussi longs et blancs, mais actif comme autrefois, mais dévoué, et se 5 multipliant pour les pauvres. Comme Lucie lui disait qu'il était demeuré le même, le brave homme lui avait même répondu, la tutoyant pater^^ellement, ainsi que jadis : '* Que veux-tu, mon en&nt : la fatigue, cela conserve !*' 10 Alors Jean hochait la tête et disait, en regardant le bout de ses souliers humides qui fumaient :

— Bref, digne du prix Montyon, ce docteur Pomeroy ! ... Le Petit Manteau Bleu des médecins ! Ils ont de la chance, les gens vertueux, s'ils gardent, à la fois, leur 15 vertu et leur jeunesse !

Et sa voix prenait ces vibrations d'acier qui étonnaient et inquiétaient Lucie quelquefois.

Il se leva comme pour partir, puis, examinant brusquement la jeune fille, il lui prit les mains et resta un mo- 20 meut devant elle, les paupières écartées, l'œil fixe, la regardant au fond des prunelles.

Ces regards muets qu'il lui enfonçait ainsi comme dans les yeux, la faisaient frissonner d'une sorte d'inquiétude domptée qui n'était pas sans une douceur 25 bizarre. Elle s'abandonnait volontiers à ce magnétisme tendre que Jean exerçait sur elle. Elle souriait d'abord ; puis Mornas lui posant la main droite sur les paupières, pressait légèrement sur ces yeux clos, et, avec une rapidité étrange, la jolie tête blonde de Lucie tombait alors 30 sur son épaule comme celle d'un enfant accablé de sommeil, et cet être pensant, vivant, agissant, conscient d'ordinaire, se trouvait brusquement transformé en automate.

Lucie aussitôt ne pensait plus que par la pensée de 35 Jean. Toutes les hallucinations qui traversaient, de

par la volonté de Mornas, le cerveau de la jeune fille devenaient temporairement pour elle des réalités. Elle riait s'il lui disait de rire. Il lui disait : " Tu as deux ans de moins, et ta mère vit. Elle est là, regarde." Et, heureuse, la pauvre fille embrassait sa mère. Elle subis- 6 sait décidément, avec une facilité efirayante, les suggestions imposées. Mais, ce que Jean voulait savoir, c'était, — rquestion vitale pour lui, — ^si la suggestion, chez Lucie comme chez la plupart des somnambules, survivait au réveil et se continuait dans l'état de veille, c'est-à-dire si 10 la jeune fille, éveillée, exécuterait, sans se douter même à quelle force elle obéissait, l'ordre que lui donnerait Mornas pendant qu'elle était endormie.

Ce phénomène incroyable, Jean ne doutait pas qu'il ne se produisît mathématiquement chez Lucie comme 15 chez toutes ces hallucinées et ces hystériques qu'il avait hypnotisées tant de fois. Mais le problème qu'il se posait était assez redoubtable pour qu'il ne négligeât rien s'il voulait victorieusement le résoudre.

Il dit à Lucie endormie : 20

— Je vais te réveiller tout à l'heure. Demain, tu entends bien, demain, à dix heures précises, tu m'attendras devant l'Odéon sur les marches ! . . . As-tu bien compris ? Demain !

— Demain I répondit la jeune fille, répétant comme 25 un écho la parole de Jean.

— A dix heures !

— A dix heures!

— Bien. Là tu me remettras ceci (il montrait un portefeuille) que je laisse dans le tiroir de la table à 30 ouvrage . . . dans le tiroir, tu entends ?

— Oui.

— Heure précise ?

— Oui.

Il souffla alors vivement sur les paupières closes de 35

62 JEAN HOBNAS, OU

Lucie, et, s'essuyant les jeux, troublée et confuse, elle revint à elle en essayant de sourire, mais avec une expression d'inquiétude vague et comme de pudeur troublée. Elle ne questionna point, d'ailleurs, Momas sur ce

5 qu'elle avait pu dire pendant son sommeil, et peut-être ne se rendait-elle même pas compte qu'elle eût dormi.

Il la quitta presque aussitôt, sans rien lui rappeler. Il ne savait pas, disait-il, quand il reviendrait, mais il reviendrait^ oui, il reviendrait bientôt : le plus tôt

10 possible.

— Demain?

— Peut^tre demain.

Et il la laissa souriante.

Toute la soirée qui suivit, Mornas la passa à se dire 15 que si, mathématiquement, Lucie, subissant encore, à l'état de veille, la suggestion qu'il lui avait dictée durant le sommeil hypnotique, arrivait à l'heure fixée, rien, non rien ne l'empêchait d'obéir ensuite à l'ordre plus important qu'il lui donnerait. Et, dormant mal dans son 20 lit froid, il se réveilla le lendemain après avoir encore subi, une partie de la nuit, la vision caricaturale de M. de la Berthière en costume de riverain du fleuve jaune.

A dix heures moins quelques minutes, Jean Mornas était devant les marches de l'Odéon, interrogeant les 25 passants vaguement aperçus au bout des rues encore recouvertes d'une lèpre de neige.

— Dix heures moins cinq, dix heures moins trois . . .

— A dix heures précises, il poussa involontairement un petit cri de joie. Lucie marchant d'un pas pressé, et

30 comme talonnée par une hâte, arrivait droit vers lui, en traversant rapidement la place boueuse.

Quand elle aperçut Jean, elle s'arrêta et le regarda étrangement, d'un air étonné, comme prise en fiiute. — Ah I c'est vous, Lucie ? dit-il.

35 Elle sourit et dit :

li^HYPNOTISME. 68

— Oui, c'est moi !

— Par quel hasard ? Et que yenez-vous faire dans mon quartier, à cette heure-ci?

Sur le visage doux de la pauvre fille, le même sourire intimidé restait figé : 5

— Je viens . . Mais oui, voilà ! . . . dit-elle, je viens vous rapporter ce portefeuille que vous avez oublié dans un tiroir, chez moi . . . Hier I . . .

Elle tendit le portefeuille à Mornas qui le prit, feignant de ne pas comprendre. 10

— Merci . . . Mais ce portefeuille, qui vous a dit de me le rapporter?

— Qui me Ta dit ?

— Oui.

— Personne ... Je ne sais pas . . . Mais je savais que 15 je devais vous le rapporter aujourd'hui, à dix heures ... et ici même . . .

— Ici? Devant rOdéon ?

— Là . . . Oui, précisément !

— Ah ! ... Et si vous ne m'aviez pas trouvé ici ? 20

— Oh ! je devais vous trouver . . . J'étais certaine que je vous trouverais ... Et puis, je vous le dis, il fallait venir ... Je devais venir . . .

— Pourquoi ?

— Quelque chose me le disait. 25 Elle parlait avec une sorte de douceur entêtée qui la

rendait un peu confiise, comme si elle eût rougi de ne pouvoir mieux expliquer l'obsession qu'elle avait subie, l'envie irrésistible qui, sans cause, l'avait saisie depuis son réveil, l'envie de rapporter à Mornas, — et de rap- 30 porter là, — ce portefeuille qu'elle pouvait pourtant lui rendre, rue Audran, quand il viendrait. C'était, disaitelle, " plus fort qu'elle." Elle avait dû obéir absolument à cette idée qu'il fallait être là, à dix heures précises, et voir Jean. 35

64 JEAN MORNASy OU

£t, lorsqu'il lui répétait la question étemelle : " Mais qui vous avait ordonné de venir ici ?" elle répondait encore, et toujours, avec la même expression confuse : '* Qui ? ... Je ne sais pas . . . Personne . . . Moi, peut- 5 être . . . Est-ce drôle ? . . . Mais je ne pouvais pas ne pas venir r

Jean, intérieurement, triomphait. Cette expérience sans but, il pouvait, il allait la renouveler en dictant hardiment à Lucie le rôle qu'il lui assignait dans le

10 drame. C'était là comme la répétition à froid du scénario déjà combiné qu'il s'agbsait de mettre en scène. Quand ? Tout de suite. En vérité, Mornas avait assez attendu, et ce temps de glace réveillait, aiguillonnait, exaspérait tous ses souvenirs de misère. Décidément, il

15 en avait assez de végéter, de patienter. La vertu des

débiles, la patience ! Voilà le moment où il fallait se

servir du mandarin comme d'un marchepied et profiter

crânement des avances de la fortune ! . . .

— Ne sois point Jean-Jean, Jean que tu es ! Ne joue

20 pas les Joseph, toi !.. . Aux armes, Mornas !

Le soir même, il allait chez Lucie. Il l'hypnotisait comme il l'avait fait jusqu'alors et, la pauvre fille une fois endormie, il lui insufflait dans le cerveau, il lui implantait, lui imposait l'idée fixe dont elle ne s'affranchi-

25 rait plus, qui la dominerait et l'entraînerait demain, qui serait plus forte que son honnêteté et que sa conscience, idée obsédante contre laquelle elle essayerait de se révolter peut-être, — comme l'oiseau battant de l'aile, éperdu, sous la fascination du reptile qu'il n'évitera pas,

30 — mais qu'elle mettrait à exécution certainement, mécaniquement et quand même à l'heure dite, comme elle avait, sans s'expliquer pourquoi, rapporté le portefeuille au lieu voulu par Mornas.

Il lui avait pris les mains et la tenait comme immo-

35 bilisée sous sa volonté, lui dictant point par point le

l'hypnotisme. . 66

tragique programme qu'elle devait suivre. Elle prendrait le train de la gare Saint-Lazare à une heure ; elle serait à Versailles trois quarts d'heure après. Là, elle monterait dans le tramway qui passe devant la grille même de la gare et même au vieux quartier Saint-Louis. Elle 5 demanderait au conducteur, qui la lui indiquerait facilement, la rue Saint-Médéric. L'hôtel de M. de la Berthière était la quatrième maison que Lucie rencontrerait en entrant dans la rue, à droite. Il lui répéta le numéro qu'elle redit par deux fois, endormie, gravant d'un trait 10 indélébile ce chiffre dans sa mémoire. Là, elle sonnerait. Elle insisterait, pour pénétrer jusqu'au vieillard. Elle dirait, — ^sans citer aucun nom, qu'elle venait " pour ce qu'attendait Monsieur" et ferait passer une lettre que lui aurait remis Momas, et dans cette lettre Jean prierait 15 M. de la Berthière de laisser pénétrer jusqu'à lui la personne qui lui rapportait un chapitre corrigé. Secrètement.

Ce secret, que le pseudo-érudit voulait tenir caché serait évidemment le sésame de la bibliothèque, la fa- 20 meuse bibliothèque où chaque livre dissinaulé était peutêtre, pour l'avare, une façon de coffre ou de classevaleurs. Si, par aventure, par impossible, M. de la Berthière, qui ne recevait personne, — un médecin quelquefois, — avait une visite, Lucie attendrait. Mais il était 25 plus que probable qu'on introduirait la jeune fille auprès du paralytique sur-le-champ et dès qu'il saurait, lui, pourquoi elle venait; il n'aurait certainement rien de plus pressé que d'exiger qu'on le laissât avec la messagère de Jean. 30

Et alors, seule avec lui, Lucie obéissait comme un automate, à la suggestion que lui imposait Momas.

— Comprends bien, retiens bien tout ce que je vais te dire, répétait le jeune homme de sa voix devenue brève, ému malgré lui. M. de la Berthière peut appeler, il ne 35

66 JEAN MORKASy OU

faut pas qu'il appelle. Il est aveugle, au moins temporairement ... Il ne peut ni voir, ni bouger. Tu écarteras de son oreiller le cornet acoustique qu'il ne pourra plus saisir, et, sans bruit, derrière les tomes IV et V de 5 V Encyclopédie . . . V Encyclopédie, tu entends ? . . .

— Jj Encyclopédie ! répétait Lucie d'une voix ferme, comme s'enfonçant chaque mot au profond de la mémoire.

— Derrière ces volumes . . . Tomes IV et V . . . 10 — Tomes IV et V . . . Bien !

— Tu trouveras un atlas . . . reliure de cuir, fatiguée ... Tu le prendras ... Il doit y avoir d'autres livres à côté, contenant aussi des billets de la Banque . . . Mais je n'en suis pas sûr . . . Ne perds pas de temps à cher-

15 cher ailleurs. L'atlas, l'atlas seul, tu entends ? L'atlas ! Tu le videras de tous les billets qu'il contient, et, si tu n'as pas le temps, tu le glisseras sous ton châle après avoir remis à leur place les volumes dérangés . . . C'est compris ?

20 Immobile et dans sa pose pétrifiée, la pauvre fille ne répondait pas; mais tout son visage, comme convulsé par une souffrance intérieure, exprimait une lutte de conscience, une douleur poignante. C'était comme l'insurrection inévitable de la personnalité même se débat-

25 tant contre l'obsession de ces ordres, absolument comme l'être humain endormi se débat contre les tentations mauvaises de certains rêves. Il y avait, chez Lucie, une dualité de personne en quelque sorte : l'honnête fille révoltée et hypnotisée domptée par Momas.

30 Lui lisait clairement toute cette lutte cachée sur cette pâle et mince figure anémiée aux paupières baissées sous les cheveux blonds un peu emmêlés.

Alors il saisit de nouveau les mains de Lucie, et, de sa voix cuivrée, presque menaçante :

35 — Tu feras cela, tu entends, tu le feras I

l'hypnotisme. 67

Elle ne répondit rien» mais un frisson comparable à une secousse électrique, lui courut par tout le corps, et sa pauvre figure attristée prit l'expression douloureuse d'un visage de martyre.

— Je le veux ! ajouta fermement Mornas. Je le veux I 6 Comprends-tu bien ? Je le veux ! Il le faut !

Il ajouta, — car il faut donner des raisons honnêtes à ces êtres, même ainsi captés, pour les faire agir :

— Cet argent, que tu prendras là, a été dérobé par cet homme. Ce n'est pas un vol que tu vas faire ; ce sera 10 une restitution.

Après une minute de silence, si profond qu'il entendait battre, comme dans une crise de palpitations, le cœur de Lucie, il dit encore :

— Tu le feras ? 16 *- Oui ! répondit enfin Lucie.

— Tu le feras, malgré tes hésitations possibles, malgré les obstacles ?

— Oui 1 dit-elle encore.

— Et cela fait, tu me rapporteras à moi, chez moi, 20 Tatlas ou les billets de l'atlas?

— Chez vous ?

— Rue Racine, le soir même !

— Oui ! répéta Lucie.

Et, chose étrange, maintenant, à chacun de ces oui, la 25 Voix était résolue, comme si la force de lutter eût brusquement fait place, en elle, à l'âpre volonté d'obéir.

Alors, tout d'un coup, il l'éveilla, retrouvant après la minute de surprise et de trouble, le sourire doux sur les lèvres de Lucie, et la tendresse profonde dans ses beaux 30 yeux bleus, très calmes. Et, sans que la malheureuse et charmante fille eût la moindre conscience, le moindre souvenir de l'ordre que lui avait dicté Mornas, et auquel, à l'heure .voulue, demain, elle allait obéir, elle se mit à parler à Jean de leurs projets, de leur avenir, de cette 35

vie cachée qu'ils s'étaient faite, de leur chaste roman ignoré, de cette tristesse lointaine et atténuée qui, grâce à lui, était devenue pour elle du bonheur.

Ce mot de bonheur avait fait d*abord sourire Mornas

5 amèrement ; puis, le répétant, il s'écria qu'après tout, le bonheur n'était pas si loin peut-être. Le bonheur? il espérait bien l'atteindre, — et bientôt.

— Ah ! si certain projet réussit ! fit-il.

— Quel projet ? demanda Lucie.

10 Mornas ne pouvait s'empêcher de s'étonner de ce mystérieux phénomène : cette femme à qui, tout à l'heure, il dictait ses ordres, qui avait comme emmagasiné sa pensée, — et qui, demain, changerait en actes ce qui, pour lui, n'était encore qu'une combinaison aujourd'-

15 hui, — elle ne se doutait même pas de l'idée obsédante qu'elle portait en elle, qui germait et grandissait, ignorée, dans son cerveau. Oui, il y avait deux femmes dans cette femme : l'une, la machine inconsciente, l'instrument dont il usait pour arriver au but ; l'autre, l'adorée et la

20 respectée que Mornas voulait associer à sa richesse et à sa vie, si ce projet réussissait . . .

Et il réussirait ! Pourquoi ne réussirait-il pas ? Encore une fois, chez M. de la Berthière, personne ne connaissait Lucie. Il était bien convenu qu'elle ne don-

25 nerait aucun nom pour pénétrer jusqu'au vieillard. Quelques explications en manière de mots de passe, voilà tout. Et surtout la lettre concernant le manuscrit du fameux ouvrage qui devait assurer la gloire à M. de la Berthière et qui allait livrer la fortune à Mor-

30 nas ! " A chacun son ambition !" pensait Jean.

Le paralytique ne pouvait ni voir ni entendre Lucie dérangeant les livres. Il ne s'apercevrait de la disparition de ses valeurs que plus tard, en supposant qu'il vécût encore quelque temps. Mais alors, qui accuser ?

35 Lui, Jean? Quelle folie! Et d'ailleurs, M. de la

l'hypnotisme. 69

Berthîère, même en soupçonnant le jeune homme, se tairait, fût-oe par égoïsme, par prudence, puisque Jean travaillait avec lui à crocheter la renommée littéraire.

Est-ce Lucie qu'on accuserait ? Mais M. de la Berthîère ne la connaissait pas, ne saurait point son nom, et 6 Jean Mornas, si le vieillard lui en parlait, répondrait d'elle comme de lui-même.

Oui, certainement, mathématiquement, le projet allait réussir ! Oui, Jean Mornas serait riche ! Oui, le mandarin allait céder une part de sa fortune à cet aventurier 10 qui s'imposait par le droit de la hardiesse, comme le pirate malais par le droit du kriss et du couteau. Oui, la vie de Jean allait changer et celle de Lucie. £t le bonheur était là, avec la jeunesse et l'amour ! Jeunesse pauvre, amour étoufié jusqu'alors. Mais quelle revanche 15 aussi, demain ! . . . Vivre ! Enfin, il allait vivre !

Et Mornas aspirait déjà le fumet de la table offerte à fies dents longues et à son âpre appétit d'affamé et de mangeur !

Bien avant l'heure où Lucie devait prendre le train de Versailles, Mornas était assis dans la grande salle de la gare Saint- Lazare sur un des bancs qui font face au 25 guichet où l'on distribue les billets.

Il regardait machinalement devant lui ces rares arrivants dont les pas retentissaient sur l'asphalte de la salle d'attente et qui, dans la lumière grise tombant d'en haut, par les verrières, s'acheminaient vers les barrières vides. 30 Toute cette salle si bruyante et si gaie aux jours d'été, à pareille heure, avait, dans l'atmosphère humide, sentant la neige fondue, une tristesse morne. Les toits des maisons apparaissaient au loin, par les grandes fenêtres, comme un lugubre décor gris, relevé de blanc. Des affiches 35

70 JEAN MOBNAS^ OU

des derniers mois montraient ironiquement leurs noms de plages à la mode, lugubres comme des feux d'artifice éteints. Auprès de Jean Mornas, des espèces de rôdeurs, aux pantalons boueux, sommeillaient à demi dans Tair 5 relativement chaud de la grande salle. ** Plus pauvres encore que lui, ces misérables hères !" Et, — ^un frisson intérieur semblait lui courir dans les veines,^ — plus honnêtes, peut-être! "Ils ne songeaient pas à dépouiller le mandarin, ces pauvres diables ! Ils trouvaient là un 10 abri contre le froid, le dénuement; ils cuvaient leur misère !"

Jean les examinait. Pas un n'avait une figure de révolté. On pouvait donc se résigner à vivre ainsi ?

— Bah ! c'est l'abrutissement du besoin I Et puis, 15 moi, j'ai d'autres appétits parce que j'ai d'autres facultés.

A chacun selon ses désirs ! C'est bien le moins î . . .

