‹ Jean MonnetChapitre 5 sur 20 · DE THEATRE · texte numérisé non relu

DE THEATRE

robuste franchise : ils ne se confesseraient point au public avec tant d'abandon. Avec quelle peine ne se Jigure-t-on pas M. de Vaucorbeil ou M. Charles de la Rounat en proie au tracas d'un coche embourbé, ou lutinant, à la nuitée, les tendrons sacrifiés à leur concupiscence par une hôtesse aguerrie I

Vous vous rappellere:^ donc. Messieurs les impresariiy du fond de vos cabinets capitonnés, qu'il s'est écoulé plus de cent ans entre le beau temps de Monnet et le vôtre, et que cet intervalle, décuplé d'un seul coup par Vabolition des privilèges, a singulièrement assaini Vatmosphère sociale que vous respire^ aujour^ d'hui.

Vousjh^e^ la part de cette inégalité de conditio7i inscrite au passif de nion héros, et vous n'en aure!{pour lui que plus de considération. Quoi que vous pensie^ de AJonnet, vous lui devei le salut. Il vous touche dans V épaisseur de votre dignité par plus d' tin point délicat.

Xn A HESSiEURS LBS DIRECTEURS DE THÉÂTRE

Si vous pouie:{ bien renouer a^ec moi le fil de son roman^ vous retrouverez en lui comme un amalgame prématuré d'Hareîj de Lireux, de Mabille et de Barnum, et peut-être sere^fvous forcés de convenir que vous n^avei rien inventé j pas même la faillite.

Arthur Heulhard.

Naissance et éducation de Monnet. Son séjour chez la duchesse de Berry. — Orages de jeunesse.

E suis né, dît Monnet, au commencement de ses Mémoires^ à Condrieu, petite ville située sur les bords du ,Rhône, dans le Lyonnais, d'une famille honnête, mais peu favorisée de la fortune *. Orphelin à l'âge de

* Le document que voici lève le voile qu'a tiré Monnet sur la date reculée de sa naissance et la condition modeste

huit ans, je restai chez un oncle jusqu'à quinze. Cet oncle, par la gaieté et la singularité de son esprit, était le Rabelais de son canton. Moins occupé de mon éducation que de ses plaisirs, à peine m'avait-il fait apprendre à lire, quand un de mes compatriotes, fils d'un gros négociant, m'amena à Paris pour me placer chez feu madame la duchesse de Berry. Là, par le petit mérite que j'avais alors d'imiter et de contrefaire parfaitement la voix et les gestes de tous ceux que je voyais, je m'attirai en très peu de temps les bontés de cette princesse. » Ce sont les seuls détails qui nous aient été conservés sur l'enfance de Monnet. On remarquera qu'ils ne nous apprennent point en

de ses parents : « Jean Monnet, né le septième septembre mil sept cent et trois, fils de Jacques Monnet, bolanger de Condrieu, et de Louise Bonnardel, ses père et mère, a esté baptisé le huictième du dict mois et an que dessus dans régiise de Condrieu, par moy vicaire soubsigné. Son parrain a esté Jean Bonnardel, grand père de l'enfant, cordonnier, sa marraine Françoise Dambuyen, en présence de Michel Duché et de Joseph Thonnerieu qui ont signé.

Signé : t Thonnerieu, Duché; Mouton, vicaire. »

Extrait des registres de Vétat civil de la ville de Condrieu {Rhône), folio 21 5.

Le nom de Monnet a été très souvent écrit, imprimé et réimprimé avec une seule n. Sa signature, relevée au bas des quittances qu'il a délivrées à la municipalité lyonnaise, en porle constamment deux. Cette corruption orthographique est née du jeu de mots latin qu'on en a fait plus lard.

JliAN MONNET

quelle qualité il entra au service de la duchesse deBerry. L'emploi, vu l'ignorance du titulaire, ne devait pas être bien brillant. Quoi qu'il en ait été, la protection de la duchesse, à la faveur de laquelle il fit son éducation, lui manqua soudain. La mort de sa bienfaitrice, survenue en juillet 171 9, le rendit à la liberté, tout en le jetant dans les secousses de la vie d'intrigues.

Monnet avait environ seize ans. En vrai Français du dix-huitième siècle, il cuidait bonnement que l'amour a sa gymnastique, et que, l'illusion perdue, le cœur peut encore se refaire par l'exercice. Entreprenant donc, et toujours poussé par quelque diable, doué d'un physique avantageux, maniant fort agréablement l'épée contre les jaloux et le violon contre les belles, la tête ornée de toute la poésie badine du temps, Monnet débuta dans le rôle ingrat de galant avec toutes les armes de l'emploi. Il aborda le monde assez heureusement par la conquête de la veuve d'un officier : il est de ces hasards 1 Le lecteur peut se reporter aux premiers chapitres de ses Mémoires pour se former une idée exacte de l'esprit de suite avec lequel Monnet menait une affaire d'amour. Toutefois, l'organisation qui y présidait, si parfaite qu'elle fût, ne suffit pas toujours à le garer des incidents fâcheux, qui sont : fuites précipitées par les fenêtres et autres huis, explications aigres avec les pères et les mères, interrogatoires scandaleux des

JBA.N MONNET

commissaires de quartiers, toutes fins brutales et discourtoises des amours défendues.

Rien ne lui fit défaut en matière de romanesque, pas même la résolution passagère d'entrer à la Trappe, sous prétexte de corriger la nature. Mais, hélas ! le cœur ne se cloître pas. Le mariage, ce grand émollient, ne le guérit point non plus de son penchant pour le sexe faible ; il est bon d'ajouter que le mariage était mauvais, ce qui rend Monnet excusable. Peut-être m'objectera-t-on qu'il ne rétait point de s'être marié, mais ceci fait partie d'une théorie différente, dont les gens du métier sont les auteurs, et qu'il ne convient qu'à eux d'apprécier.

C'est de l'année 1743 que date l'affection de

Monnet pour le théâtre, affection qu'il paya de

plus d'une faillite, mais qui nous valut notre

premier Opéra-Comique français. Auparavant,

Monnet avait essayé de divers passe-temps, postes

et charges. Il avait été déjà bibliothécaire, éditeur,

voire auteur de plusieurs publications, dont la

bibliographie, en cela d'accord avec Monnet, ne

nous a pas transmis les titres. Il est à regretter

qu'il ait passé sous silence cette période de ses

travaux littéraires pour y substituer des anecdotes

grivoises à l'imitation du Pogge. Les ouvrages

écrits par Monnet ont-ils été publiés sous le

masque de l'anonyme, ou sont-ils enfouis dans

quelque volumineux recueil d'Académie? Il n'en

est bruit nulle part, et Quérard est muet; je n'ai découvert, dans mes recherches, aucun document qui y eût trait, et je confesse humblement, un grand dépit de fureteur *.

Cependant la prison étant une station bien connue de quiconque tenait librement la plume, je n'avais pas perdu l'espoir d'y retrouver la trace de Monnet. Notre homme a gémi dans les geôles

* Quelques bibliographes attribuent à Monnet une part de collaboration à l'opuscule peu commun de Meunier de Querlon, intitulé : Les Soupers deDaphnéet les Dortoirs de Lacédémone, Anecdotes grecques ou fragments historiques publiés pour la première fois et traduits sur la version arabe imprimée à Constantinople, TÀn de l'Hégire iiio et de notre Ère 1731. AOxfort (Paris), 1740. In-8, 96 pages.

La Biographie universelle^ de Michaud, dit, à Tartide c Meunier de Querlon f » que celui-ci composa les Soupers de Daphné sur les notes de Monnet.

Dans ses Mélanges extraits d'une petite bibliothèque (Paris, Crapelet, 1829), Charles Nodier a donné la clef de ce pamphlet mythologique, d'après celle qui se trouvait à son exemplaire, t M. Barbier, dit-il, nous apprend que ce livre est une satire sur les soupers de Marly ou sur ceux que Samuel Bernard donnait à Passy; il est évident que c'est de Marly qu'il est question, puisque l'auteur dit positivement, p. 11^ que Daphné est à cinq milles d'Antioche, qui signifie Paris : ce qui ne saurait se rapporter à Passy. M. Barbier ajoute que Querlon la composa en trois jours, sur des anecdotes fournies par Moret, qui fit imprimer l'ouvrage à ses frais. Au lieu de Moret^ qui n'est pas connu, M. Brunet écrit J. Monnet, leçon qui me paraît préférable à Tautre : ce J. Monnet est probablement l'éditeur de Y Anthologie, » Nodier traite avec sévérité ce c tissu de fadeurs », et non sans raison.