Et il se mit à penser à Lucie. Elle ne venait pas. Jean regardait le cadran de l'horloge. Une heure moins trois minutes. Les aiguilles avançaient sans doute^ 20 mais enfin, maintenant ...

— Elle devrait être ici !

Si elle ne venait pas ?

Si la révolte intime, la tempête de la conscience, avait été plus forte que la suggestion? Si le libre arbitre

25 avait chassé l'obsession comme un mauvais rêve? Si . . . Mais Jean Mornas, qui doutait, devenu subitement anxieux, ne douta plus et laissa un cri -monter à ses lèvres lorsque, au bout des marches qui mènent au dehors, il aperçut, raide, marchant comme une statue, très

30 droite et hagarde, Lucie qui, sans hésiter, s'avançait vers le guichet où, en lettres blanches, sur un tableau bleu, se lisait le nom de Versailles.

— Elle est venue ! se dit Mornas, qu'une émotion singulière saisissait maintenant à la gorge.

35 II eût presque souhaité, en ce moment, qu'elle eût

résisté. Il entrevit brusquement quelque catadtn)phe. Une crainte maintenant l'étreignait, et pendant que Lucie s'approchait du guichet et demandait son ticket, —il la voyait de dos et elle gardait une raideur automatique, — il se demandait s'il n'allait pas l'arrêter au pas- 5 sage, l'empêcher d'accomplir ce qu'il lui avait ordonné . . . Puis il eut honte de sa terreur. Était-ce donc pour reculer qu'il avait posé ce problème à la destinée ? . . . Au moment où il pouvait gagner la partie, allait-il repousser l'échiquier ? . . . Non. Le sort en était jeté I . . . 10 Et tant pis pour le mandarin qui se trouvait sur son passage ! . . .

Lucie s'était retournée. Elle glissait froidement le petit morceau de carton entre son gant et la paume de sa main gauche, et de ce même pas quasi mécanique de 15 tout à l'heure, elle s'avançait vers la porte de la salle d'attente. Elle pouvait apercevoir Mornafi, puisqu'elle se dirigeait de son côté, sans le savoir là. Alors il s'éloigna de quelques pas, mais la précaution était inutile. La jeune fille semblait ne rien voir, marchant comme 20 poussée par une idée invincible, les yeux fixes, le pas alourdi.

£lle s'arrêta un moment sur le seuil de la porte de la salle, puis elle y entra. Jean s'approcha, collant son visage aux vitres pour la revoir encore. Il avait le 25 temps de l'appeler, de l'arrêter sur cette voie du crime qu'elle suivait, inconsciente. " Non, non, se disait-il, ce serait niais, et maintenant ce serait lâche I" Il distinguait, dans la pénombre de la salle, une ombre se détachant sur le fond blafard de la gare où les grandes couches 30 de neige et les fumées blanches des locomotives se confondaient sur l'horizon du ciel gris. C'était -Lucie, toujours debout, immobile et comme raidie. La porte de la gare, poussée par un employé, glissa sur ses gonds. Les rares voyageurs passèrent de la salle sombre sur le 35

72 JEAN MORNASy OU

quai où la vapeur chaufi^it Mornas voyait encore Lucie ; puis, cachée par les wagons, il ne la vit plus. — Tout est dit, pensa-t-il. Et tant mieux !

Songeur, mais sans inquiétude à présent, confiant,

5 presque fier, il redescendit les marches, passa sous les arcades de la gare ; et, en apercevant à la devanture du libraire un journal judiciaire illustré où quelque crime féroce était représenté dans tout son réalisme sanglant : " Imbéciles ! se dit Mornas, comme s'il y avait besoin

10 de tragédie pour réussir et pour vaincre!"

Il ressentait, avec des jouissances de dilettante, un contentement aigu de soi-même. Il lui semblait qu'il était l'inventeur de quelque œuvre d'art curieuse et parfaite. Son ironie de réfractaire lui faisait regarder com-

15 me une création habile cette application de la science à la satisfaction de ses appétits. Il y avait en lui de l'expérimentateur que l'expérience intéressait comme une gageure et du joueur qui jetait sa vie sur le tapis vert. Mais, cette fois, le joueur ne risquait que de devenir

20 riche. Il était impossible que Lucie fut surprise. Il était impossible également que le nom et la retraite de la jeune fille dissent jamais connus en supposant, encore un coup, que M. de la Berthière eût l'idée même, plus tard, que ce fàt elle qui avait commis le vol.

25 Le paralytique aveugle serait emporté sans doute par la maladie avant même qu'il soupçonnât la disparition de l'atlas. Non vraiment, le hasard faisait beau jeu à Jean Mornas. Le jour où une recommandation lui avait ouvert les portes du petit hôtel de la rue Saint-Médéric,

30 c'était la fortune qu'on lui ofirait tout simplement. La fortune ! . . . Jean savait bien que ce que pouvait trouver Lucie ne suffirait pas à lui assurer ce qu'on appelle "une fortune;" mais entre son dénuement présent et le rêve qu'il caressait, — députation ou affaires financières,

35 et les deux à la fois peut-être, la politique servant à

li'HYPNOTISME. 73

tripoter, — la somme dont il pourrait désormais se servir était, quelle qu'elle fût, le moyen d'arriver vraiment à la fortune.

Et alora, tout en marchant par les rues, il faisait des projets, combiuait, traçait des plans, cherchait par quelle 5 trouvaille nouvelle il pourrait décupler, centupler cette somme qu'il n'avait pas, — mais qu'il allait avoir,— et, traitant la vie comme une partie de baccarat, il se demandait s'il ne jetterait pas, dès demain, cette somme quelconque dans le tripot de la Boui*se. 10

Non. Il valait mieux garder cet argent comme une provision de guerre. Il verrait, il attendrait. Il pouvait patienter maintenant. Tout en marchant il regardait les passants. Des gens affairés se croisaient, allant il ne savait oà, très vite. De pauvres diables balayaient, 15 le long des trottoirs, des tas de neige que charriait l'eau bourbeuse du ruisseau. Tous semblaient à Mornas des dupes trop facilement courbées sous la tâche imposée, le labeur quotidien. Ah ! les sots ! Quand il est si facile de s'affranchir de ces corvées et de vivre heureux, de par 20 le droit du plus habile ou du plus fort ! . . .

Et toutes les théories darwiniennes de " la lutte pour la vie " revenaient à Mornas sous une forme nouvelle. Que faisait-il, lui, individu, sinon appliquer la règle suivie par les collectivités, les nations, proclamée par les 25 conquérants, chantée par les poètes de la gloire? Au plus audacieux le succès, au plus redoutable la conquête ! ... Et même en quoi sa conquête, — et il souriait à ce mot,— enlevait-elle quoi que ce fôt à celui qu'elle semblait dépouiller ? Il s'était déjà posé la question et y avait 30 répondu victorieusement, — à sou point de vue. Mais ce qui le âattait, ce qui lui paraissait original et personnel, c'était la façon dont il pratiquait le struggle for- life,— p&r délégation et à distance et sans que l'instrument humain qu'il maniait eût même la conscience de l'acte accompli. 35

74 JEAN MORNASy OU

Alors, tout en marchant, Jean se peignait à luimême les péripéties du drame qui se jouait, là-bas, à son profit.

Il regardait Theure aux cadrans des magasins. 5 — Deux heures moins le quart . . . Lucie est arrivée . . . Deux heures . . . Elle est rue Saint-Médéric . • . Oui, certainement . . . Elle sonne . . . On ouvre la porte . . . On l'introduit ... M. de la Berthière est là . . . Elle écarte les volumes de Diderot, elle a dans sa main l'atlas

10 . . . Elle fouille, elle prend ... A présent, ce doit être fait. C'est fait Je vais être riche!

Pas un détail de la scène ne lui échappait. Il la voyait réellement. Tout s'accomplissait à Versailles comme il avait résolu que cela s'accomplirait. Il était

15 impossible qu'il en fût autrement. Et pourtant, à mesure que les heures avançaient, une sorte de fièvre s'emparait de Mornas. Il se sentait énervé, inquiet. Il essayait de marcher, de marcher toujours, comme si l'activité de son corps lui eût fait paraître le temps

20 moins long, et il éprouvait maintenant une lassitude à la fois physique et morale II rentra dans le petit hôtel de la rue Racine, et, à demi écrasé, se laissa tomber sur une chaise, dans sa chambre nue. Il n'avait plus qu'à attendre Lucie.

25 Elle viendrait. Elle allait venir avant une heure. Et si elle ne venait pas ?

Alors, tous les obstacles possibles, les difiScultés, les dangers d'une entreprise pareille à celle qu'il avait combinée lui apparaissaient en foule, brusquement. Il se

30 trouvait téméraire, pis que cela, absurde d'avoir ainsi tenté le sort. L'état de suggestion où il avait réduit la jeune fille la rendait-elle moins exposée à une arrestation? Elle était peut-être maintenant dans quelque poste de police, interrogée, accusée et convaincue de vol

35 . . . Cette pensée lui donnait un frisson et augmentait sa

L^HYPNOnSKE. 76

fièvre nerveuse. Puis il se moquait lui-même, de ses terreurs. Il se trouvait pusillanime. Il prenait un livre, essayait de lire. Le pessimisme de Schopenhauer l'amusait d'ordinaire. Cette fois il trouva pitoyable ces traits d'esprit aiguisés au bord de Tabîme. 5

Il écoutait anxieusement les pas qu'il entendait dans le corridor. D'une minute à l'autre, elle pouvait, elle devait venir. * Encore quelques minutes peut-être et Jean Mornas connaissait sa destinée. " Etre riche I être riche !" Il avait peur maintenant de devenir fou. Ses 10 oreilles bruîssaient comme dans les nuits de tentation atroce. Il se passa une éponge mouillée sur le front. La congestion lui montait au cerveau.

Quelqu'xin s'était arrêté au seuil de sa chambre et une main cherchait le cordon de la sonnette. 15

Tout à coup il devint immobile et très pâle.

Il s'élança au moment même où le tintement vibrait, ironique et clair. Sa main ouvrit brusquement la porte. Une femme était là : Lucie.

Elle entra d'un mouvement rapide, en quelques pas, 20 comme si elle eût été poursuivie, et blême, elle alla droit vers la petite table où les papiers de Jean Mornas traînaient.

Il avait vivement refermé la porte et il s'avançait vers Lucie, la regardant bien en face, très ému. 25

Le jour baissait dans la petite chambre à peine éclairée par le crépuscule gris de ce triste jour froid.

Avant même que Mornas eût dit un mot, Lucie laissa tomber sur la table une liasse froissée de billets de banque, et, d'une voix étrangement ferme, nette et métallique, 30 elle dit :

— Voilà!

Jean s'était précipité sur ces billets qu'il prit entre ses doigts avec des frissons de volupté.

Était-ce possible? Enfin I . . . 35

76 JEAN MOBNAS^ OU

Il les dépliait, les caressait, les comptait. Lucie, droite, telle qu'il l'avait vue à la gare, devant le guichet, regardait comme si elle n'eût pas compris.

— Treute-sept ! fit Mornas.

5 II y avait là, en billets de mille francs, de cinq cents et de cent francs, trente-sept mille francs. Le levier pour la fortune ! . . . Trente-sept mille francs I Jean les recomptait encore, les touchait, les admirait, cherchant maintenant du regard un endroit où les dissimuler et ne

10 trouvant aucune cachette plus sûre que sa poitrine. Alors il les glissa dans la poche intérieure de son paletot râpé et il en boutonna les boutons dont les capsules métalliques luisaient. Ce paquet de billets, il en sentait avec des frissons voluptueux le poids léger sur son corps.

15 C'était comme une cuirasse qui lui eût fait maintenant tout braver.

Puis il demanda à Lucie, du ton bref et sourd d'un complice qui n'ose même savoir tous les détails du forfait :

20 — . . . Et . . . cela a été facile ?

Elle ne répondait pas, demeurait droite en sa rigidité sculpturale, les yeux hagards dans une face de marbre.

— Comment cela a-t-il été fait ? dit encore Mornas au bout d'un moment.

25 De sa voix vibrante, bizarre, Lucie répondit :

— Je ne sais pas . . .

L'accent de ces quelques mots était si étrange, que Jean subitement ressentit une inquiétude.

— Mais enfin, dit-il, à moi, à moi; tu peux bien ap- 30 prendre? ... Je veux savoir . . .

— Il y avait comme une force qui me poussait ! fit la jeune fille. J'allais . . . J'allais . . . Pourquoi allais-je là, moi ? Parce qu'il le fallait . . . Oui ! . . . — et elle semblait encore lutter contre elle-même, contre l'obses-

35 sion, — il le fallait, vpilà I — Je suis entrée . . . J'ai vu

l'hypnotisme. 77

rhomine . . . On m'a laissée seule avec lui. J'ai écarté de lui le cornet qui pouvait lui servir à appeler . . .

— Il ne voyait pas ? demanda Momas. Il ne voyait rien ? . . . Aveugle, n'est-ce pas ?

— Aveugle, oui. Mais il entendait ! 5 lia voix de Lucie avait pris, en disant cela, une expression farouche ; et, sans bien s'en expliquer la cause, Momas devina un péril.

— Il entendait ?

— Oui ... 10 Elle était toujours debout, impassible.

— Il la entendu ? répéta Mornas en la regardant en face.

— Oui . . . pendant que je fouillais les livres ... Et alors ... 15

Elle ferma les yeux, secouant la tête pour en chasser une vision mauvaise.

— Alors ? répéta Mornas, comme arrachant une à une les paroles des lèvres de Lucie.

— Alors . . . écoutant, il a deviné . . . oui, deviné qu'on 20 voulait le voler ... Il a poussé un cri et . . .

— Et on est venu ? demanda Jean.

— Ah ! si on était venu ! . . . Non, répondit Lucie, on n'est pas venu ... Il s'est dressé sur son lit . . . La peur ou la colère lui donnait la force ... Il s'est traîné vers 25 moi, posant sa main sur mon épaule, là ... une main maigre qui s'enfonçait comme une griffe . . . J'avais pris les billets, puisqu'il fallait les prendre . . . C'était plus fort que moi . . . Quelque chose me disait de les lui reprendre puisqu'il les avait volés . . . n'est-ce pas, il les 30 avait volés ? ... Et comme il voulait me les arracher, alors . • .

Jean maintenant, aussi pâle qu'elle, attendait, pressentant quelque épouvante:

— Alors, je l'ai repoussé ; il est allé retomber près 35

78 JEAN MORNASy OU

de son Ht Raide ! Étendu ! Il n'a plus bougé, et alors je suis sortie !

— Sortie ? Comme cela ?

— Oui ! Vous m'avez dit de prendre, j'ai pris ! Vous 6 m'avez dit de rapporter. C'est fait !

— Mais, demanda Mornas, hésitant un peu . . . lui ?

— Qui, lui ?

— M. de la Berthière !

— Je ne m'inquiétais pas de M. de la Berthière. Je 10 devais aller là, je devais faire cela, je l'ai fait. Adieu !

Elle s'avançait déjà vers la porte pour sortir.

Jean l'arrêta, lui prenant les mains. Puis, tout bas :

— Voyons, Lucie, voyons, lorsqu'il est tombé ... M. de la Berthière ... il a appelé encore ? ... Il a parlé ?

15 — Je ne sais pas, dit-elle.

— Il était vivant?

— Je ne sais pas.

— Tu ne l'as pas tué ?

— Je ne sais pas.

20 Elle gardait toujours sa même immobilité tragique, et maintenant Mornas sentait, sur sa poitrine, une impression pesante comme si les billets de banque l'eussent étoufië.

'' Je ne sais pas I Je ne sais pas !"

25 Ces réponses étemelles de Lucie le poignardaient d'inquiétude. Quelle tragédie s'était donc jouée, là-bas, dont le souvenir même n'était point resté dans ce cerveau envahi par l'idée fixe?

Il voulait ramener Lucie à cette scène de la rue Saint-

30 Médéric, la lui rendre présente, la lui faire raconter et répéter en détail. Mais à présent la jeune fille lui échappait, elle s'acharnait à oublier. Elle ne répondait même plus.

— Je veux partir, disait-elle seulement, obstinément

35 Laissez-moi partir.

l'hypnotisme. 79

£t lui se savait pourquoi, d'instiDCt, il voulait la retenir comme si, hors de cette misérable chambre, un danger Teût menacée. Où irait-elle ? A Montmartre, parbleu! Chez elle. Elle avait une hâte d'être seule. Il lui semblait qu'elle avait envie de pleurer, de beaucoup 5 pleurer, de pleurer toujours. Tout son système nerveux, effroyablement surexcité, tendu, paraissait près de se briser, et, pour retrouver un apaisement, avait besoin de quelque crise douloureuse.

— Je ne vous laisserai point partir, Lucie ! dit 10 Mornas.

— Il faut pourtant que je parte, il le faut I

£t sa main, sa petite main frêle de fillette blonde, repoussa brusquement, avec une étrange force nerveuse, Jean qui voulait la retenir, effrayé. 15

— Mais que voulez-vous aller faire, à Montmartre ?

— Rien. Je vous l'ai dit. Etre seule.

Elle répéta encore, d'un ton navré, comme si elle eût compris ce qu'elle avait fait, inconsciente ; — et comme si elle en eût éprouvé un atroce remords : 20

— Pleurer !

Jean la laissa partir. Il irait la voir demain. Oui, demain. Et son bras cherchant la taille de Lucie et ses lèvres s'approchant du front de la jeune fille pour la baiser sur ses beaux cheveux, elle le repoussa encore, le 25 regardant, cette fois, — de ses doux yeux, tendres et tristes d'ordinaire, — avec une sorte de haine.

Il ouvrit sa fenêtre pour la revoir dans la rue. Elle marchait toujours de ce même pas automatique qu'elle avait le matin. 30

Au tournant de la rue, elle disparut.

— Bah ! songea Mornas, comme elle a obéi à la suggestion qui lui commandait d'agir, elle obéira à l'ordre qui lui défend de parler . . .

Alors, reprenant entre ses mains ce paquet de billets 35

80 JEAN MORNA8, OU

qu'elle avait jeté sur la table tout à l'heure et les comptant encore et les recomptant toujours avec une volupté d'avare :

— Allons ! dit-il. Quoi qu'il en soit, voici la fortune! 5 Et, mort ou vif, ma foi, merci au mandarin ! . . .

Jean passa cependant une mauvaise nuit après cette

10 soirée de triomphe. Il lui semblait qu'il était traîné, par des argousins en costumes chinois, dans la chambre d'un assassiné qui ressemblait terriblement à M. de la Berthière. Et dans cette chambre il j avait, sur la cheminée, une statuette de marbre, un vivant portrait

15 de Lucie qui le regardait avec de grands yeux glauques. Ce mauvais rêve le poursuivit jusqu'à l'aurore grise et froide. Il se leva, mal à l'aise, le corps brisé, comme perclus de rhumatismes. Il avait envie d'aller savoir à Versailles, ce qui s'était passé rue Saint-Médéric. L'idée

20 était imprudente. Mieux valait attendre certainement. Et d'ailleurs, aujourd'hui, Lucie pourrait-elle lui raconter peut-être ... lui apprendre . . . Mais Jean s'arrêtait net sur ce point. Jamais, jamais, il ne reparlerait à Lucie de ce drame. Il la laisserait en proie à ce souvenir

25 vague qui s'effacerait peu à peu du cerveau de la jeune fille. Oui, l'idée fixe imposée par la suggestion perdrait certainement de sa netteté et ne serait plus, un jour, qu'une sorte de cauchemar confus. Le succès, le luxe, la vie facile qu'il partagerait avec la pauvre enfant, lui

30 feraient oublier cette affreuse aventure. Et alors ... eh bien, alors on serait heureux !

Il l'aimait vraiment. Il l'aimait plus encore, avec une superstition de sceptique, depuis qu'elle avait servi d'instrument à sa fortune. Il avait hâte de la revoir.

35 II voulait lui proposer, non de fuir, mais d'aller au

moins passer quelques jours d'oubli daus le Midi. A cette heure même, les fleurs s'ouvraient au bon soleil, là-bas! Il la présenterait à ses parents. Ils seraient enchantés, ses vieux, oui, bien heureux d'apprendre que leur Jean se décidait enfin à leur donner une famille. 5 Et il s'imaginait les larmes joyeuses de sa mère, le sourire enivré de Lucie, — tout cela dans un cadre de lumière chaude, dans un poudroiement de soleil.

— De l'églogue? Encore! Ma parole, se disait Mornas,je deviens sentimental! 10

Mais ce sentimentalisme même qu'il gouaillait était encore une des formes de la satisfaction de ses appétits. Une halte avant la bataille, avec les baisers de Lucie, devenue sa femme, pour lui donner du cœur. Et puis, sur la brèche, hardiment! 15

Après avoir déjeuné dans un restaurant voisin de son hôtel, Jean prit le chemin de Montmartre. Le brouillard se dissipait peu à peu et le soleil, un peu rouge, teignait de rose, faisait fondre les plaques de neige sur les toits. Le jeune homme respirait largement, marchait 20 d'un pas allègre. Un clairon de victoire semblait chanter à ses oreilles. Quand il arriva rue Audran, il fut tout surpris de voir un rassemblement de voisins, des gens du quartier et des passants, groupés devant la maison qu'habitait Lucie. Un sourd murmure s'élevait de 25 ce tas d'hommes et de femmes, bavardant, contant et commentant Mornas ne savait quel événement qu'il devina cependant tragique, d'instinct.

Il s'approcha, —un pressentiment l'oppressant tout à coup, — et son visage rude devint très pâle brusquement. 30 C'était le nom de Lucie qui courait sur toutes les lèvres bruyantes des commères et sortait de ce grand murmure. Lucie ! . . . Mornas eut un éblouissement et s'arrêta net, pour ne pas tomber. Il venait de recevoir comme un coup au cœur : — Lucie était arrêtée. 35

Arrêtée! . . . Que s'était-il doue passé à Versailles? Comment avait-on su ? ... Et Moruas tendait Foreille, saisissant avidement dans les racontages confus des voisins, des lambeaux d'explications, des débris de vérité. Il n'y 5 avait pas à douter. Lucie avait été reconnue, suivie . . . Elle avait laissé, à Versailles, quelque indice. Le télégraphe avait prévenu les agents de la Sûreté, à Paris . . . Mais de quel crime accusait-tm la jeune fille? . . . Jean ne parvenait pas à le savoir exactement, et, la main

10 sur son visage, relevant le collet de son paletot, redoutant d'être reconnu, — quoiqu'on n'eût point, sans doute, remarqué ses visites chez Lucie, — il attendait afin de se rendre compte, par quelque renseignement décisif, de ce que Lucie, — et lui, — devaient redouter.

15 On accusait Lucie de vol, de détournement de valeurs, on ne savait pas. Une grosse dame, pour faire l'importante, hochait la tête et parlait d'infanticide. Elle levait et agitait sa main grasse où pendait un petit porte-bonheur. Mornas avait envie de la prendre par le poignet

20 et de lui crier qu'elle mentait. Ce porte-bonheur lui rappelait celui que Lucie regardait, la première fois qu'il l'avait rencontrée ! . . . Porte-bonheur ? . . . Un nom ironique ! . . . Pauvre fille ! Et, oubliant presque que c'était lui qui la livrait à ces accusations, il la plaignait

25 et se demandait ce qu'il fèrait pour la défendre.

Il rentra chez lui la tête broyée sous des pensées contradictoires. Devait-il fuir? Lucie, accusée, n'était-il pas, lui, directement menacé ? Que fallait-il faire ? Fuir, c'était se désigner soi-même à une poursuite.

30 Lucie, dans l'état de suggestion où elle se trouvait, soumise à une volonté extérieure absolument comme une machine à un moteur dont la force serait puisée à distance, Lucie ne parlerait pas. Non, certainement non, elle ne parlerait pas.

35 Alors, qu'avait-il à craindre ? . . .

l'hypnotisme. 83

Eh ! il ne redoutait rien, et sa puissance de résistance et d'audace lui était revenue brusquement devant la perspective d'un danger possible! Seulement il avait le cœur crevé par cet écroulement subit, dramatique, brutal ... 5

— Un autre dirait providentiel ! murmurait-il avec son mauvais rire.

C'était effrayant, ce résultat inattendu, cette combinaison aboutissant à un meurtre. Cela dépassait affreusement son soubait. Il avait accepté d'aller jusqu'au vol, 10 et la logique de la suggestion le poussait là, peut-être, jusqu'à l'assassinat 4 II avait déchaîné un instinct, une force, et, comme un boulet va à son but, tout droit, Lucie avait accompli l'ordre suggéré, — mais comment ! . . . Rien, rien ne l'eût empêchée d'obéir. Mornas res- 15 semblait à uu homme qui, plongeant sa main dans l'eau pour en retirer de l'or, en ramènerait un débris de cadavre.

Et comment aussi la malheureuse avait-elle laissé deviner, là-bas, et son nom et son adresse? Et, puisqu'on 20 l'arrêtait, de quel crime était-elle prévenue ? M. de la Berthière avait donc pu dire . . .

Puis, devant ce nom de M. de la Berthière, la pensée même de Mornas hésitait. Il en arrivait presque à souhaiter que M. de la Berthière eût pu parler. Mais une 25 terreur lui venait. Si M. de la Berthière était mort ? . . .

— Tu as voulu tuer le mandarin ? ... Et s'il était tué ? Il frissonnait alors, tremblant pour Lucie.

Il attendit avec des angoisses et de la fièvre les journaux du soir. Peut-être parleraient-ils de l'arrestation. 30 Ils en donneraient les motifs. Jean les acheta tous. Rien. Les reporters ignoraient encore le drame. Alors, par un train du soir, Jean alla à Versailles, et là, cette mort du vieillard faisant déjà le texte de tous les propos, il demanda au premier cocher venu des renseigne- 35

mente sur 1' '' affaire de la rue Saint-Médéric." Et il eut froid dans le dos lorsqu'on lui répondit que M. de la Berthière ... un vieil avare, d'ailleurs . . . une canaille, dit le cocher, avait été tué par une femme. *' Com-

6 me Marat par Charlotte Corday . . . seulement sans couteau !" ajouta le cocher, qui était un lettré.

Oui, M. de la Berthière avait été poussé brutalement contre un meuble. Le front du paralytique s'était heurté à l'angle aigu d'une bibliothèque, '^ et la tempe

10 ayant porté dessus . . . vous comprenez ! . . . "

Quant à la façon dont on avait retrouvé la femme, — qui n'était pas de Versailles ; une Parisienne, une gaillarde, paraît-il ... on prétendait même, une ancienne conquête, ou une fille naturelle de M. de la Berthière, —

15 c'était bien simple . . . Un employé de la gare avait remarqué l'allure étrange d'une jeune fille qui se promenait dans la salle d'attente avec des yeux qu'on aurait pris pour des yeux de verre, tant ils étaient fixes . , . Lorsqu'il lui avait demandé son billet, elle avait pris son

20 ticket dans un porte-monnaie ou un portefeuille, d'où des papiers étaient tombés . . . L'employé les avait ramassés et rendus à cette jeune femme . . . Seulement, après, sur le parquet, à l'entrée de la salle d'attente, il avait aperçu une lettre qu'il avait voulu rendre à " la

25 personne en question," mais le train tout justement partait, et il avait alors mis de côté cette lettre addressée à Mademoiselle Lucie Lorin, me Audran^ à Montmartre^ par la patronne d'un grand magasin de lingerie de

Paris.

30 Lorsque la police de Versailles, avertie par les domestiques de M. de la Berthière, avait appris la mort de M. de la Berthière, tout aussitôt des agents s'étaient rendus aux gares qui mènent à Paris. L'employé leur racontait alors l'effet singulier que lui avait produit la jeune

35 femme. Il remettait la lettre et l'enveloppe à l'autorité.

l'hypnotisme. 86

Les renseignements donnés par les gens de M. de la Berthière sur l'allure et le costume de la jeune femme concordant absolument avec ceux de l'employé du chemin de fer, le parquet télégraphiait à la Sûreté, à Paris, d'avoir à décerner contre la fille ou femme Lucie Lorin 5 un mandat d'amener — " Et voilà comment, concluait le cocher, Versailles a la bonne fortune de posséder une affaire qui fera du bruit et qui permettra aux cochers de conduire les clients à la rue Saint-Médéric, après le Château et la Salle du Jeu de Paume." 10

Mornas en savait assez. Il n'avait plus qu'une idée : revenir vite à Paris. Mais, poussé par ce maguétisme morbide qu'a pour les criminels le lieu où s'est commis le crime, il voulait pourtant revoir la maison où Lucie était entrée. Dans l'ombre de la rue, des curieux sta- 16 tionnaient devant l'hôtel de M. de la Berthière. Ce coin silencieux de ville morte s'animait de tous les propos, de toutes les avidités de sensations d'une foule pressée. Mornas, debout sur le trottoir, en face de la petite porte qu'il avait si souvent franchie, restait là, trouant 20 en quelque sorte la muraille par la pensée et se figurant le vieillard étendu, immobile sur son lit bas, dans la bibliothèque ... Il dormait son dernier sommeil, le mandarin ! Le mandarin était tué ! Et, chose étrange, Jean n'en éprouvait aucun remords. Ni remords, ni frayeur. 25 Il se disait qu'une prévenue n'est pas une condamnée, qu'en dépit des charges accablantes, Lucie prouverait évidemment son innocence, échapperait à l'accusation (comment? par quels moyens?) et qu'une vie nouvelle commencerait pour eux . . . Des chimères ! ... Le besoin 30 de se griser d'espoirs impossibles !

Mais, en revenant vers Paris, seul dans son wagon, en se remettant face à face avec la situation nouvelle, il sentait l'angoisse peu à peu l'envahir et d'affreuses craintes naître. Échapper à l'accusation I Sans doute. Mais 35

86 JEAN MOBNA8, OU

comment? Le crime était flagrant et Lucie, suivie comme à la piste, avait été, en quelque sorte, prise sur le fait. Mornas n'avait pas plus de remords que devant le logis de la rue Saint-Médéric, mais il commençait à 5 éprouver des terreurs, dont la violence augmentait à mesure qu'il se rapprochait de Paris. L'entrée, par la brèche des fortifications, lui faisait Tefiet d'une ouverture de souricière.

Il lui semblait, en descendant du train, que la gare

10 était pleine d'agents de police dévisageant les arrivants et guettant les coupables. Illusion, certainement. Qui pouvait se douter que Lucie Lorin eût un complice? Et, tout en marchant pour regagner son hôtel, il se faisait, scientifiquement, les raisonnements les plus décisiis.

15 Inconsciente de l'acte qu'elle avait commis, la jeune fille resterait, dans ses interrogatoires, impassible comme elle lavait été dans l'accomplissement des ordres dictés. Elle ne livrerait à personne le secret d'un crime dont elle était coupable, sans en avoir même la perception

20 nette. Elle resterait comme une vivante énigme devant la Science qui examinerait et la Loi qui interrogerait. L'idée du silence étant implantée dans son cerveau, elle ne parlerait pas, elle ne livrerait aucun nom, aucun secret. Mornas n'avait donc rien à craindre. Et, l'état

25 même dans lequel Lucie était plongée ferait hésiter, douter les juges et sauverait l'accusée. Oui, certainement, oui I Le salut de Lucie était précisément dans cette suggestion, dans cette captation d'elle-même par un autre : — un autre qu'elle ne désignerait jamais.

30 Et pourtant, il avait une certaine appréhension à franchir le seuil de son hôtel, comme si on l'y eût at-' tendu. Il éprouvait cette sensation inquiétante d'être suivi par quelqu'un. Un moment, à deux pas de la rue Racine, voyant une ombre bizarre s'allonger devant lui,

35 il s'était retourné brusquement, sentant l'espèce de con-

i^'hypnotisme, 87

tact d'uBe main s*abattant sur sa nuque. Personne. C'était son ombre même qui marchait devant lui et qu'il ne reconnaissait pas.

Dans sa chambre, qu'il ferma intérieurement avec soin, il éprouva un moment de calme. Il respira, comptant 6 encore, pour la centième fois, ces billets, qui devaient le sortir de sa vie étouffante et misérable. Puis une terreur nouvelle Tétreignit. Il alla brusquement à la fenêtre, dont il tira les gros rideaux.

Si on l'avait épié de l'autre côté de la rue? Si on le 10 regardait ? Si on le volait ?

— Me voler, moi ? Ah ! par exemple !

n eut, malgré sa frayeur, presque envie de rire à cette pensée qu'il était tout à coup devenu, du jour au lendemain, de ceux qu'on vole . . . Un mandarin, comme le 15 mort ! . . .

Et alors il se demanda s'il ne ferait pas bien de cacher ses valeurs, de les confier ... Il s'arrêta devant sa propre pensée. Les confier ... à qui ? L'image de ses parents lui revenait. Les pauvres gens seraient si heureux de 20 savoir que leur Jean avait trouvé, gagné une fortune ! Et ils la garderaient, heureux, considérant comme sacré le dépôt du fils. Mais, par un bizarre scrupule, fréquent dans ces âmes sombres, l'idée de mêler ses pauvres vieux à son crime lui sembla plus hideuse que le crime même. 25 Non, décidément, il garderait tout avec lui. Il porterait sur sa poitrine, presque sur sa peau, ces billets, et on le tuerait avant de les lui prendre !

Il s'endormit sur le paquet de bank-notes, la main passée sous l'oreiller où il les avait glissées ... 30

88 JEAN MORNÂS, OU

TiUCiE LoRiN, au dépôt de la Préfecture de police,

5 fut amenée le lendemain, devant le médecin chargé d'examiner certains coupables arrêtés. Elle n'avait voulu ni prendre de nourriture, ni répondre aux questious qu'on lui posait.

Dans la petite salle étroite et nue, voisine de l'infirme-

10 rie du Dépôt, où on la conduisit, un homme, grand, fort, à l'œil paternel, était assis devant une petite table, où l'on avait placé, à côté d'un encrier, des papiers à entêtes administrati&, près d'une fenêtre; et elle le regarda, tandis qu'il jetait sur elle un premier coup d'œil

15 assez étonné. Les gens de science ont des intuitions singulières et le maniement quotidien de tant de plaies, morales et physiques, donnait à l'éminent docteur une habitude des tristesses de l'espèce humaine. Il resta un moment attentif, sans interroger, devinant dans cette

20 nature chétive et douce un vivant problème, quelque chose d'inattendu.

Lucie se tenait debout devant lui, raide dans sa robe noire, entre un gardien et une infirmière, et ses yeux bleus, très calmes, soutenaient sans bravade le regard du

25 médecin. Il y avait dans ces lumineuses prunelles de jeune fille une franchise profonde et une espèce de résolution étrange. Le médecin devina un problème. Cette frêle créature, sympathique d'aspect, timide, accusée d'un crime I Cette petite main d'enfant, capable, d'avoir pu

30 donner la mort à un homme ! Le savant en était surpris dès l'abord.

On l'entendit murmurer pendant qu'il se prenait le menton entre les doigts:

— Ah ! mais c'est intéressant, c'est intéressant ! . . .

35 Alors il interrogea.

Lucie, à peu près muette jusqu' alors, répondait. Elle s'était, sous le regard du médecin, sentie enveloppée d'une sorte de pitié qui l'attendrissait. La veille, devant un magistrat, elle n'avait voulu rien dire. Maintenant, elle parlait. 5

— Est-il vrai, est-il possible, dit le docteur, que vous ayez pu commettre un crime dans des circonstances pareilles ? . . . Vous connaissiez donc la maison, les liabitudes de M. de la Berthière ?

— Non, dit Lucie. Je ne les connaissais pas. 10

— C'était la première fois que vous vous présentiez chez lui ?

— La première fois, oui !

— Et pourquoi alliez-vous chez M. de la Berthière ?

— Pourquoi ? 15 Le regard de la jeune fille se fixait, un peu égaré,

maintenant, sur les yeux du docteur.

— Pourquoi ? redit Lucie. Parce qu'il le fallait !

— Comment, il le fallait ?

— Oui ! répéta la jeune fille d'une voix devenue cou- 20 pante, il le fallait!

Le docteur réfléchit un moment, comme tout à l'heure, le menton dans la main droite, regardant sans dire un mot Lucie, toujours debout et impassible, tandis que le gardien et l'infirmière, derrière les cheveux blonds de la 25 pauvre enfant, échangeaient un coup d'œil ironique : " Il le fallait ? ... Je vous demande un peu ! . . . "

— Avez-vous été malade souvent ? reprit le médecin après un moment.

— Moi?... 30

— Oui. Quelles maladies avez-vous eues ? La fièvre typhoïde?

— La fièvre typhoïde, oui.

— A quel âge ?

— A douze ans. 35

90 JEAN MOBNAS^ OU

Le médecin prenait des notes.

— Vous n'avez plus de parents ?

— Non ! dit tristement Lucie.

— Leur avez- vous entendu dire que vous ayez eu des 5 convulsions, étant petite ?

L'œil bleu de Lucie semblait chercher dans le passé.

— Non, monsieur . . . Maman . . . — sa poitrine se souleva et le docteur fut impressionné lui-même par la façon douce et navrée dont elle prononça ce nom, — ^maman ne

10 m'a jamais parlé de ça. Elle disait seulement que j'étais faible . . . très faible, et qu'elle avait peur de me voir partir avant elle . . . Pauvre maman ! . . . J'aurais mieux aimé ! . . .

Elle eut deux grosses larmes sur ses joues et, les essu-

15 yant rapidement, elle reprit son attitude immobile, posée devant le docteur comme une énigme de chair et d'os.

— Je ne suis pas magistrat et je n'ai pas le droit de vous interroger comme un juge d'instruction, dit doucement le médecin, mais est-ce bien vrai, voyons, que vous

20 ayez donné la mort à M. de la Berthière?

— La mort ? répéta Lucie d'un ton farouche.

Elle avait froncé les sourcils.

— Je ne voulais pas le tuer, fit-elle. Je ne voulais pas même lui faire de mal. Je voulais seulement qu'il

25 ne m'empêchât pas d'accomplir ce qui devait être fait.

— Ce qui devait être fait ? Et que deviez-vous faire chez M. de la Berthière ?

— Ca, c'est mon secret! dit Lucie d'une voix nette.

— La justice vous en demandera compte, de ce secret- 30 là, prenez garde, ma pauvre fille !

— La justice ne saura rien. Je ne dirai rien.

— Mais . . . permettez-moi de vous avertir ... si vous vous obstinez dans un tel silence, vous êtes perdue . . . tout simplement!

35 — Perdue?

l'hypnotisme. 91

— Votre crime est flagrant !

— Je n'ai pas voulu commettre de crime ... Je n'ai pas voulu ... Ce que j'ai fait il fallait le faire !

— Il fallait! IlfaUait!

— Oui, interrompit la jeune fille brusquement, il 5 fallait !

C'était sa réponse à Mornas, le soir où il l'attendait, au retour de Versailles. C'était sa réplique obstinée à toute question que le médecin voulait rendre plus pressante. Il semblait que Lucie Lorin s entêtât dans une 10 raison unique impliquant l'aveu du crime commis. Et le docteur se grattait la tète, du bout du porte-plume qu'il tenait suspendu, comme prêt à écrire une consultation ressemblant à un arrêt.