/KAK MONNET

de TKtat, comme il appert de cette note arrachée à un vieux grimoire et qui donne à penser au moralifite :

An\ée 1741.

A utettrs

de mauv£iis

oîfvriîgeSj vers

et chansQfts

infâmes ^

Nouvel listes

â la main.

Le sieur de Beau fort, ancien lieutenant d'infanterie, détenu au fort l'Eveque par ordre du Roy.

Le sieur Monnet, détenu au fort TEvêque, par ordre du Roy- Tous ses papiers consistent en manuscrits, contenant des comé^ dies, vers et chansons infâmes, et un petit livre qui a pour titre ; Les Annales amusâmes^ ou Mé^ moires pour servir à Vhistoire des amusements de la Nation en tout genre.

Le Commissaire de l'Épinay,

Perrault, Lieutenant de la Prdvoaté Générale des Monnoycs,

Bibliothèque nationale. ^a$. Nouvelles acquisitions françaises. — N" iSf)[. Régi Être de la BastilJc de iâ6o à 1780, Les Minutes du CommUs^iire de rEpinay manquent aux Archives.

Monnet, directeur de l'Opéra-Comique pour la première fois (1743). — Ses succès. — Suppression de l'Opcra- Comique (1744).

'OpiîïA-CoMiQUE agonisait, lorsque Monnet en enleva le privilège au sieur Pontau, au mois de mars 1 743, Monnethéritait d'une série de directions qui avaient à peu près ruiné ses prédécesseurs Honoré, de Vienne, et Pontau,, mais rien ne le rebutait *. Ce fut donc lui qui se chargea de

* Dans s'^n livre sur les Spectacles forains et la Comédie-Française (Dentu, 1875), M. Jules Bonnassies nous conte les misères du pauvre P^nrau, prédécesseur de Monnet: • Le 19 mai 1738, il se trouve redevable envers Thuret (directeur de TOpéra) de 7,596 1. 5 s.; celui-ci lui accorde deux ans pour payer. Par un compte du 8 avril 1740, sa

réparer le désarroi de l'Opéra-Comique, rude besogne que voici décrite au chapitre VII de ses Mémoires : « Le sieur Pontau, alors possesseur du privilège, homme d'esprit, mais foible et peu propre aux détails d'une pareille direction, avoit laissé tomber ce spectacle dans un si grand avilissement, qu'il en avoit absolument éloigné la bonne compagnie. La livrée y étoit en possession du parterre ; elle décidoit des pièces, siffloit les acteurs et quelquefois même ses maîtres, quand ils s'avançoîeni trop sur le devant de la scène. l.es loges des actrices éioient ouvertes à toat le monde ; lu salle, le théâtre étoient construits i!i peu près comme les loges des baladins de la foire Saint-Ovide; la garde sy faisoit par un officier de robe cou ne ; Torch e s tre étoi t corn posé par des ge n s qui jouoient aux noces et aux guinguettes; la plupart des danseurs tîguroieniavec des bas noirs et des culottÊs de drap de couleur; rien, en un mot, n'étoit si négligé, si sale, si dégoûtant même

dette se monte k la- somme de 20^546 1. 5 s.^ sur laquelle Thuret lui remet 3f000 L Par un autre compte du 1 1 octobre 1742^ à bb^b^fi I. 5 s,, sur lesquelles Thuret luîen remet iOjOoq, Après la foire Saînt-Germam de 1743, elle remonte à 5^^046 1. 5 s. Thuret le fait alors saisir. Pontau soulève mille difficultés pour empêcher la vente; nous ignorons si elle eut lieu. Le 1% mars 1743, Thuret passe, ïnoyennant redevan<:e annuelle de 12,000 1., un bail ^e six ansàMonnetj qui estmisen possession delà loge de Pontau^ en vertu d*un ordre du roi, »