Il était fort embarrassé, devinant dans cette créature 15' un trouble quelconque et pourtant ne trouvant guère de symptôme évident d'une maladie mentale. La jeune fille n'était ni une démente, ni une convulsive. Un cerveau faible peut-être. Et pourtant toutes les réponses de Lucie étaient nettes, et l'obstination d'un être humain 20 à ne rien expliquer de sa conduite ne pouvait passer pour une folie. Il y avait évidemment là, pour le médecin habitué à ces sanies de la vie courante, — placé au dépôt de la Préfecture comme à l'embouchure d'un immense collecteur moral roulant des détritus humains, criminels 25 ou morbides, — il y avait pour ce divinateur des énigmes cérébrales un a; à dégager de ce problème vivant, et qu'il essayait vainement de déchiffrer.

" Il le fallait !" Ce n'était pas la raison que donnent d'habitude les criminels pris en flagrant délit. Les uns 30 nient, les autres expliquent leur forfait par quelque cause morale ou externe, colère ou alcool. Mais cette fille s'enfonçait, en quelque sorte, dans son aveu avec une obstination maladive. " M. de la Berthière vous était-il connu ?" Un silence. " Aviez-vous contre lui des motifs 35

92 JEAN MORNA8, OU

de vengeance? — Non. — Alors, pourquoi vous êtes-vous présentée chez lui ? Pourquoi avez-vous poussé le malheureux de telle sorte que sa chute a été mortelle ?" £t toujours la même réponse, toujours les mêmes mots, dits 5 et répétés avec une sorte d'acharnement maniaque : " Il le fallait !"

Évidemment, le cerveau de cette créature subissait ou avait subi une altération quelconque. Par les origines et l'étude de la vie passée de Lucie Lorin, on pourrait 10 peut-être expliquer l'état d'acharnement à sa propre accusation dans lequel la jeune fille se plongeait. Le docteur eut l'idée de demander à Lucie le nom du médecin qui l'avait soignée, alors qu'elle était petite.

— Le médecin ?

15 — Oui. Vous aviez bien, vous connaissiez bien un médecin ? . . .

— Certainement.

— Et qui s'appelait ?

— Monsieur Pomeroy.

20 — Pomeroy ! dit le docteur. Je le connais beaucoup. Et c'est le plus brave homme de la terre !

Il fit ramener Lucie à l'infirmerie et, avant de donner un avis, aussi grave qu'une mise en accusation, sur l'état mental de Lucie, il demanda au parquet d'attendre et de

25 lui permettre d'interroger son confrère Pomeroy.

Ce bon Pomeroy! Il était volontairement demeuré dans l'ombre. Les petits devoirs quotidiens, plus diâîciles à accomplir que les grands devoirs, l'avaient retenu dans la vie obscure, tandis que son ancien camarade

30 d'hôpital devenait une des sommités de son art et une

des gloires de son pays. Le médecin du Dépôt l'aimait

beaucoup, ce brave Pomeroy, sauvage et modeste, fuyant

* avec autant de soin les occasions de se produire que

d'autres en mettent à les solliciter. S'il l'avait voulu,

35 Pomeroy serait aujourd'hui, comme lui, membre de

l'hypnotisme. 93

FAcadémie de médecine, officier de la Légion d'honneur, célèbre, riche ! . . . Bah î Pomeroy était une sorte de prince de la science qui ne tenait pas à régner. Sa principauté ? Il l'abdiquait pour vivre à sa guise, d'une vie sans fracas, entre ses vieux livres et ses malades pauvres. 5 Il trouvait que le bruit se paye, et que les honneurs coûtent trop cher. Il avait peut-être raison.

Le docteur Pomeroy fut d'ailleurs stupéfait lorsque son collègue lui apprit que la justice voulait le consulter sur une nommée Lucie Lorin, qu'il avait soignée autre- 10 fois. Lucie! Le brave homme s'était toujours senti pris d'un faible paternel pour cette fillette qu'il avait jadis sauvée du croup, puis de la fièvre typhoïde, preiiant dans sa longue main osseuse la tête creusée et ballottante de l'enfant, et disant à la mère : " Une petite 15 qui a l'air d'être si intelligente, allons, allons, ça serait dommage, ça ne se peut pa's ! . . . Elle guérira !" Il s'était pris d'affection pour ces pauvres êtres, et, parmi ses clients — qui ne payaient pas — M™* Lorin avait été de ses préférées. L'honnête femme lui paraissait si admirable, 20 et la petite fille si charmante ! Elles portaient si vaillamment toutes deux le poids de la plus laborieuse existence! Et puis, réellement, oui, il avait sauvé Lucie. Sans lui, qui sait? . . . Alors il s'était attaché à elle comme l'artiste à son œuvre : œuvre de vie qui fait du méde- 25 cin un créateur après le CréateuT.

Mais l'enfant était devenue une femme et il y avait d'ailleurs longtemps, — depuis la mort de M"* Lorin, — que le bon docteur Pomeroy ne savait plus au juste ce qu'était devenue Lucie. Pourvu que la jeune fille eût, 30 comme on dit, bien tourné, — *' c'est-à-dire que la tête ne lui eût pas tourné !" pensait le docteur. Malgré sa rencontre récente avec Lucie, il ignorait d'elle à peu près toute sa vie nouvelle et, en particulier, les relations avec ce Jean Mornas qu'il avait pourtant vu, lui, derrière le 35

cercueil de la mère et qu'il conuaissaît ; il ne savait rien de cette sorte d'idylle qui, tout à coup, brutalement, aboutissait à un crime. Lorsqu'on lui annonça que Lucie, la petite Lucie, était arrêtée et écrouée au 5 Dépôt sous une accusation criminelle, le brave docteur devint tout rouge et dit en bondissant presque sur luimême :

— Allons donc ! c'est impossible !

Il sentait des chaleurs lui monter au visage et sous le 10 coup d'une émotion violente, il hochait la tête nerveusement, répétant : *' Allons donc ! Allons donc !" avec des haussements d'épaules.

— Ah I par exemple, dit-il encore, si c'est vrai, cela, c'est fait pour donner quelques petites pichenettes à mon

15 optimisme! Une enfant si douce ! . . . Une pâte idéale, ma parole ! . . . Qu'est-ce que cela voudrait dire ? £t il conclut brusquement :

— Bah I Ca ne veut rien dire du tout ! C'est impossible, tout simplement !

20 Le pauvre docteur ne déjeuna pas, ce matin-là, et stupéfia sa vieille bonne eu sortant tout à coup nu-tête, pour se rendre au Dépôt, où son collègue lui avait donné rendez-vous.

Il faillit même ne pas entendre la brave femme qui lui

25 criait dans l'escalier :

— Monsieur, eh bien, monsieur, à quoi pensez-vous ? Vous oubliez votre chapeau !

A quoi il pensait ? Eh ! parbleu, à Lucie, qu'il revoyait toute petite sur son lit de malade, puis grande

30 fille, souriante, jolie, un peu triste, mais l'air si honnête avec ses beaux yeux purs! "Et c'était devenu une criminelle, ça? . . . Impossible! impossible!" Il répétait le mot presque avec violence, en enfonçant sur ses longs cheveux blancs le chapeau que la vieille bonne

35 lui avait tendu.

' l'hypnotisme. 95

— J'aurais dû, il est vrai, m'inquiéter d'elle plus que je ne l'ai fait. Sauver l'enfant, bon. Mais il fallait veiller sur la femme. Je ne suis qu'un vieil égoïste, ma parole !

Dans les rues, jusqu'aux quais, il dut plus d'une fois 5 éveiller l'attention narquoise des passants par les gestes involontaires dont il accompagnait tout à coup chaque série de ses réflexions, se terminant comme en un refrain, par le même mot :

— Impossible! c'est impossible ... 10 Il croyait à l'honnêteté des gens, le bon docteur, il

croyait surtout à la probité, à la pureté de certains êtres privilégiés, comme d'autres, tout naturellement, croient au mal. Il lui plaisait d'être dupe ou plutôt il soutenait qu'il n'avait jamais été dupe et que le bien l'emporte sur 15 le mal en ce monde. " Et la preuve, c*est que le monde dure."

L'idée que cette petite, qui avait grandi presque sous ses yeux, pouvait être soupçouuée de quelque infamie, — et, pis que cela, d'un forfait, — lui faisait sauter le cœur 20 daus la poitrine.

— Lucie ! Je vous demande un peu 1 Ils ne la connaissent pas, voilà tout !

Son émotion fut poignante en se trouvant face à face avec la jeune fille, dans la salle froide du Dépôt. Il se 25 rappelait la petite communiante avec ses cheveux blonds, sous son voile blanc, — de l'or sous de l'argent,— et il la retrouvait où ? — au fond de la sentine parisienne, entre ces murs nus qui avaient vu défiler tant de filles tachées de boue ou de scélérats éclaboussés de sang. 30

Le pauvre docteur, maigre et blême sous ses cheveux blancs, avait l'air plus défait que Lucie. Après un moment de trouble profond elle s'était remise, violemment, trouvant dans l'idée ûxe qui la dominait la force de subir le regard et les questions de cet honnête homme. Il avait 35

96 JEAN MOBNASy OU

été si bon pour elle et pour sa mère, ce cher docteur, autrefois! Maintenant, Pomeroy avait la sensation que c'était comme une parente qu'il retrouvait là, accusée d'un meurtre. Plus que cela, d'un vol ! Les perquîsi- 5 tiens faites chez M. de la Berthière venaient de prouver que la mort du vieillard avait été précédée ou suivie d'un vol. Le docteur ne s'expliquait pas pourquoi cette seconde accusation l'irritait, l'humiliait plus que la première. Lucie meurtrière, c'était impossible, et il semblait

10 qu'il ne fût pas très difficile de prouver cette impossibilité-là. Pourquoi eût-elle frappé M. de la Berthière ? Lucie voleuse, c'était plus vil,— et l'accusation devenait plus malaisée à repousser. Mais quoi ! Personne n'était entré avant la jeune fille dans la bibliothèque du vieil-

15 lard, personne n'y était entré depuis. £t ces rangées de livres en désordre, cet atlas feuilleté, ces gros volumes dans lesquels on retrouvait, çà et là des billets de banque prouvaient nettement que le mobile du crime était le vol. Oui, le vol. On avait pénétré chez le vieillard

20 pour le dépouiller et, un obstacle quelconque étant survenu, on l'avait tué!

Tout cela, le docteur Pomeroy l'avait appris avant de se rendre au Dépôt. Le juge d'instruction lui avait expliqué l'affaire point par point. Il était évident que

25 l'accusation enfermait Lucie comme dans un filet aux mailles serrées. Cette fille était une voleuse. Où avait-elle déposé, à qui avait-elle confié les billets qu'elle avait pris rue Saint-Médéric ? Elle ne répondait rien, s'obstinait, devant le juge, à dire qu'il

30 s'agissait d'une resbitution. Restitution ! le mot de Mornas pour décider Lucie à obéir, vaincre les scrupules de sa conscience sommeillante. Pomeroy écoutait respectueusement toutes les paroles du magistrat, mais l'évidence ne le convainquait pas. Non, en dé-

35 pit de toutes ces preuves, il n'était pas possible que

l'hypnotisme, 97

la jeuDe fille fUt coupable. A moins d'aberration men« taie, de folie ! . . .

— Ah ! parbleu, si elle est folle ! . . .

En la voyant, il n'avait pas osé questionner tout de suite, et il avait laissé le médecin du Dépôt recommencer 5 son interrogatoire. Mais c'était piétiner sur place. On n'obtenait rien de Lucie, rien que cette raison irritante et qui n'en était pas une : " Il le fallait !"

— Voilà tout ce qu'elle trouve à me dire I murmurait

le docteur de la Préfecture à l'oreille de Pomeroy. 10

Le gardien et l'infirmière qui accompagnait la malheureuse jetaient toujours à Lucie, immobile, des regards de pitié narquoise. Ils en avaient tant vu de ces malfaiteurs, apportant là chacun leur système de défense !

Mais ce qui les étonnait, eux aussi, c'est que cette fille, 15 si polie, douce et froide, et résolue à la fois, ne se dé-* fendait même pas.

— C'est incompréhensible . . . incompréhensible I murmurait Tomeroy entre ses dents.

Puis, à son tour, il essaya, parlant à Lucie du passé, 20 évoquant les souvenirs émus, l'enfance, la mère, il tenta de faire faiblir dans quelques explications, dans un aveu, cette malheureuse si obstinément enfoncée dans son silence. Un moment, il sentit comme une détente dans l'espèce de calme marmoréen de Lucie ; mais ce ne fut 25 qu'un instant : la volonté reprit en elle le dessus, et, brusquement, après avoir tremblé d'émotion, elle retrouva sa fermeté implacable, et répondit encore et toujours, de sa voix nette :

— Il le fallait ! 30

— Et pourquoi ? Voyons, pourquoi î

— Pourquoi?

— Oui.

C'était l'éternel point d'interrogation, le problème éternel, la question incessante. Lucie y répondit encore 35

98 JEAN M0RNA8, OU

par cette explication qui n'en était pas une : " L'obligation d'obéir, la nécessité, la fatalité d'aller où elle était allée, de faire ce qu'elle avait fait."

Instinctivement, le docteur Pomeroy s'était levé pres- 5 que colère :

— Voyons, dit-il, regardez-moi . . . Bien en face . . . Il la maintenait par les poignets, la forçant à subir

son regard, — sans autre idée, d'ailleurs, que de lire en elle, au fond des prunelles comme au clair de la con- 10 science.

— Dites-moi la vérité, Lucie, dites-la-moi . . . Vous savez combien je vous suis dévoué . . . Votre silence et vos réponses me font une peine . . . une peine . . . Voyons, je vous en prie, mon enfant, la vérité ! la vérité !

15 — Je vous l'ai dite, la vérité ! fit Lucie Loriu immobile. Et elle essayait de se raidir encore sous le regard

droit de ce vieil homme qui suppliait, le cœur gonflé.

Mais, tout à coup, comme si les efforts faits pour lutter

contre ces interrogatoires eussent brisé ses forces, elle 20 laissa tomber, les yeux fermés, sa tête sur son épaule, et,

fléchissant, elle resta, soutenue par le gardien, comme

évanouie.

— A l'infirmerie I dit le médecin du Dépôt. Ramenez-la à l'infirmerie I . . . Surveillez-la bien . . . Tâchez

25 qu'elle prenne quelque nourriture ... du bouillon . . . Et à demain!

Il s'était retourné vers Pomeroy, fort troublé pendant que l'infirmière, aidée du gardien et d'une autre infirmière accourue, emportait Lucie vers l'infirmerie. 30 Pomeroy paraissait stupéfait.

Il regardait, effaré, la porte par laquelle la jeune fille avait disparu, et il restait là, debout, écrasé.

— Je ne comprends pas! disait-il.

— Il y a là évidemment quelque chose qui nous 35 échappe, fit le docteur L . . . Aliénée ? Non . . . Hantée

l'hypnotisme. 99

d'une idée fixe ? . . . Probablement ... Je me suis demandé si je n'allais pas conclure à son transfert à Sainte- Anne.

Le docteur Pomeroy n'avait tout naturellement pas l'instinctif effroi du peuple pour l'hôpital, et pourtant, à 5 ce nom de Sainte- Anne, il frissonna comme s'il y avait eu déjà là une condamnation pour Lucie. Il ne savait pourquoi, — puisque après tout la malheureuse s'acharnait à une idée comme une persécutée ou une maniaque, — Lucie Lorin, malgré ses aveux, ne lui semblait ni allé- 10 née ni coupable.

— Oui, oui, je dis bien ... ni coupable, ni aliénée!

— Alors, qu 'est-elle donc, à votre avis?

— Ah ! parbleu ! Si je le savais ! . . .

— C'est très mystérieux, en effet, disait le médecin du 16 Dépôt en reconduisant Pomeroy jusqu'au quai . . . c'est tout à fait étrange ... On lui parle . . . Elle a l'air d'une somnambule . . . Elle répond avec l'obstination d'un enfant répétant une leçon apprise ... Il semble que quelqu'un lui ait dicté ce refrain unique : " Il le fallait ! Il 20 le fallait!" Une phrase de mélodrame, qui me ferait sourire à l'Ambigu et qui, là, éternellement répétée, avec

le même calme et le même son de voix, me semble absolument tragique ..." Il le fallait !" Pourquoi le fallait-il ? A qui ce crime, ce vol ou ce meurtre, pouvait-il importer? 25 Un crime a presque toujours des complices. Et, en supposant qu'il y ait crime ici, qui l'aurait suggéré à Lucie Lorin?

— Suggéré ? Qui ? . . . répétait Pomeroy machinalement. Suggéré ? 30

— Oui, suggéré ! fit le médecin du Dépôt, comme s'il pensait à quelque chose d'imprévu et de poignant.

Il prit congé de Pomeroy en lui tendant la main, très vite.

— Allons, dit-il, nous avons encore d'autres expéri- 35

100 JEAN MORNA8, OU

ences à tenter I A demain ! ... Je demanderai au Parquet de ne pas conclure encore, et surtout de ne pas conclure avant de vous avoir revu . . . Vous counaissez le tempérament de cette fille . . . Voyez, cherchez, inter- 6 rogez vos souvenirs. Il y a probablement une lésion dans ce cerveau-là ... A demain !

— A demain ! dit Pomeroy qui, par les quais, s'en revenait pensif.

Un mot avait surtout frappé le bon docteur parmi les paroles que venait de dire le médecin du Dépôt : un mot

15 qui éveillait chez Pomeroy tout uu monde de pensées nouvelles, d'incrédulités d'hier devenant brusquement, — qui sait ? — des possibilités aujourd'hui . . .

Suggéré I ... En supposant qu'il y ait crime, avait dit M. L . • . qui donc l'aurait suggéré à Lucie ?

20 Ce *' suggéré" que son collègue avait laissé tomber sans y attacher plus d'importance peut-être, Pomeroy se le répétait maintenant, tout en allant à travers les rues, avec une sorte d'acharnement têtu, comme un homme qui se trouverait devant une porte close derrière laquelle

25 il y aurait la lumière, la liberté I . . .

Suggéré! Evidemment, s'il y avait crime, Lucie Lorin ne l'avait ni combiné ni exécuté toute seule. Une volonté complice s'était là unie à la sienne, lui avait " suggéré " l'idée . . . Mais dans ses réflexions, le docteur

30 Pomeroy s'arrêtait brusquement ; il donnait tout à coup un sens nouveau, plus déterminé, une application plus décisive, à ce mot de "suggéré," et, dans la pensée soudaine qui venait le troubler, la suggestion dont avait, un moment auparavant, parlé en termes vagues son con-

35 frère, cette suggestion qui n'équivalait, pour le médecin

du Dépôt, qu'à une instigation coupable, à quelque impulsion, quelque aiguillon d'une complicité, prenait vivement pourPomeroy une signification nouvelle, redoutable, inquiétante et pleine d'espoir à la fois. Et le docteur se demandait peu à peu si le suggesteur, par hasard, 5 n'était point non pas un complice, mais un coupable, et, — qui sait ? — ^le seul coupable . . .

— Pourquoi pas? pourquoi pas? répétait le bon docteur en arpentant les rues, montant le faubourg Montmartre de ses longues jambes toujours actives. 10

Il avait entendu parler, sans y croire beaucoup tout d'abord, de ces expériences troublantes, vraiment admirables, qui ont révolutionné la science, passionné les indifférents eux-mêmes.

Il savait que l'École de la Salpêtrière est arrivée à dé- 16 terminer mathématiquement les crises d'hystérie, à étudier le cerveau comme un appareil mécanique, à analyser sur le vîf les névroses comme on disséquerait un cadavre. Il avait lu, avec des sourires d'abord un peu sceptiques, les travaux sur le braidisme, l'hypnotisme, qu'il regardait 20 vaguement, dans sa prudence d'honnête homme, comme des curiosités sans application. Vieil idéaliste endurci, il lui déplaisait un peu de se dire que les recherches sur les localisations cérébrales le ramenaient presque au système matérialiste de Gall, et qu'après tout les merveil- 25 leuses expériences des nouveaux réhabilitaient le baquet de Mesmer. Il n'avait donc, jusque-là, prêté qu'une attention modérée à ces recherches qui enfiévraient toute une génération nouvelle. Mais il n'était cependant pas étranger aux problèmes récemment abordés ; et, le soir, 30 chez lui, à son quatrième étage du boulevard Clichy, il lisait parfois les travaux des docteurs spéciaux de l'encéphale.