que les accessoires de ce spectacle. » Monnet commença par consigner, de par le roi, messieurs les laquais à la porte, fit passer l'architecte et les décorateurs dans la salle, épura et renouvela sa troupe, et prit la route de Rouen d'où il ramena Préville, le meilleur comique du temps. L'ouverture de la foire Saint-Laurent eut lieu le 8 juin 1743, avec le Coq du Village^ de Favart. En deux mois, Monnet avait transformé tous les éléments de rOpéra-Comique, réuni un excellent orchestre conduit par Rameau, un personnel de comédie qui a fourni des sujets remarquables à la Comédie- Française, plus un corps de ballet où ne dédaignait pas de puiser l'Opéra. Les costumes et les décors avaient été commandés à Boucher. Bref, la foire Saint-Laurent de 1 748 attira chez Monnet un nombreux public qui le suivit à la foire Saint- Germain *. Cette saison témoigna si haut de ses capacités que la direction de l'Opéra lui fut offerte par M. Thuret, titulaire du privilège.

Il revient à Favart une bonne part dans ce regain de vogue. C'est lui qui a fait à Monnet son éduca-

* « L'Opéra-Comique eut un succès étonnant dès la première Foire, et cela dans les circonstances les plus critiques, qui étoient le brillant début Je mademoiselle Clairon à la Comédie-Françoise, la nouveauté des Artificiers italiens, le concours qu*un Opéra nouveau s^aitiroit, le vuide que produisoit la Guerre, et les grandes chaleurs de la saison : car j'avois tout cela contre moi. » {Mémoire pour le sieur Monnet, signé : Monnet, pet. in-4. Aux Archives de TOpéra.

tion de directeur de spectacle; il e'tait comme le moniteur spirituel de TOpéra-Comique : moyennant 2,000 livres annuelles, outre ses droits d'auteur, il s'était engagé envers Monnet à remettre à la scène, accommodéçs au goût nouveau, les anciennes pièces du répertoire de la foire : il retou chait les canevas, veillait aux répétitions et faisait office de régisseur.

Bref, les recettes grossissant au delà des vœux de messieurs de la Comédie-Française, on jura la ruine de l'Opéra-Comique, et la clôture de la foire Saint-Germain de 1744 fut décidée avant terme *.

* Elle se fit par une représentation d'Acajou, opéracomique en trois actes, de Favart, au milieu d'un tumulte indescriptible. L'affluence y était si considérable que la barrière qui séparait l'orchestre du parterre se brisa : « Pour la raccommoder on fut obligé de faire sortir hors de la salle toutes les personnes qui remplissoient le parterre Mais ce fut en vain. Le monde qui étoit sur le Théâtre y descendit pour faire place à de nouveaux spectateurs qui comblèrent entièrement le lieu de la scène. Il n'avoit pas été possible dans cette confusion de rendre l'argent à ceux qu'on avoit fait sortir. Plusieurs l'exigeoient avec menaces. Six des plus mutins furent arrêtés. M. Monnet se comporta en cette occasion avec beaucoup de prudence. Il fit relâcher ceux que Ton avoit mis au corps de garde, il paya les mccontens d'une harangue moitié plaisante, moitié pathétique qui lui concilia tous les esprits. Jamais représentation n'avoit été si lucrative, toutes les places étoient à six francs, et le Théâtre étoit si rempli qu'il n'y pouvoit paroître qu'un acteur à la fois. Il n'y eut point de symphonie, point de ballets; on n'entendit rien, pas même le compliment; on applaudit

Les Romains (l'ennemi héréditaire) avaient été piqués au vif d'une parodie que l'acteur Térodac (Cadoret retourné) faisait de leur déclamation, dans V Acajou de Favart. L'auteur obtint un sursis d'un mois; au nom des syndics et marchands de la foire, il adressa au roi la supplique qui finissait ainsi : « Les supplians, prosternés aux pieds de Sa Majesté, osent lui représenter très humblement que, par les engagemens qu'ils ont contractés avant qu'ils fussent informés de la réduction de la foire, et par les pluies continuelles qui en ont écarté le public, ils seront plongés dans la dernière misère, si la foire n'est prolongée au moins pour cette année jusqu'à la fin du présent mois, comme elle l'a toujours été depuis plus de vingt ans.