— Je lis ça comme je lirais un roman, disait le brave homme. 36

102 JEAN MOBNASy OU

Et pourtant, quoiqu'il s'en tînt, comme il le répétait volontiers, au vieux jeu de la médecine, ces ouvertures soudaines sur des mondes nouveaux le bouleversaient, mais ne le laissaient pas incrédule. Il se demandait 5 seulement si les savants nouveaux dégageaient de leurs recherches, si remarquables, une somme de progrès dans Tart de guérir.

— Aurons-nous plus ou aurons-nous moins de névropathes après leurs expériences ? disait Pomeroy. Tout

10 est là.

Mais, pour la première fois, les études de ces nouveaux lui apparaissaient avec une utilité pratique et un mot, un seul mot, tombé des lèvres d'un collègue, faisait bouillir le cerveau du bon Pomeroy comme le raisin

15 dans la cuve. Il roulait et ressassait dans son crâne, tandis qu'il montait vers son logis, toutes les lectures qu'il avait faites, toutes les impressions éprouvées, et il avait hâte de se trouver enfermé dans sa bibliothèque bourrée de bouquins, pour réétudier avidement au point

20 de vue spécial de cette suggestion dont Lucie Lorin était peut-être la victime, tous les livres et les brochures entassés dans un coin de ses rayons . . .

— Ah ! mon Dieu ! lui dit sa vieille bonne lorsqu'elle l'aperçut, rentrant, la figure convulsée. Monsieur n'est

25 pas malade ?

— Non, Julie.

— Monsieur a une mine ! ... Il n'est rien arrivé à Monsieur ?

— Rien !

30 Et Pomeroy alla se cloîtrer dans son cabinet de travail.

Il y passa de longues heures à compulser, jusqu'à la migraine, les écrits qu'il avait parcourus, l'attention à peine éveillée, un peu narquoise, en ces temps derniers.

35 II passait des travaux de l'école de la Salpêtrière aux

traductions des écrits étrangers, cherchait, comme lorsqu'il était étudiant, la vérité à travers les livres; et c'était touchant, ce sexagénaire au dos voûté, courbé sur des bouquins et poursuivant, lui, vieillard, le salut d'une créature aimée, à travers une science qu'il raillait 6 volontiers, naguère, au nom de son spiritualisme impénitent. •

— Après tout, s'il y avait du vrai ? ... Si c'était vrai ? . . . Une idée suggérée, une force impulsive et peut-être . . . Lucie ... 10

Alors, feuilletant, comparant, dévorant ses livres, il remontait jusqu'à James Braid, qui, en 1841, se livrait déjà à des expériences décisives ; il interrogeait Charcot, Heîdenhain, Dumontpallier, Ch. Richet, J. Luys, Azam, Bemheim, Liégeois, Voisin, Liébault, et la possibilité 15 d'une su^estion hypnotique, de cette captation d'un être par un autre, comme l'a nommée le docteur Descourtis, de cette prise de possession d'une conscience par une volonté étrangère, lui apparaissait visible.

Il lui semblait prouvé maintenant, — à lui tout disposé 20 à nier le phénomène hier, — oui, prouvé qu'un être humain pût subir, en quelque sorte, une intermittence de la conscience, obéir à une conception morbide imposée par autrui, et se livrer, dans un état de veille hypnotique, à une série d'actes qui n'avaient rien de l'automatisme 25 somnambule. Il lui paraissait évident, à mesure qu'il lisait, avec la volonté de trouver Lucie innocente, il lui semblait certain que la pauvre fille avait subi la volonté d'un 'suggesteur, qu'elle était l'instrument inconscient d'un criminel inconnu. 30

Le bon docteur se révoltait bien un peu et poussait des Oh! et des Ah! en dévorant ces travaux de psychiatrie, en passant 'fiévreusement d'un docteur à un autre. Quoi ! l'on pouvait se jouer ainsi d'un être humain, pétrir le cerveau d'un homme comme une 35

boulette de mastic, le déformer et le transformer à son gré?...

Plus étonnant, plus incroyable et plus ironique encore : on pouvait, — ^le cerveau d'un homme étant double, 5 — supprimer l'activité d'un hémisphère cérébral, ou donner aux deux hémisphères un degré difiérent d'activité, ou créer pour chacun d'eux des hallucinations diverses, si bien que dans cette dualité. cérébrale, un côté du cerveau pouvait haïr, l'autre adorer; — la même créature

10 être livrée à des pensées honnêtes, à gauche, et, à droite, rouler des idées de vice ou des pensées de crime !

Le pauvre Pomeroy en frissonnait, sentant la sueur perler à la racine de ses cheveux.

— Allons, allons, songeait-il, il paraît que les idéa-

15 listes comme moi ne sont que des imbéciles ! Et pourtant, saprelotte, au-dessus de la science, il y a la conscience ... Le bien est le bien, le mal est le mal ! . . . Drôle de machine, l'homme !

Mais, du moins, si la créature vivante pouvait subir,

20 comme un stigmate, la volonté d'autrui, en revanche l'hypnotisme, le sommeil provoqué, le magnétisme (car enfin, au total, tout cela n'était que du magnétisme animal sous des noms nouveaux et scientifiques), le magnétisme ne pouvait-il pas, lui aussi, guérir les maux qu'il

25 avait faits ?

Pomeroy trouvait précisément dans Th. Ribot le cas de ce commissionnaire qui, étant ivre, égarait un paquet à lui confié, ne le retrouvait pas à l'état calme et se replongeant dans l'ébriété, allait tout juste, dans son second

30 accès d'ivresse, le rechercher à l'endroit même où il l'avait déposé, durant l'ivresse primitive. Et le vieux docteur se disait alors que, de même, l'être humain pouvait, sans nul doute, retrouver le souvenir du passé, revivifié en quelque sorte par une hypnotisation nou-

35 velle.

l'hypnotisme. 106

^^ Il suffisait d'un Beoond sommeil pour deviner les secrets du premier.

— Et alors ... si j'endormais Lucie, moi ?

Oui, cette mémoire pathologique livrerait peut-être au juge le mot de l'énigme : Il le fallait I II le fallait! 5 Il fallait que la jeune fille allât à Versailles chez M. de la Berthière ! Et pourquoi ?

'' Les événements oubliés pendant la veille, reparaissent à l'état hypnotique," disait nettement un des écrits que Pomeroy consultait là I 10

Pourquoi ne tenterait-il pas de faire réapparaître le drame môme de la rue Saint-Médéric, devant les yeux de Lucie, — et, mieux qqe cela, devant les juges de Lucie ?

— C'est insensé ! . . . pensait le brave homme. Ce matin on m'eût bien étonné si l'on m'avait dit que je 15 songerais» moi, moi, à me livrer à ces pratiques auxquelles je ne crois pas . . . auxquelles je ne crois pas ! Mais voilà ce diable de mot : suggéré . . . suggéré ... Et si c'était vrai ? ... Et si cette enfant-là, passive et dominée, captée, comme dit cet autre, n'avait commis un crime 20 qu'à l'état de suggestion morbide ? . . .

C'était le renversement de toutes ses croyances, le balayage soudain de toutes ses résistances scientifiques. Mais il n'était pas entêté, le bon vieux docteur. Et puis il s'agissait du sort même de Lucie ! 25

Elle pouvait être innocente non seulement de fait mais de conscience même. La conscience, cette fiamme invisible éclairant intérieurement pour l'homme les mystères, les doutes, les gouffres de la vie morale, la conscience même résistait parfois aux suggestions. 30

— H faut mentir, mentir habilement à cette conscience endormie pour la dominer. L'honnêteté se débat encore jusque dans cet état de captation! songeait Pomeroy . . .

Et, sa pensée allant rapidement vers Lucie : 35

106 JEAN MORNA8, OU

— Ah ! la pauvre petite ! si elle a subi cette impulsion d'un autre, comme elle a dû se révolter et souffrir!

Il était, au bout de quelques heures d'études et de lectures semblables, dans un état de fièvre tel qu'il alla

5 sur le boulevard se promener un peu, en marchant très vite, pour chasser la congestion qui venait. Il lui semblait que tout ce qui se passait, tout se qui était imprimé dans ces revues, ces livres, ces brochures, — les cas d'hystérie rapportés par Bottex ou d'autres, l'arrestation de

10 Lucie, l'interrogatoire à la Préfecture, — appartenaient à il ne savait quel monde fantastique et que tout cela n'existait pas. C'était comme un univers macabre, peuplé de visions falotes, fiévreuses, et dont les grimaces raillaient, mécha^lment son optimisme. Mais, après tout,

15 puisque le mal existait, — et force était bien de l'avouer, — pourquoi ne pas le combattre par le mal lui-même? Si la suggestion poussait au crime, pourquoi ne l'utiliserait-on pas pour le châtiment du crime ?

— Quelle folie ! . . .

20 — Mais non, il n'y a pas là folie ! Ou le phénomène existe ou il n'existe pas. S'il existe, je lui oppose ses propres ressources et je le combats par ses propres forces !

Il disait, tâchant de sourire en rentrant chez lui, la

26 tête plus fraîche et la fièvre calmée:

— Eh bien ! quoi ? C'est de l'homéopathie, tout simplement !

IjC bon docteur dormit fort peu, cette nuit-là, s'éveilla de grand matin et courut, avant la séance ofiicielle du

30 Dépôt, chez le médecin de la Préfecture. Il ne savait comment aborder la question, craignant un peu d'être ridicule. C'était bizarre, inusité, ce qu'il allait demander à son collègue. Lui, qui professait une instinctive horreur pour ce qu'il appelait les billevesées de l'hypH

35 notisme, il allait glisser à l'oreille du savant docteur

l'hypnotisme. 107

qu'aprèB tout l'hypnotisme pouvait bien avoir un atome de vérité et que cet atome-là contenait peut-être la preuve de la non-culpabilité de Lucie.

— Il va me traiter intérieurement de vieille bête ! se disait Pomeroy. 5

Mais, à son grand étonnement, son très illustre collègue ne tomba pas de son haut et le regarda même d'un air singulier, comme surpris de rencontrer une idée hardie sous les longs cheveux blancs, à la Beranger, du vieil homme. 10

— Alors, balbutia Pomeroy timidement, ce que je vous dis là ne vous scandalise pas trop ?

— Non pas, répondit l'autre. J'ai eu en vous quittant la même pensée. Lucie Lorin est soumise à une captation quelconque et peut-être l'hypnotisme, comme 15 vous dites, mon cher Pomeroy . . .

— OK ! vous savez que je ne suis pas plus fanatique de l'hypotisme qu'il ne faut, reprenait le bon docteur . . . Je vous avoue même que je viens à peine d'étudier la question. Elle m'avait toujours inspiré une défiance ... 20 Mais enfin, il ne faut pas fermer sa porte au progrès parce qu'il est la nouveauté. Nous vieillissons et nous avons déjà vu, en science et en politique, pas mal de choses improbables ! Les petits enfants qui grandissent en verront, sans doute, de tout à fait impossibles. Le téléphone 25 et le phonographe sont d'assez jolis miracles qui eussent fait brûler Edison comme sorcier il y a quelque cent ans . . . Va pour l'hypnotisme, s'il existe ! Ça ne m'empêchera pas de garder pour moi la foi, car vous savez, mon cher collègue, c'est peut-être niais, mais je crois en 30 Dieu!

— Soit, dit le médecin du Dépôt, qui était voltairien. Nous allons voir s'il est du parti de Lucie Lorin !

Il avertit Pomeroy qu'il fallait aller droit au juge d'instruction et lui soumettre le cas, vraiment singulier 35

et grave. Dans Tâme et conscience de deux médecins, honnêtes gens, Lucie Lorin, maladive, nerveuse, anémiée, sujette à des crises hystériformes depuis sa jeunesse, avait dû subir Timpulsion, la suggestion de quelque vo-

5 lonté étrangère. Les deux docteurs étaient convaincus que, â'obstinant dans son espèce de mutisme, s'ach amant à cette résponse irritante : " Il le fallait !" Lucie Lorin ne parlerait pas. On la jugerait, on la condamnerait sans obtenir d'elle aucune autre explication ; et la mal-

10 heureuse irait continuer son hallucination tragique dans le morne silence, dans Vin pace d'une maison centrale. £h bien I les deux médecins, l'un représentant la loi, l'autre la pitié, supplieraient à la fois la justice de laisser la science mêler ses expériences aux recherches de l'in-

15 struction. Ce que la police ne découvrirait sans doute jamais, la médecine le trouverait peut-être. C'était une requête inattendue, sans précédents, inquiétante, — car il n'était plus question là d'aliénation mentale mais de magnétisme, — mais il s'agissait du salut d'une créature

20 humaine, d'une question d'équité et à la fois 'de vindicte publique, et le juge, en vérité, ne pouvait repousser une telle prière.

— Et s'il refuse pourtant? dit Pomeroy.

— Il ne refusera pas. Je m'habille et je vais chez lui 25 avec vous.

Ils entraient, une heure après, dans le cabinet du juge d'instruction.

30 Jean Mornas ne se doutait guère de ce qui se passait et, en dépit de ses angoisses, de la douleur qu'il éprouvait à savoir emprisonnée cette enfant, profondément aimée, il se rassurait, à chaque terreur qui lui traversait la pensée, par cette idée :

35 — Elle ne parlera pas I On ne saura rien !

C'était son espoir, la certitude du salut, ce mutisme éternel de Lucie.

£t il arriverait ceci : ou les juges ne pourraient démontrer absolument la culpabilité de Lucie et le jury l'absoudrait; ou la science prouverait la démence, et la 5 jeune fille, — irresponsable, — ne serait même pas renvoyée devant la cour d'assises.

Puis, tout à coup, Mornas sougeait. La démence ! . . . Eh ! sans doute ! Mais alors, c'était le cabanon pour la malheureuse. Une prison plus atroce que l'autre, — 10 sinistre, peuplée d'épouvantes!

Sainte- Anne? L'asile des aliénés? La maison des fous ? •

Et c'était lui, Mornas, qui condamnait peut-être aux quatre murs de la cellule des démentes, cette jolie fille 15 blonde dont les lèvres appelaient ses baisers . . . Elle deviendrait folle, avec ces folles, Lucie!

Alors Jean frissonnait.

— Si je la délivrais ? . . . Ck)mment ? ... Eh ! en me livrant, parbleu ! 20

Oui, mais si, — pourquoi pas? — Lucie devait être acquittée, a quoi bon se perdre ? Mieux valait attendre.

C'est vrai, Lucie condamnée, — et elle ne le serait peut-être pas, non, elle ne le serait pas, — il aurait toujours le temps ... 25

Et, en attendant, il harassait son corps en des exercices fatigants, des marches forcées, pour fuir son propre moif sa pensée, occuper ses journées, animer sa solitude. Il emportait, le serrant contre lui, son trésor, au risque de le perdre dans le coudoiement et les brutalités 30 de la rue. Avec lui, il gardait sa fortune — et son remords aussi, ou plutôt non, son inquiétude, l'inquiétude de ce lendemain qui attendait Lucie.

Il s'était, par une bravade féroce, — par peur aussi, peut-être, — donné cette volupté macabre d'assister, perdu 35

110 JEAN MORXAS, OU

dans la foule, aux obsèques de M. de la Berthière, à VereailleB.

Il avait vu cette rue Saint-Médéric emplie de monde et, autour du cercueil du vieil avare, entendu les bana- 6 lités des commérages. Peu regretté, M. de la Bert bière ! La curiosité seule poussait sur le cbemin parcouru de la rue à l'église, ces gens qui regardaient passer le cortège. ^ Un grigou ! . . . U eût tondu sur un œuf, coupé un liard en quatre . . . Égoïste, ne donnant pas un sou aux

10 pauvres gens . . . Bourse fermée, comme sa porte ! . . . A quoi était-il bon ?" . . . Mornas entendait tout et, s'il eût éprouvé des remords, ces oraisons ûinèbres les eussent assoupis ; n'étaient-elles pas la justificatioif même de son plan de combat? Lui, jeune, vigoureux, éloquent, il

15 avait supprimé cet inutile, confisqué une partie d'un capital inutilisé. — ^Le monde avait-il subi un réel dommage parce que ce moribond était maintenant couché entre quatre planches, sous le drap noir ? Des remords ? Non, Jean n'en éprouvait pas. Il assistait à tout cela

20 comme à un spectacle. L'argent du mort sur la poitrine, il se disait qu'après tout, le vainqueur se pare, sur le champ de bataille, des dépouilles du vaincu égorgé. Cest tout simple.

Et audacieusement, ou plutôt prudemment, il cher-

25 chait dans la foule, autour du char funèbre, un des neveux de M. de la Berthière, cet étudiant qui l'avait recommandé au vieillard, pour le travail sur la Médecine chez les Arabes. Il tenait à faire acte de présence pour ce neveu, pour les domestiques de M. de la Berthière

30 qui, ne le voyant pas, pouvaient se demander pourquoi le " secrétaire de Monsieur " n'était point là ! Le neveu du mort serra la main de Jean avec une vivacité singulière ; et, dans le signe de tête correct de son salut, Mornas entrevit, à travers un petit sourire discret, une joie

35 mal dissimulée : la joie de l'héritier. D'autres parents

l'hypnotisme. 111

de M. de la Berthière, autour du neveu, avaient, plus ou moins adroitement cachée sous une attitude diplomatique, cette même expression à la fois recueillie et satisfaite. '^ Il les gênerait bien s'il revenait ! . . . pensait Mornas. Il les gênerait autant que moi !" 6

Il s'informa longuement, auprès du valet de chambre, de la façon dont le meurtre, puisqu'il y avait meurtre, avait été commis.

— Mon Dieu, monsieur, tout simplement, disait Je valet, en marchant côte à côte avec Mornas, à quelques 10 pas du char funèbre. Voilà : cette femme est venue. Elle avait à remettre une lettre à monsieur en mains propres ... Je l'ai portée à monsieur, cette lettre. Il a dit : " Ah !" comme ça, d'un air très pressé. Et il a ajouté : " Faites entrer I ... et laissez-nous seuls !" Nous 15 les avons laissés seuls . . .

Le valet souriait. Il s'arrêta, se rappelant que le char mortuaire était là.

— Bref, cinq ou six minutes après, elle était sortie . . .

Je lui ai ouvert la porte ... Je n'ai rien remarqué en elle 20 d'étrange . . . Elle avait l'air raide, voilà tout, et marchait vite . . . Nous n'avons rien entendu . . . Vous comprenez, lorsque monsieur est tombé, le tapis a assourdi le bruit ... Et comme monsieur n'appelait pas, nous l'avons laissé, un moment . . . Quand je l'ai vu par terre 25 mort ... et mort sur le coup, a dit le médecin ... j'ai cherché la lettre, celle que j'avais présentée à Monsieur . . . je l'ai cherchée pour savoir . . . Elle l'avait emportée et ■sans le hasard de la gare . . . vous savez, l'enveloppe que Bonnet a trouvée, avec l'adresse de la fille Lorin ... 30 nous n'aurions rien su . . . rien ! ... Et quoique ça, a l'heure qu'il est, même la femme arrêtée, m'est avis qu'on ne sait pas encore grand'chose.

Mornas admirait, — tandis que cet homme parlait, — il admirait, en artiste, la merveilleuse précision inconsciem- 35

112 JEAN MORKAS^ OU

ment apportée par Lucie dans Taccomplissement du fait suggéré. Un régulateur sans défaut n'eût pas marché plus mathématiquement. Ce qu'il fallait faire, elle l'avait fait. Un obstacle imprévu surgissant, elle

6 l'avait écarté, quitte à le briser. Elle obéirait évidemment de même à la suggestion imposée. Jamais le nom de Mornas ne sortirait de ses lèvres. Jamais ! La torture, autrefois, n'eût pas descellé les lèvres d'une créature ainsi dominée, possédée.

10 Et, regardant les physionomies des curieux sur les trottoirs des rues, écoutant encore les propos des indifi^ rents qui suivaient le convoi de M. de la Berthière, Jean Mornas se sentait au cœur une ironie pleine de bravade ; et lui qui avait, involontairement mais absolument, tué

15 cet homme qu'on menait au cimetière, il était heureux, en figurant aux premiers rangs du cortège, de bafouer par son audace les timidités, les modesties, les honnêtetés hypocrites de cette foule qui le coudoyait.

A mesure que le char avançait, couvert de fleurs, —

20 tout le noir de ce deuil disparaissant sous des amas de couronnes, — couronnes envoyées par les neveux, achetées par les domestiques, — le vent semait derrière le cercueil un parfum subtil, une odeur de violettes, et des brins de bouquets, des branchettes de lilas, tombaient sur le pavé

25 de la rue.

Alors, Jean toujours ironique et cherchant " le mot," pensait à l'antithèse de ce cadavre et de ces bouquets, à cette momie couchée là, ensevelie sous les fleurs parfumées, et il lui semblait que ces lilas raillaient aussi le .

30 convoi du vieil avare. Tant de fleurs, sur le cercueil du vieil égoïste?

— Harpagon fleuri comme Ophélîe I songeait Mornas. Il a des funérailles de jeune fille, le Mandarin I

Puis regardant à terré les brindilles fleuries qui tom-

35 baient:

l'hypnotisme. 113

— A défaut des yeux les bouquets pleurent I £t il lie quitta le cercueil de M. de la Berthière que lorsqu'il eut été descendu dans le trou.

Le train express emportait vers la gare de Versailles cinq hommes montés, avec une jeune femme vêtue de noir, dans le même wagon. Elle semblait, se laissant 10 guider, obéir machinalement, sans savoir, l'esprit loin du présent, perdu dans quelque rêve. A la gare Montparnasse, les employés, la voyant entourée de personnages portant presque tous à leur boutonnière le ruban ou la rosette rouge, l'avaient prise pour une folle conduite 16 vers quelque asile.

Mais Le chef de gare, interrogé, avait hoché la tête et tout bas :

— Pas une folle du tout ! C'est la femme qui a assassiné ce vieux, vous savez? ... A Versailles. 20

Le juge d'instruction consentait à faire conduire rue Saint-Médéric Lucie Lorin, accompagné du médecin du Dépôt et du docteur Pomeroy. Les deux autres hommes qui avaient pris place avec la jeune fille dans le wagon étaient le chef de la police de Sûreté, et un grefiier. 25 Deux agents de la Sûreté se rendaient à Versailles par le même train, dans un wagon de seconde classe.

Lucie ne dit pas un mot durant le trajet. Elle regardait par la portière, les champs, les maisons, les arbres sans feuilles qu'un soleil gai éclairait, faisant fondre la 30 dernière neige.

Pomeroy cherchait, sur cette physionomie d'enfant, à déchiffrer la pensée cachée. Comment, avec cette figure de vierge, pouvait-on avoir été même soupçonnée d'un crime? 85

114 JEAN MORKA8, OU

Le chef de la Sûreté, en riant, ne s'était pas gêné tout . à rheure pour hausser les épaules lorsque le bon docteur avait posé la question naïvement :

— Ah ! monsieur, on voit que vous n'êtes pas habitué 5 à cuisiner le vice I Ça ne prouve rien du tout, la figure ! On donnerait le bon Dieu sans confession à des gens qui ont étranglé père et mère !

L'optimisme de Pomeroy recevait, depuis quelque temps, des renfoncements assez durs. N'importe, il avait

10 beau faire, il ne pouvait s'imaginer que Lucie fût la criminelle que voulait bien dire la police. . On verrait^ on verrait bien ! La tête du vieux médecin bouillait, et il sentait son cœur battre, battre à se rompre, depuis qu'il avait eu cette perception d'une suggestion possible, d'une

16 complicité uniquement responsable peut-être.

Il avait fallu toute l'éloquence et toute l'autorité scientifique du médecin du Dépôt pour amener le parquet à l'expérience qu'on allait tenter. L'éminent docteur avait supplié qu'on ne confrontât pas la fille Lorin avec

20 le cadavre de M. de la Berthière. Elle était malade, enfoncée dans un mutisme morne, une sorte d'état cérébral comateux. Toute sensation tragique pouvait déterminer une crise morbide. Et qu'avait besoin la justice d'une confrontation pareille, puisque Lucie avouait tout, obsti-

25 nément, avec une sorte de bravade têtue ?

Mais le docteur réclamait en même temps, au nom de la prévenue, le droit pour lui et pour Pomeroy de se livrer à une expérience qu'il espérait décisive. Il demandait instamment qu'on leur permît d'interroger à

30 leur gré, selon les moyens qu'ils croiraient devoir employer, la fille Lucie Lorin, dans la chambre même de M. de la Berthière, à Versailles. N'avait-on pas, lors d'une afiaire récente, en cour d'appel, vu le docteur Voisin, de la Salpêtrière, prouver devant les juges l'in-

35 nocenee d'un malheureux en démontrant que le pauvre

l'hypnotisme, 115

diable, sujet à des accès de' somnambulisme, n'avait commis un délit que dans cet état inconscient, irresponsable, du somnambulisme? Ce que la cour d'appel avait admis, un magistrat intelligent comme le juge d'instruction Warnier ne pouvait-il le permettre ? 5

M. Warnier avait donc consenti. Et Pomeroy éprouvait en se rendant à Versailles, une des émotions -les plus fortes de sa vie. Il lui semblait que ce qu'il allait tenter était une bien autre entreprise que l'opération d'autrefois qui avait sauvé du croup Lucie Lorin, toute petite. 10 Prouver à des juges l'innocence d'un être accusé, laver de la souillure une âme ! Le brave homme en tremblait d'avance, hésitant presque maintenant à essayer ce, que le médecin du Dépôt et lui avaient résolu d'accomplir.

Et, pendant tout le voyage, il se demandait ce qu'il 15 adviendrait, tout à l'heure, si l'expérience aboutissait, par hasard, à la culpabilité de Lucie.

— Oui, qu'est-ce que tu ferais, vieille bête, si, pour la sauver, tu la perdais ?

Mais au contraire, elle était perdue, perdue absolument, 20 si on né l'arrachait pas à l'accusation, si on n'expliquait point son étrange état cérébral ! Le juge, quelque libre esprit qu'il fût, le chef de la Sûreté, le greffier, les agents eussent volontiers juré, mis leur main au feu, que Lucie était coupable. Le médecin du Dépôt lui-même n'avait 25 dans l'innocence de la jeune fille qu'une foi très limitée.

— Il est possible qu'elle soit inconsciente ; mais, disaitil, ce qui est certain, c'est qu'elle a frappé I

Les agents de la Sûreté, descendus très vite les premiers, avaient, à la gare, retenu des fiacres et l'on arriva 30 rapidement rue Saint-Médéric.

Le juge d'instruction se fit ouvrir la bibliothèque où, d'habitude, se tenait M. de la Berthière. Lucie tressail- 4it en y entrant et tout son corps frémit comme secoué d'un spasme. 35

Pomeroy, doacement, lui dit :

— . Courage I

Elle se raidît et, droite, appuyée contre les rayons chargés de livres, elle se tint immobile, regardant de ses 5 yeux hagards le petit lit bas où elle avait vu, l'autre jour, maigre et effrayant — le vieillard.

Il lui semblait qu'il était toujours là, couché, ou plutôt dressé et étendant vers elle sa longue main de squelette. Machinalement les yeux de Lucie cherchaient au bas de 10 la bibliothèque la place exacte où le vieil homme avait dû tomber, et, sur le tapis à rinceaux blancs, il lui semblait voir une tache noise.

De l'encre ou du sang ?

M. Warnier, le juge d'instruction, s'était assis devant 16 un guéridon où il étalait des papiers, et le greffier s'établissait, la plume entre les doigts, devant la table même où M. de la Berthière laissait traîner le bout du cornet acoustique, qui, maintenant, le long de la muraille, pendait tristement, inutile.

20 Le médecin du Dépôt, debout en face de Lucie, la regardait tandis que Pomeroy, très pâle, se passait les doigts sur le menton, comme un homme troublé et qui songe.

Plantés sur le seuil et les bras croisés, les deux agents 25 de la Sûreté attendaient les ordres de leur chef tandis qu'il examinait, meuble par meuble, la chambre encombrée, pareil à un metteur en scène qui veut se rendre compte de la pièce à venir d'après l'inspection seule de la plantation du décor.

30 On apercevait, dans le salon voisin, les faces curieuses des domestiques de M. de la Berthière, tendant le cou et regardant.

— Vous reconnaissez bien cette chambre ? dit brusquement, après un long silence plein d'angoisse, la voix 35 du juge d'instruction.

l'hypnotisme. 117

Il s'adressait à Lucie, levant la tête vers elle et donnant à cette première question la netteté d'une attaque.

— Oui, monsieur, répondît là jeune fille avec fermeté.

— C'est bien là, sur ce lit, que se tenait M. de la Berthière, lorsque vous êtes entrée ? 5

— Là, oui, monsieur !

— Où étiez- vous placée exactement t Oui, à quel endroit précis vous teniez-vous lorsque M. de la Berthière vous a reçue ?

• — Je me tenais à peu près où je suis maintenant! dit ]0 Lucie, qui reprenait, peu à peu, la fermeté implacable de ses réponses habituelles.

— Alors, veuillez nous dire ce qui s'est passé entre vous et lui.

Les prunelles profondes de la jeune fille regardèrent 16 M. Warnier avec une fixité singulière ; puis, joignant le geste correspondant à chaque parole, elle s'avança vers le lit vide où s'étendait le vieux M. de la Berthière.

— Je suis entrée tout droit ... Il avait posé la lettre que je lui avais fait remettre sur la table où écrit mon- 20 sieur . . . (Elle désignait le greflSer) ... Il m'a adressé deux ou trois questions ... et, comme je savais qu'il n'y voyait pas, je me suis accroupie là, près de ces livres, pour prendre ... ce que je devais prendre . . . Pendant que je cherchais, il a entendu ... il s'est levé, traîné 25 jusque-là, a voulu m'empécher de ... de saisir ce que je voulais ... je me suis débattue, je l'ai repoussé, il s'est heurté le front ... là, il est tombé ... et voilà !

— Voilà ? répéta froidement le juge dans le silence poignant qui suivit. Alors, une fois de plus vous avouez 30 que vous êtes venue ici dans le but de dépouiller ce malheureux homme, de le voler ?

— Voler?

Elle avait tressailli de la tête aux pieds et ses yeux effarés semblaient fous dans sa pauvre figure livide. 35

118 JEAN MORNASy OU

— Voler, moi?

— Qu'était-ce donc que vous faisiez là, si ce n'était pas voler? Qu'est-ce que vous cherchiez parmi ces livres?

5 — Je cherchais ... je cherchais ce que je devais y trouver, ce que je devais emporter!

— Des billets de banque ? ... On a ramassé, près des volumes que vous aviez fouillés, des billets oubliés par vous sur le tapis!

10 Le malheureux Pomeroy souffrait autant, plus que Lucie peut-être, de cet interrogatoire qui tournait si cruellement à la confusion, à la perte de la jeune fille. Il attendait d'elle une explication, un cri, une preuve, un éclair d'innocence, il ne savait quoi. Mais, comme

15 pétrifiée dans sa volonté, elle restait là, sans laisser tomber autre chose que son étemelle réponse, qui semblait cynique :

— Ne me demandez rien ! Ne comptez pas même que je me défende ! Ce qui est fait est fait, et je n'ai

20 fait que ce qu'il fallait que je fisse !

On l'interrogeait pourtant encore, on la pressait de questions pour savoir ce qu'étaient devenus les billets emportés : " Ils sont quelque part où vous ne les trouverez pas. Cet homme les avait dérobés, je les ai repris !"

25 Et la lettre qu'elle avait fait passer à M. de la Berthière pour être introduite près de lui ?.. . " Ah ! cela, elle l'avait emportée aussi, et déchirée, brûlée en arrivant chez elle, comme elle devait le faire."

— Mais que disait-elle, cette lettre ?

30 — Vous ne le saurez pas. D'ailleurs, je ne le sais pas moi-même.

Le juge d'instruction et le chef de la Sûreté s'entreregardèrent comme pour se demander l'un à l'autre, ce que signifiait cet entêtement à s'accuser. Il y avait

35 là l'éternelle obstination d'une idée ûxe. Le greflSer,

L^HYPNOTISMK 119

presque sans lever la tête, écrivait tout, pareil à une machine.

Alors, avec la résolution soudaine des timides, n'hésitant plus, le docteur Pomeroy s'avança brusquement, disant au juge : ** Pardon ... je vous en prie . . . Lais- 5 sez-moi interrogei: ... Je vous en supplie." Et, après Tacquiescement du magistrat, il alla droit à Lucie, impassible, lui prit les mains, la regarda, lui répéta: " Voyons, voyons, mon enfant, à moi, vous direz bien, à moi ..." 10

— Quoi ? interrompit nerveusement la jeune fille avec une netteté irritée.

— Mais la vérité, la vérité, malheureuse enfant I

— La vérité ? ... La vérité, je Tai dite.

Elle essayait de dégager ses mains des doigts qui les 15 serraient ; elle détournait la tête comme si, résolue devant le juge, elle devenait maintenant, tout à coup, peureuse devant le docteur.

Le médecin du Dépôt suivait curieusement cette sorte de duel moral qui, dès le premier coup d'oeil de Pome- 20 roy, se livrait entre le vieux docteur et la jeune fille.

Lucie, instinctivement, avait peur du regard droit de Pomeroy, et ses yeux bleus, ses doux yeux honnêtes, devenus hagards, se détournaient efirayés, comme si les prunelles du médecin eussent poursuivi, traqué en eux la 25 pensée secrète, fouillé cette clarté pour en tirer le secret hideux, — comme un noyé qu'on tirerait d'un lac. Elle ne voulait pas que Pomeroy la regardât, l'interrogeât, et lui voulait, au contraire, voulait âprement et violemment, devinant ou espérant le salut de Lucie elle-même jusque 30 dans la terreur qu'elle éprouvait.

— Regarde-moi ! Mais regarde-moi donc ! lui disaitil, la tutoyant, comme autrefois, quand elle était petite, et qu'il lui arrachait du cou, au péril de sa propre vie, les fausses membranes qui l'étoufiaient. 35

Et lui, si bon, il forçait presque brutalement Lucie à le regarder en face.

Pomeroy éprouvait une des plus violentes émotions qu'il eût jamais ressenties. La première fois qu'il avait,

5 dans Tamphithéâtre, touché la chair froide d'un cadavre, ouvert ces muscles d'un coup de scalpel, il s'était cru près de s'évanouir ; maintenant un frisson semblable lui courait sur la peau en serrant les mains de Lucie qui se glaçaient dans les siennes.

10 Mais, ému ou non, il fallait qu'il tentât l'expérience convenue avec son collègue. Et la tenter, ce n'était rien. Il fallait qu'il la réussît !

Il avait enfin contraint la jeune fille à rester devant lui, droite, et il dardait sur elle la fixité voulue de ses

15 yeux. Il sentait vaguement que Lucie était déjà à demi

domptée, que sa volition à lui dominait la résistance de

ce cerveau, la révolte même de ce corps nerveux et

jeune.

On eût, dans la chambre où toussait naguère M. de

20 Berthière et où il avait râlé, entendu tomber une épingle, et la respiration un peu haletante de Lucie Lorin devenait, pour ces hommes réunis là et anxieux, très perceptible dans ce grand silence effrayant.

Le pauvre docteur Pomeroy appelait à lui toutes ses

25 forces, toute son espérance en une science nouvelle à laquelle il ne croyait qu'à demi, et il enfonçait en quelque sorte son je veux y sa volonté dans ce regard bleu, égaré, n en avait lui-même comme une honte. Il lui semblait qu'il abusait de la conscience d'une créature humaine,

80 qu'il y avait là, dans cette lutte entre l'idéal et la matière, le viol d'une volonté ! Il sentait d'ailleurs que Lucie, quoique en état de veille encore, s'appartenait déjà moins, subissait peu à peu cette captation nouvelle qu'il souhaitait, lui, qu'il voulait, qu'il désirait . . . Et,

35 tout d'un coup, comme évanouie, Lucie Lorin laissa

l'hypnotisme. 121

tomber sa tête sur son épaule gauche ... Et elle restait là, les paupières closes, debout encore . . . endormie, pensait Pomeroy.

— En catalepsie ! dit le médecin du Dépôt.

Pomeroy, abandonnant les mains de Lucie, la jeune 5

fille demeurait comme pétrifiée.

Il souleva les paupières; les pupilles étaient fixes, dilatées.

— On pourrait approcher de la cornée une lumière, dit le collègue de Pomeroy, les paupières ne battraient 10 pas.

Le juge maintenant assistait à la scène comme s'il eût été spectateur de quelque drame, au théâtre, et les agents seuls, sur le pas de la porte, laissaient passer dans leur moustache un sourire sceptique. 15

Pomeroy, en touchant à peine Lucie, déterminait cette hyperexcitabilité neuro-musculaire qui caractérise la catalepsie ; puis, de la jeune fille catalepsiée, il faisait, traversant les états successifs de Thypnotisme, une léthargique et une somnambule; et alors, là, dans cette 20 phase décisive pour le problème qu'il s'était posé, il demandait brusquement, avec l'autorité d'un maître, il demandait à cet être dompté, dominé, à cette conscience qu'il pouvait (était-ce possible?) pétrir à son gré, le secret caché, — comme s'il avait le droit désormais de 25 lire dans cette âme, dans ce crâne, à livre ouvert.

La suggestion, cette suggestion hypnotique, dont on avait tant parlé à Pomerey, qui souriait jadis d'un air de doute, il s'en servait, lui, il allait essayer de s'en servir pour dégager Yincomiuey Vx redoubtable de ce problème 30 posé là, devant la justice : " Un crime avait été commis ; qui avait commis le crime ?"

— Lucie, dit le vieux docteur de sa voix qui tremblait un peu . . . Écoute ... tu es ici dans la chambre de M. de

la Berthière.' Tu la reconnais bien? 35

122 JEAN MORNA8, OU

— Oui, ait Lucie, dont Tceil voyait, mais par le souvenir, les objets présents; — ceux qu'elle avait sous les yeux lui échappant en réalité et ne se présentant à elle qu'à l'état de choses aperçues autrefois, fantas-

5 matiques.

— Tu es venue ici pour parler à M. de la Berthière ?

— Oui, dit encore Lucie, la voix sourde.

— Qui est-ce qui t'y a envoyée?

— Qui?

10 — Oui.

— Personne !

— Ce n'est pas possible I fit Pomeroy. Tu n'es pas venue ici de ton plein gré. Cherche. Souviens-toi.

— Ordonnez donc ! dit le médecin du Dépôt. Com- 15 mandez.

Et Pomeroy, donnant brusquement le ton impératif à sa voix encore mal assurée :

— Parle, je le veux. Ce n'est pas toi qui as eu l'idée de venir à Versailles ? Ce n'est pas toi ?

20 — Non ! répon<Ht-elle. Ce n'est pas moi I Les yeux du juge pétillaient, impatients.

— Qui t'a dit de venir ?

— A moi ?

— Oui, à toi.

25 Elle hésitait, se débattait, comme si, jusque dans cet état somnambulique, la suggestion première imposée, persistait, indéracinable; et la conscience endormie de Lucie se raidissait pour ne pas trahir l'ordre reçu.

— Allons, dit le collègue de Pomeroy, il faut la mettre 30 en état de suggestion nouvelle I

— Allons I répéta Pomeroy, presque violemment.

Il en avait chaud, le pauvre homme, et toutes ses

idées se brouillaient comme dans certains rêves absurdes,

aux images déformées et mouvantes, pareilles aux rosaces

35 des chromatropes anglais. Il se demandait si c'était bien

l'hypnotisme. 123

dans la réalité qu'il vivait. Cette chambre, ce juge, ces agents, et lui, lui, se livrant comme au hasard à des expériences magnétiques sur Lucie, tout cela lui paraissait perdu dans une perspective, troublé ou fondu dans le brouillard du rêve. 6

Et pourtant, de tout ce chaos sortait, comme un jet de lumière qui le guidait, une idée obstinée et fixe : faire parler Lucie, lui arracher la vérité, le nom, le fait !

— Lucie ! dit-il encore, tout à coup résolument, n'ayant plus même dans la voix les timidités de tout à 10 l'heure ; écoute-moi bien, tu n'es plus à Versailles maintenant ... tu es à Paris, à Paris, tu entends ?

— A Paris?

— Oui, dans ta chambre, rue Audran ... Tu vas partir pour Versailles. Tu t'habilles, tu penses. A quoi 15 penses-tu ?

L'hypnotisée, raide et pâle, ne répondait pas.

— A quoi penses-tu ? répéta Pomeroy.

— A quoi je pense ?

Elle répétait les questions, non pour chercher la ré- 20 ponse, mais instinctivement, pour gagner du temps, comme si, dans ce duel de vouloirs, se sentant pressée de trop près, elle voulait rompre ou fiiir.

— Oui, répéta le vieux médecin, précisant le point exact qu'il tenait à éclarcir ; avant de partir pour Ver- 25 sailles, tu penses à ce que tu dois y faire ... Tu sais que

tu y trouveras M. de la Berthière ?

— Oui.

— Pourquoi vas-tu trouver M. de la Berthière?

— Parce qu'il faut que je le voie ! 30

— Tu le connais, M. de la Berthière?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Jamais ?

— Jamais !

— Alors, tu n'as pas de raison de lui en vouloir ? 35

124 JEAN HORNAS^ OU

— Moi! lui en vouloir? Pourquoi? Qu'est-ce qu'il m'a fait de mal, à moi, M. de la Berthière ?

— Alors, pourquoi vas-tu le frapper ?

— Je ne pense pas à le frapper. Je pense à prendre 5 les papiers qu'il y a dans l'atlas !

— Quel atlas ?

— Derrière les livres !

Le chef de la Sûret6 montrait au juge d'instruction les livres dérangés et formant trou dans le dernier rayon 10 de la bibliothèque où Lucie avait fouillé.

— Comment sais-tu qu'il y a des papiers dans cet atlas?

— Je le sais, voilà tout I

— Qui te l'a dit ?

15 — Quelqu'un.

— Qui?

— La ... la personne qui m'a remis la lettre pour M. de la Berthière.

— La personne ? Un homme ou une femme ?

20 Les regards interrogateurs des magistrats et des agents ne perdaient pas de vue le visage de Lucie.

Le juge (l'instruction, presque haut, murmurait à l'oreille du chef de la Sûreté, plus calme, moins troublé : " Très étonnant ! très étonnant !"

25 — Un homme ou une femme ? répétait Pomeroy, la question demeurant sans réponse.

Une sorte de contraction farouche passa sur la figure de la jeune fille dont les sourcils froncés donnèrent subitement aux yeux bleus une expression méchante.

30 — Un homme! dit- elle brusquement.

— Eh bien, voyons ! ajouta le docteur avec vivacité. Pourquoi cet homme t'avait-il remis cette lettre?

— Pourquoi ? Pourquoi ?

Et toujours, sans une réponse nette, la même ezpres- 35 sion de révolte presque féroce.

l'hypnotisme, 125

Quelque chose évidemment, un reste de volonté, — et de volonté déformée, domptée par la suggestion primitive, — se cabrait en cette enfant.

Alors Pomeroj, rassemblant toute sa force de volition, dirigeant à son gré Lucie vers Tacte qu'il voulait lui 5 faire commettre devant tous, lui ordonnait de renouveler, de revivre par les gestes mêmes, la scène dont cette chambre avait été le théâtre. Et Lucie arrivait au seuil de la porte, hésitait un instant, regardait le lit bas, comme si le grabataire y eût été couché encore, s'avan- 10 çait, tendait la lettre et, pendant qu'un M. de la Berthière imaginaire décachetait l'enveloppe et lisait, elle s'agenouillait à l'endroit même où elle s'était accroupie, elle attirait à elle l'atlas qu'elle avait fouillé, elle en tournait les pages, elle en tirait des bank-notes invisibles 15 et glissait dans ses poches ces billets qui n'existaient pas ; puis, tout à coup, convulsée, la face hagarde, croyant sentir encore sur son épaule la griffe, les os des phalanges du vieillard, elle repoussait ce spectre avec un geste d'horreur, de terreur sinistre, et elle voulait, ramas- 20 sant le manuscrit de Mornas qu'elle avait apporté comme prétexte, s'élancer hors de la chambre, après avoir jeté un dernier regard épouvanté à ce corps étendu qui n'était plus là, et que son imagination, ou plutôt la volonté de Pomeroy, la suggestion imposée par le docteur, lui 25 montrait, oui, là, épouvantable, saignant . . .

— Maintenant, dit le médecin dont le cœur sautait comme le battant d'une cloche lancée à toute volée pendant que les spectateurs retenaient leur souffle, éperdus, — maintenant où vas-tu ? Marche, va, marche ! 30

Et Lucie, en effet, marchait à travers la chambre comme si elle se fût enfuie; elle courait, elle croyait courir vers la gare, elle faisait le geste de prendre son ticket de chemin de fer, s'asseyait sur une chaise près de la bibliothèque, comme si c'eût été le siège du wagon 35

OÙ elle se rencognait, pareille à une bête fauve poursuivie. Puis elle quittait sa chaise comme si, le train arrêté, elle descendait de voiture; elle marchait, marchait encore, marchait longtemps, — les murs de cette chambre qu'elle 5 n'avait point quittée lui paraissaient les maisons hautes d'une rue ; — et, regardant une enseigne ou un numéro, tout à coup, elle s'arrêtait, hésitait encore et entrait dans une maison imaginaire . . .

— Où es-tu là ? demanda alors le docteur.

10 — Où je suis?

— Oui.

Toujours la même hésitation prudente, la même révolte persistante.

— Rue Racine, dit-elle enfin.

15 — Elle croit 7 être, elle y est vraiment ! murmura le médecin du Dépôt.

Le juge fit un signe de la tête au greflier qui; souriant, semblait répondre : " La note est déjà prise."

— Quelque étudiant, alors ! murmurait le chef de la 20 police de Sûreté.

— Rue Racine ? Numéro ? demanda Pomeroy.

— Numéro ? . . .

Elle cherchait.

— Je ne sais pas, répondit-elle. Vrai, je ne sais 25 pas!

— Cherche, souviens-toi !

Elle redevint farouche :

— Quand on vous dit qu'on ne sait pas, à la fin des fins!

30 — Laissez, cher ami, dit le médecin du Dépôt à son collègue. J'ai bien peur qu'en insistant . . . une attaque d'hystérie ...

Le juge d'instruction congestionné, le visage rouge, interrompit brusquement, comme un homme qui secoue-

35 rait un cauchemar :

— Ah çà I voyons, dît-il, elle dort ?

— Non. Elle est en état de somnambulisme.

— Mais c'est le magnétisme des charlatans, çà, tout simplement. Vous êtes certains qu'elle ne joue pas la comédie ? 5

— Commandez-lui d'aller à la porte, répondit simplement le médecin du Dépôt en s'adressant à Pomeroy.

Pomeroy, qui dominait, captait Lucie, lui dit :

— Va à la porte !

Elle y alla, en quelques pas, toute raide : 10

— Maintenant, fit le médecin de la Préfecture, parlant aux deux agents demeurés de planton sur le seuil, prenezlui les poignets. Oui, là! Et tenez-la de toutes vos forces !

— Ne craignez rien ! fit l'un d'eux. Si elle bouge, ça 15 m'étonnera.

— Bien . . . Appelez-la à vous, à présent, Pomeroy. Les agents serraient, de leurs grosses mains noueuses,

les poignets grêles de la pauvre fille et elle semblait une enfant chétive entre ces deux êtres trapus, aux épaules 20 larges, les joues velues.

— Lucie, dit simplement le docteur Pomeroy, viens, Lucie !

Il avait levé la main et, tout d'un coup, irrésistible comme la détente d'une machine d'acier, la jeune fille 25 débile avait renvoyé des deux côtés de la porte ces gaillards robustes qui la tenaient; et, tandis que l'un des deux hommes essayait de rire, ramassant son chapeau tombé, l'autre regardait, sa face noire et barbue devenue peureuse, cette fille maladive qui lui échappait et qui, 30 toute droite, était maintenant arrivée, comme fascinée, devant le vieux docteur, terrifié lui-même.

— Le nom ! demandez-lui le nom alors I . . . s'écria alors le juge, que ces obéissances phénoménales emportaient. 35

128 JEAN MOBNAS, OU

— Oui, le nom ! répéta le chef de la Sûreté.

Et Pomeroy prit, une fois encore, les mains de Lucie et, les serrant, nerveusement, plongeant ses yeux dans les yeux de la jeune fille :

5 — Maintenant, Lucie, qui t'envoyait ici ? ... A qui obéissais-tu? Qui t'a conseillée? Qui t'a poussée à venir ? Qui t'a remis la lettre pour M. de la Berthière ? Qui?

Et, comme elle se raidissait, luttant toujours contre 10 cet ordre, poursuivie par l'obsession de Tordre primitivement accepté :

— Rappelle-toi ! Ou plutôt parle ! s'écria Pomeroy. Je veux que tu parles. Tu entends, je veux I L'homme qui t'a dit de venir, tu le connais bien, tu le vois en ce

15 moment, il est là, je te dis qu'il est ici ... là .. . oui, là . . . Dis-moi son nom ! son nom ! son nom ! Je veux . . . Mais il s'arrêta brusquement, efirayé.

Lucie, torturée par une lutte intérieure, comme foudroyée, tombait raide, et si Pomeroy, de toutes ses forces, 20 ne l'eût retenue par les mains, elle se fût allongée sur le tapis, d'un seul coup.

Le médecin du Dépôt se précipitait alors vers la jeune fille que les agents, prenaient par la taille et le juge d'instruction échangeait un regard bizarre avec le chef 25 de la Sûreté tandis que le collègue de Pomeroy disait, montrant Lucie agitée de mouvements nerveux, les bras en croix, sa pauvre figure d'enfant anémique agitée et fouettée par les mèches blondes de ses cheveux dénoués : — Tous les caractères de la grande hystérie ! Nous 30 'avons trop appuyé sur la chanterelle, mon pauvre Pomeroy. Nous lui avons donné une attaque. Mais ça ne fait rien I Si nous ne savons rien aujourd'hui, noua saurons tout demain.

Et, pendant qu'il débouchait un fiacon d'éther, il 35 disait au juge, très ému et devenu pourpre :

l'hypnotisme. 129

— Eh bien ! le cherchez la femme n'est pas toujours vrai. Quand le crime est féminin, ce qu'il faut, c'est chercher l'homme !

Le hasard d'une rencontre dans la rue mit, le lendemain, Jean Mornas face à face avec le docteur Pomeroy. 10 En tout autre temps, Jean eût évité le vieux médecin qu'il trouvait insignifiant et insupportable avec son idéalisme et ses vertus. Il l'avait dit souvent: il n'aimait pas les Petits Manteaux-Bleus. Mais, cette fois, Pomeroy l'ayant reconnu, et l'arrêtant au passage, 15 Mornas écouta le docteur avec un intérêt subit : le souvenir de ce jeune homme escortant, avec lui, Pomeroy, le cercueil de M"' Lorin, sautait, tout à coup, à la mémoire du bonhomme, et, prenant le bras de Jean :

— Au fait, dit le médecin, vous pouvez me donner un 20 renseignement, vous ! . . . Avez-vous revu souvent Lucie Lorin depuis la mort de sa mère ?

Jean regarda l'honnête figure de Pomeroy pour bien se convaincre que la question ne cachait pas quelque piège. 25

— Non, dit-il fermement, je ne l'ai pas revue I Ou rarement . . . Rencontrée, comme je vous rencontre aujourd'hui . . .

— Ah ! fit Pomeroy, c'est dommage, bien dommage !

. . . Vous ne pouvez pas me dire un peu qui elle pouvait 30 bien fréquenter? Vous savez l'accusation qui pèse sur elle?

— Oui, répondit Mornas.

Il se sentait devenir glacé, le cœur pris dans un étau.

— Pour moi, disait le vieux docteur tout en marchant, 35

130 JEAN MOBNAS^ OU

elle est inDocente ; mais la preuve est encore difficile à faire I Ah ! la pauvre eufant !

Et, avec la naïveté confiante qu'il apportait à toutes choses, il racontait à Jean Mornas les expériences qu'il 5 avait tentées la veille, le voyage à Versailles, l'interrogatoire de Lucie hypnotisée.

Mornas s'arrêta net dans la rue.

C'était au coin de la rue Montmartre, à l'angle de ^ Saint-Eustache, près des Halles.

10 Pomeroy fut étonné de l'expression soudaine que prirent les traits de Mornas; mais le jeune homme dompta son émotion, brusquement, lorsque le docteur lui demanda :

— Qu'avez-vous donc ?

16 — Rien. J'admire votre idée, votre " procédé." Combattre la suggestion par la suggestion, c'est superbe ! Il ajouta, essayant de rire :

— C'est de l'homéopathie hypnotique.

— Justement . . . C'est ce que je me suis dit ... Ce 20 qui est certain, c'est que si nous n'avons pas réussi hier,

nous réussirons un de ces jours] C'est écrasant, une telle science ! Avoir en main la clef d'une âme ! . . . Et moi qui n'y croyais pas, qui traitais ça de charlatanisme! . . .

25 — Alors, demanda Mornas, la lèvre sèche, Lucie Lorin ? . . .

— Très malade, aujourd'hui. Comme en léthargie. Mon collègue redoutait une complication fatale si nous insistions. Nous la laisserons reposer pour ne pas briser

30 ce frêle corps, mais dans quatre ou cinq jours . . . avant si c'est possible . . . son secret . . . nous l'aurons. Ah ! la pauvre petite I Ce qu'elle doit souffrir ! ... La secousse a déterminé chez elle l'apparition de crises à caractères hystériformes . . . Mouvements clowniques . . . Tout!

35 Mais ça se guérit! Ce qui est autrement redoutable.

l'hypnotisme. 131

c'est l'accusation qui la menaçait . . . qui la menace encore, malheureusement I £t pas un mot de tout cela, surtout, je vous en prie ! ... Si je vous en parle, c'est que je sais que vous vous intéressiez aux pauvres femmes . . La morte ... la mère ... est encore la plus heureuse I 5

Jean se tenait adossé au mur de Saint-Eustache, regardant Pomeroy et se demandant comment de cette tête blanche et bonasse une idée analogue à celle qu'il avait eue, lui, était sortie! Idée contraire et qui venait là, comme un danger de mort, se dresser entre le succès et 10 lui!

Il essayait de féliciter le bonhomme de sa perspicacité, de sa hardiesse ; il parlait de Lucie. Cela ne Tétonnait pas qu'elle fût secouée par l'hystérie. Toujours nerveuse ! Une sensîtive ! Puis il s'arrêtait, de crainte d'en trop 15 dire, de livrer à cet homme de science le secret des observations faites, par lui, Mornas, sur la névrose de la jeune fille. C'eût été se désigner lui-même comme le complice, l'instigateur du crime. Il salua vivement Pomeroy, pour rompre l'entretien. 20

Le docteur lui tendait la main.

— Voulez- vous venir avec moi jusqu'au Palais de Justice ?

— Non ! dit Mornas. J'ai des courses à faire . . . des visites ... 25

Le vieux Pomeroy s'éloignait, traversant la place rapidement avec sa marche juvénile.

Et Mornas restait là, immobile, regardant machinalement un garde de Paris, en sentinelle, et se répétant: " C'est fini, maintenant ... La suggestion leur révélera 30 tout! . . . Lucie obéira comme elle m'a obéi ... Ce qu'elle a fait, elle le dira . . . Mon nom, ils vont le savoir ... Et alors . . . Ah ! alors, mon petit Mornas, tu es perdu ! . . ."

Perdu? Oh! parfaitement, sûrement. Le mot de 35

Poraeroy lui revenait, le faisait frissonner: le docteur avait en mains "la clef d'une âme." Dans quatre ou cinq jours, le nom du coupable, — son nom à lui, — serait jeté à un greffier, à un juge ... Le mandat 5 d'amener? ... Il semblait à Jean qu'il entendît déjà grincer la plume qui écrivait son nom sur le papier officiel.

Eh bien, quoi! il fallait fuir! Oui . . . Où aller? Instinctivement, Jean songeait au pays, là-bas. Il

10 voulait revoir ses vieux, les embrasser, il ne savait pas pourquoi. Un vieux levain du passé ! De là il passerait en Italie, par Villefranche. Maintenant il ne lui semblait pas lâche d'abandonner Lucie. Elle ne courait plus aucun danger. Évidemment, par elle-même,

15 on saurait qu'elle n'était point coupable. Imbécile ! Il n'avait pas songé à cela, que l'hypnotisée est une machine entre toutes les mains et peut condamner comme elle peut servir. C'est qu'aussi bien la mort de M. de la Berthière avait dérangé tous ses plans. Il rêvait seule-

20 ment de dépouiller le mandarin et on le tuait. Le meurtre avait tout gâté.

Quoi qu'il en fût, il était perdu !

Perdu s'il ne disparaissait pas, s'il ne mettait point entre lui et les expériences de ce bonhomme de Pome-

25 roy, la frontière. Il n'y avait pas à hésiter, pas une heure à perdre. Il rentra rue Racine, à l'hôtel, régla son compte sans dire qu'il partait et mit en paquet quelques vêtements. Sous sa redingote boutonnée,- il avait glissé son argent, l'argent conquis, volé ... Il prit

30 le train de Nice, le soir.

En sortant de Paris, le visage collé à la vitre de la portière, l'œil ardent interrogeant l'ombre, il essayait de revoir, il devinait, interrogeait dans la nuit ce Paris qu'il laissait, — pour combien de temps? pour toujours peut-

35 être,— et qu'il eût voulu dominer.

l'hypnotisme. 133

— Député de Paris! Mon rêve! ... Il est loin, ce rêve!

Il ne s'agissait plus aujourd'hui que d'échapper à la justice de Paris.

Mornas se sentait secoué de pensées colères, gonflé d'un 5 flot amer. La partie tournait mal. Il ne reverrait peutêtre plus cette ville implacable aux aflamés comme il était hier . . . Que de voluptés grouillaient là, dans ce brouillard noir troué de lumières rouges ! . . . Bah ! la volupté se trouve partout! Mais l'amour, cette passion qui, 10 malgré vous, vous entre au cœur, l'amour que, bêtement, — ^il s'en irritait, — Jean Mornas éprouvait pour Lucie, l'amour profond, l'amour stupide, l'amour, en un mot, où le retrouverait-il ?

— C'est que je l'aime, moi, cette fille ! . . . pensait-il 16 avec plus de déchirement à chaque tour de roue qui l'éloîgnait d'elle.

S'il avait su, il ne serait pas parti. Il aurait partagé le sort de Lucie ; il aurait dit, cet après-midi, à Pomeroy, devant Saint-Eustache : " Ne la torturez pas, ne 20 l'interrrogez pas, ne cherchez pas, c'est moi !" C'eût été absurde. On ne jette pas le manche après la cognée quand l'arbre tient encore, et de cette cognée on se frappe si l'on est las de bûcher.

Il regardait ses voisins de wagon : une vieille actrice 25 allant chercher fortune à Nice, un gros banquier déjà ronflant sous son bonnet fourré, et deux jeunes mariés, la main dans la main, elle, la tête appuyée sur l'épaule de son mari, lui, regardant le filet du wagon d'un air vague, peut-être ennuyé ... 30

Que se cachait-il de drames, de souflrances, de vilenies dans la banalité de ces types? Soupçonnaient-ils en lui un homme qui allait chercher dans le Midi non pas le soleil, mais la fpite?

Il ne dormit pas, vit le jour blafard se lever sur un 35

ciel d'hiver, et, pendant les heures qui suivirent, roula dans sa tête un tas de projets nés d'une conversation échangée entre le banquier et la vieille comédienne et entendue par lui au buffet :

6 — Vous allez à Monaco, madame ? . . .

Elle avait ri.

— Nécessairement, monsieur, puisque mon médecin m'envoie dans le Midi pour me refaire !

Cet esprit de coulisses avait alors ramené Jean Mornas 10 à une seule idée qui l'absorbait maintenant: Monaco! C'est vrai, on jouait, là. On jouait ! En une soirée, il pouvait y doubler, y quintupler sa fortune. Qu'était-ce, en effet, que ce qu'il emportait avec lui? Trente-sept mille francs, déjà diminués. Rien. Ce besogneux de 16 la veille trouvait misérable et vaine et dérisoire la somme arrachée au vieillard mort. Certes, s'il pouvait encore avec cet argent, jouer un rôle, commanditer un comité électoral (ce qu'il avait souhaité), ces quelques billets suffisaient, puisqu'ils étaient une mise au jeu, un 20 moyen de préparer l'avenir. Mais, dès que le terrain lui manquait en France, dès qu'il fallait fuir, poursuivi, accusé demain, qu'était cela? Rien, rien, rien encore une fois.

Alors pourquoi ne décuplerait-il pas la somme ? 25 Au jeu ? . . .

Oui, au jeu !

Il ricanait:

— Malheureux en amour, heureux à la roulette î

Et il songeait à Lucie qu'il ne reverrait jamais, 30 jamais . . .

— Jamais ! Pourquoi jamais ?

Une fois riche, il allait il ne savait où, droit devant

lui, en Egypte, aux Indes, en quelque endroit du monde

où dans la promiscuité bizarre des personnalités inter-

36 lopes, des décavés de toutes nations, des vaincus de

toutes les batailles, — argent, amour ou politique, — on peut vivre sous un faux nom, dans un faux monde, mais dans un vrai luxe. Parbleu ! la terre est grande ! Il irait en Chine, au besoin, eu Chine, derrière la muraille qui clôt le vieux monde.

En Chine ! Et sa verve railleuse, parodiant le poète, insultant au souvenir de Tavare qui pourrissait maintenant dans le cimetière de Versailles, ajoutait : Là bas ... là bas :

Au fleave jaune où sont les mandarins I

Alors, quand il y serait, là-bas, n'importe où, dans quelque coin de terre où il pourrait vivre d'une vie facile et large, oubliant Paris, ce Paris envié et méprisé, il écrirait à Lucie Lorin, devenue libre. Oui ! il trouverait 15 bien le moyen de faire savoir à la jeune fille en liberté l'endroit où il se serait réfugié, où il l'attendrait et où ils seraient heureux enfin ... si heureux, si heureux ! . . .

Et la trépidation du train activait son agitation cérébrale et berçait ses rêves. 20

Avertir Lucie? Comment? Il chercherait. Plus tard. Et ne fût-ce que par cet absurde docteur Pomeroy lui-même qui, l'affaire terminée, permettrait peut-être . . . Mais, en attendant, il fallait tenter le sort, jeter son argent à la chance. Tout ou rien! S'il perdait, il 25 travaillerait de ses mains, à Suez, à Alexandrie, qu'importe ! Son orgueil ne serait pas humilié de se casser les ongles à des terrassements, puisque là, du moins, sa misère serait une misère anonyme et qu'il vivrait parmi les gueux. S'il gagnait, — et il gagnerait, — alors ... eh ! 30 bien, alors, en quelque endroit où il s'exilât, il vaudrait la peine de vivre !

A Nice, il descendit dans un petit hôtel près de la gare. Il n'y resterait pas longtemps. Monaco l'attirait comme le phare qui flambe appelle les oiseaux de nuit. 35

Mais avant, — car de Monaco il passerait en Italie — il voulait revoir le coin de campagne où il avait grandi, la petite maison sur le chemin de Viilefranche. Il prit une voiture et, enr donnant les indications au cocher, il 5 sentait que sa voix tremblait un peu malgré lui :

— Sur la route, à gauche, après avoir passé la Batterie des Sans-Culottes, près d'un bouquet de bois . . .

— Des oliviers ? Je sais. La maison Mornas ! Des Français établis là depuis des temps !

10 — Oui, répondit Jean . *. . la maison Mornas !

Le cocher, un Italien; conduisait vite. Et à measure qu*il avançait, Jean se demandait si, lui, le fils, quand il apercevrait le logis, il allait entrer . . . Voir son père et sa mère! ... Il ne pouvait pourtant pas pousser la

15 porte, les embrasser, causer une heure seulement et partir. La maman, la pauvre femme, voudrait le retenir. Et le père ? Il avait tant de choses, tant de choses à demander à Jean ! " Et Paris, mon garçon ? ... Et la médecine? Et les clients? Et Tavenîr?" Alors, s'il

20 restait, lui, s'il s'attardait, de là-bas, de Paris, un coup de télégraphe pouvait amener les gendarmes à la " maison Mornas," comme disait lé cocher. Les gendarmes ? Jean ricanait. Et pourquoi pas?

Il avait envie de dire au cocher de revenir à Nice.

25 Mais ne pouvait-il voir la .maison seulement, la voir de loin et repartir en emportant cette image d'enfance rajeunie et toute ensoleillée ? Il faisait si beau !

Un ciel tout clair. Au loin la mer bruissante et bleue ; des fleurs, ça et là, dans les jardins entrevus. Que de

CD fois Jean avait passé, joué, chanté sur cette route, étant petit!

Et maintenant . . . Maintenant, comme une ombre vague, la figure crispée de la Berthière semblait lui apparaître au détour du chemin.

35 Le cocher s'arrêta.

l'hypnotisme. 137

Jean aperçut, dans les arbres, sur le rocher, blanche parmi les oliviers gris, la petite maison avec un toit rouge où vivaient ceux dont il était né, dont il portait le nom ! . . . Pauvres gens ! . . .

Il descendit de la voiture. 5

Pour arriver à la maison Mornas, il fallait suivre un étroit sentier caillouteux où ne pouvaient s'engager les chevaux.

— Attendez-moi ! dit-il au cocher.

Il monta alors, lentement, les pas alourdis par les 10 souvenirs. Chaque buisson lui rappelait un accroc à ses vêtements et une fleur ou un fruit cueilli jadis.

Il sentit son cœur battre en approchant du logis. Au moment d'entrer, il n'osa pas. Il fit le tour de la maison. Le vieux Mornas était dehors, par ce temps réchauffant. 15 Il fumait sa pipe sur le pas de sa porte, en regardant, là-bas, très loin, en face de lui, la mer.

Jean le voyait distinctement à travers les touffes de la grille.

Et sa mère? 20

Elle n'était pas là, sa mère! . . .

Si elle était morte ?

Jean se trouva décidément bien affaibli avec ses craintes. " Je deviens timide, ma parole !" Morte ? . . . Est-ce qu'il ne le saurait pas ? Est-ce que son père serait 25 là?

Justement, il l'aperçut, la mère, sur le pas de la porte ; il la vit regarder au loin, elle aussi, en levant le bras pour se garantir du soleil, et il l'entendit, de sa voix qu'il avait oubliée, dire : 30

— Il fait beau ! ah ! qu'il fait beau !

Et il y avait comme un contentement de vivre chez la vieille femme.

Alors Jean se demanda ce qu'il venait faire, lui, dans cette paix heureuse. 35

138 JEAN MORNA8, OU

Pourquoi les troublerait-il? Pourquoi heurterait-il son anxiété à ce repos?

Il se fût, avec joie, jeté au cou de ces deux êtres qu'il trouvait bien vieillis, bien cassés . . . Est-ce cruel, la vie! 6 . . . Valait-il la peine de durer?

Mais il s'arracha brusquement à cette humble grille rouillée à travers laquelle, penché, il regardait, comme un voleur qui épie. Et instinctivement, il envoya de ses doigts un baiser aux deux vieux. Puis il s'éloigna, 10 n'y voyant plus, car ses yeux se gonflaient de pleurs, et se trouvant bête, sentimental, ridicule.

Il s'arrêta avant de s'éloigner tout à fait, et se retourna pour regarder encore la maison Mornas.

Une petite fumée bleue lui sembla sortir, comme une

15 haleine, des touflès et des arbres, une fumée l^ère qui

montait et se dissipait dans le soleil comme un souiBe

. . . parfum de la table de famille qui s'évaporait, pareil

à une espérance qui meurt.

— A Nice ! dit brusquement Jean Mornas, qui 20 remonta en voiture.

25 Jean songea encore à ce flocon léger de fumée bleue le lendemain soir, lorsqu'il sortit, livide, riant d'un rire sec, d'un rire de révolté, d'un rire de fou, de la salle de la Roulette, à Monaco. Oui, parbleu ! envolée, la fumée ! Fini, l'espoir ! La roulette avait tout pris, tout, jusqu'au 30 dernier sou. Vidé, Mornas ! Malheureux au jeu, malheureux en amour I . . .

Il disait tout haut, en reprenant le chemin de l'hôtel : — Ça me fait rire I

Rire encore, de son rire mauvais, de son rire d'au- 35 trefois, de son rire de bravade. Mais d'un rire brisé

l'hypnotisme. 139

où la révolte était comme matée et bafouée par la destinée.

Oui, vraiment, il y avait eu contre lui un acharnement féroce du sort. Toujours perdre! toujours! Pas une fois son numéro, sa couleur n'étaient sortis. Pas une. 5

Il revoyait la table de la roulette, le gouffre avec le visage impassible et ennuyé du croupier. L'argent, les billets lui coulaient des doigts pour aller se faire racler là, par ce râteau tendu comme une griffe et avide comme un croc de boucher. Il avait dans les oreilles le bour- 10 donnement de la foule qui regardait, dans le sang la fièvre encore de cette partie éternellement tentée, disputée, recommencée avec des prurits de revanche, et qui lui arrachait, fraction par fraction, sa fortune, comme sa chair par lambeaux. Ruiné, décavé, fini ! ... En si peu 15 d'heures !

Un crime inutile I Une combinaison écroulée ! Plus rien!

Que faire ?

Travailler? Oui, il se disait cela quand il avait 20 encore à lui l'argent du crime, l'argent qui ne lui suffisait pas, qu'il voulait grossir. Mais à présent ?

Travailler où ? Travailler à quoi ?

Il fallait fuir d'abord, et il n'avait même plus de quoi vivre huit jours après avoir fui ! 26

Alors que devenir ?

On peut se cacher quand on est riche ! On ne soupçonne pas qui paye bien. Mais un pauvre !

Le nom lui sautait à la joue comme un affront, le déchirait comme un stigmate. 30

Pauvre ! Recommencer la lutte, remonter le rocher, traîner le même boulet, avaler les mêmes misères, les mêmes rancœurs, en supposant que la cour d'assises ne tùt pas là, tout près, comme un étal où on le pousserait ? Nonl 35

140 JEAN MOBNAS, OU

— Non, mille fois non ! Bataille perdue, mon vieux ! Tu pouvais être un maître pour le troupeau des imbéciles et des gredins; tu ne seras qu'un sot et qu'une canaille, puisque tu as échoué! La pièce est ratée; 6 allons, demande ton paletot et file !

Il rentra à l'hôtel, sonna la femme de chambre, demanda du papier à lettres et écrivit; puis glissant une des lettres dans sa redingote, il laissa l'autre sur sa table bien en vue, et sortit.

10 La lettre qui restait et qu'on retrouva le lendemain, était adressée : A Monsieur le procureur de la Republique, à Paris. Jean y disait la vérité sur la mort de M. de la Berthière.

Celle qu'il emportait ne contenait que ces deux lignes 15 écrites, comme un testament ironique, à l'adresse des auditeurs de Mornas, des comparses d'autrefois, qui applaudissaient le Mandarin, les théories, les paradoxes, les discours et les audaces du Mandarin dans les brasseries du Quartier :

'^ Puisqu'il faut tuer le mandarin, je le tue ! Et c'est moi!

" Jean Mornas."

25 II alla, sur la terrasse, prendre le frais, fumer un dernier cigare, humer l'odeur des fleurs, voir les ombres des palmiers s'allonger devant lui et regarder, sous la clarté pâle, la mer paisible et nacrée . . .

Il faisait bon vivre. Une chanson montait, accom- 30 pagnée de rires. Des couples quelquefois passaient, silencieux, enlacés comme des ombres heureuses.

Jean fuma jusqu'au bout son cigare et le jeta lorsqu'il lui brûla les doigts.

Désagréable ! dit-il. Autant se brûler la cervelle I 35 Assis sur un banc, face à la mer, il chercha sous

l'hypnotisme. 141

son gilet la place du cœur, " puisque j'en ai un !" et, le doigt sur la gâchette d'uu revolver, il tira.

Ou entendit, dans la nuit, la détonation qui fit s'envoler, vers la mer, des oiseaux endormis.

Le lendemain, à l'heure où l'on procédait, à Monaco, aux constatations légales du suicide du décavé, le parquet de Paris télégraphiait aux commissaires centraux des frontières de veiller, s'il était possible, à " l'arrestation du nommé Jean-André Mornas, prévenu d'assassinat et 15 de vol^ et dont le signalement suivait."

Lucie Lorin avait parlé.

Le docteur Pomeroy venait de faire tomber des lèvres de la pauvre enfant hypnotisée, domptée et captée une fois de plus,. le nom du coupable. 20

Peut-être, dans la petite maison de la route de Villefranche, les vieux qui lisent peu et vivent là d'une existence végétative n'ont-ils jamais appris exactement que Jean, leur petit Jean, leur orgueil, qu'ils pleurent encore, était, au moment de sa mort, accusé d'avoir 25 commis un crime.

La vérité comme la calomnie s'arrête parfois, à demi tremblante, au seuil de certains logis.

Lucie Lorin vit toujours, maladive, anémique et sombre. Elle n'a gardé de l'atroce réalité traversée 30 qu'un souvenir vague, incomplet, comme la pesanteur d'un mauvais rêve. Mais le détraquement du système nerveux subsiste. Le docteur Pomeroy l'a recueillie, l'a soignée, s'est juré de la guérir de ces crises féroces qui la minent depuis des mois et des mois. 35

Il dit parfois à sa vieille bonne :

— J'étais né père ! Et voyez, Julie, j'ai finalement une fille sans avoir eu la corvée d'avoir la 4 femme I*

TUYET.

— Alors, c'est très joli, Paris ; cela vous plaît, Paris ?

Le petit Tonkinois eut, en baissant affirmativement la tête, un bon sourire fin et doux qui montra, dans sa face jaune, des dents très blanches, exemptes de bétel ; 6 et, en répétant ce qu'il venait de dire : " Oui, Paris ; c'est joli, Paris," il me semblait que des visions de féeries passaient dans ses yeux bruns, profonds, comme des images rapides dans une chambre noire.

Ce qu'il en avait vu de Paris, c'était peu de chose 10 pourtant : des maisons, encore des maisons, des rues, des tas de pierres entrevus à travers la portière d'un fiacre, quelques églises, la coupole dorée des Invalides qui se dressait, là, tout près du village tonkinois bâti, pour un été, sur l'Esplanade ; et, autour de ce coin de terre où 15 les cahutes de bambous lui rappelaient les maisons de son pays, la foule, l'incessante foule, l'éternel défilé des Parisiens, des visiteurs, des badauds, des étrangers, la marée humaine qui déferlait là, avec son bruit de houle, ses plaisanteries pareilles à de l'écume, son mouvement 20 éternel, son murmure de questions et d'exclamations niaises . . .

Mais ce qu'il en avait aperçu, de Paris, était si différent

de ce qu'il avait toujours vu là-bas, à Hanoï, au bord

du lac où se mirait le cocotier ; cette grande ville du 25

pays de France semblait à ce petit cerveau d'Asiatique 10 143

144 TUYET.

une telle ouverture toute lumineuse sur une civilisation si puissante, si curieuse, que ce qu'il en avait entrevu comme par hasard, lui donnait Tidée de quelque chose de gigantesque, d'admirable, d'écrasant comme 5 la force.

C'est en marchaudant un plateau incrusté de nacre dans une des petites boutiques du village tonkinois que je l'avais vu pour la première fois. Ils étaient deux, assis derrière l'étalage, lui et un pauvre diable

10 à l'œil terne, très maigre, triste, les dents noires de bétel, qui ne savait pas un mot de français et regardait mélancoliquement passer la foule.

Comme j'allais payer le plateau, j'aperçus, dans un coin, un bol de porcelaine qui me parut curieux, et que

15 je pris pour l'examiner. 8ur ce bol d'une pâte assez fine, un peu bleuâtre, et cerclé, au bord, d'un filet de cuivre, un personnage était peint en bleu vif, pareil à notre bleu au grand feu, et, étendu sur un rocher, à l'ombre d'un arbre inconnu, aux branches tordues, il

20 jetait dans l'eau une longue ligne de bambou au bout de laquelle pendait un gros poisson. Et la figure de ce pécheur à tête rase enveloppé d'une robe bleue avait dans ses proportions minuscules une expression singulièrement vivante, tandis que l'arbre hérissé, contourné

25 comme un morceau de corail, prenait des aspects fantastiques. Tout à côté, comme des semis de fleurettes et pareils à des bleuets jetés sur la porcelaine, des caractères, indéchiffrables pour nous, expliquaient l'image bizarre.

30 — C'est du têt, me dit l'enfant, et cela raconte une histoire.

Je regardai le petit Tonkinois, qui me parut en humeur de causer, et qui, de son doux accent bizarre, où les r étaient pronouncés assez difficilement, la lettre

35 r étant inconnue dans sa langue :

TUYET. 145

— Oui, çai ! monsieur, dit-il, c'est une légende. II ajouta, presque fièrement :

— Une légende de chez nous.

Ce garçonnet, qui, avec des yeux à Heur de tête, sous un front bombé, ressemblait vaguement à ces babies 5 chinois ou japonais qu'on vend chez les marchands de japonaiseries, me parut aussi savant qu'un rabbin lorsqu'il ajouta:

— Ce pêcheur, c'est Lee Mong. Depuis l'âge de six ans, il péchait dans le fleuve Qui-Son. Il péchait en 10 pensant, et, tout en péchant, il avait acquis la suprême sagesse.

Je ne pus m'empécher de sourire eu entendant tomber ces mots *'\& suprême sagesse" de cette bouche d'adolescent 15

Lui continuait :

— Il avait quatre-vingt-dix-huit ans, Lee Mong, lorsque l'empereur lui demanda si, au lieu de pêcher toujours, toujours, dans le fleuve Qui-Son, il ne voudrait pas l'aider, lui, l'empereur, à gouverner les hommes. 20

— Plus difficile à prendre que les poissons, les hommes, dis-je.

L'enfant ne s'arrêta pas :

— Lee Mong le pécheur devint un homme puissant, et, à cent vingt-huit ans, il mourut noyé avec le troisième 25 empereur de la Chine.

— Noyé par accident ?

— Par accident

— Et, demandai-je, avait-il bien gouverné les hommes,

le pêcheur Lee Mong? 30

L'enfant sourit :

— Âh ! ça, monsieur, je ne sais pas. Je voua ai dit ce qu'on m'a appris, voilai

Et il resta muet comme un guide qui a fini son explication. 35

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