« Que votre bonté nous seconde :

« Par pitié. Sire, exaucez-nous !

« Et vousfere^ du bien à tous, • Car nous devons à tout le monde, »

Monnet se repentit d'avoir refusé l'Opéra. Il organisait la foire Saint- Laurent de 1744, lorsque le sieur Berger, successeur de Thuret à l'Opéra, fit résilier le bail de l'Opéra-Comique, par arrêt du Conseil du i" juin, et congédia Monnet,

beaucoup, et tout le monde se retira satisfait, moins cependant que l'entrepreneur. ♦»

{Mercure de France^ fJvrier 1770, p. igS.)

auquel il se substitua, sans lui allouer les dommages et intérêts qui lui revenaient pour avances à son personnel. Il ne le remboursa même pas du prix de son magasin qui lui avait coûté plus de 1 5,000 livres et qu'une estimation du sieur Perronet, tailleur de l'Opéra, avait réduit à 4,000 livres. Ces spoliations par privilège étaient fort communes au dernier siècle.

Monnet directeur des spectacles de Lyon (1745-1746). — Il y fonde un Opéra. — Sa tournée à Dijon. — Le Consulat lyonnais. — Procès avec la Duval. — Le Concert spirituel. — Insuccès de son entreprise.

E duc de Villeroi tira Monnet de cette déconfiture imméritée, en lui procurant la direction des spectacles de Lyon. Cette ville réclamait depuis longtemps l'installation d'un Opéra dont le privilège fut accordé à Monnet, moyennant une redevance annuelle de 1,200 livres à l'Opéra de Paris.

Le i5 décembre 1745, l'Opéra de Lyon ouvrait ses portes aux habitants émerveillés de tant d'activité. Les Lyonnais entendirent ce jour-là Pjrrame

et Thisbé, de la Serre pour les paroles, et Rebel et Francœur pour la musique. Ils se retirèrent satisfaits *.

Bien que le théâtre de Lyon ne possède ni bibliothèque ni dossiers manuscrits, nous avons pu recueillir des documents précis sur le séjour qu'y fit Monnet **. En 1786, à l'occasion de la direction de la demoiselle Destouches qui était vivement pressée par ses créanciers, le Consulat lyonnais, composé du prévôt des marchands et des échevins, mit à l'étude la réorganisation des spectacles. Le mémoire qui fut rédigé sur la matière est conservé aux Archives de la ville, sous le titre de Projet pour rétablissement des spectacles de Lyon, On y lit en substance que, jusqu'à Collot

* Le duc de Villeroi, qui était gouverneur de la ville, paraît avoir assisté à l'installation de son protégé. Nous savons que, pour célébrer Ja présence du duc à Lyon, au mois de décembre 174b, Tartificier Viltard tira deux feux d'artifice au théâtre, et que le Consulat donna 600 livres de gratification à un sieur Lefebvre (sic) et à sa soeur, pour différentes représentations de gala dans lesquelles ils avaient dansé. Ce Letèvre était sans doute l'ancien danseur de la Comédie-Italienne, le père de cette Rose Lefèvre, qui devint madame Dugazon.

•* Grâces en soient rendues à M. Brouchoud, avocat à la cour de Lyon, docteur en droit, auteur de recherches extrêmement curieuses sur le séjour de Molière à Lyon, publiées chez Perrin. M. Brouchoud est très versé dans les choses du théâtre. C'est un érudit de la bonne école, dont Tobligeance est inépuisable, cùmmc le savoir.

d'Herbois, la plupart des directeurs n'ont abouti qu'à la faillite. Laissons de côté les considérations administratives invoquées par Fauteur de ce mémoire en faveur de la décentralisation lyrique, pour n'en garder que ce qui touche à la tentative de Monnet :

« Au sieur Maillefer s«ccéda le sieur Monnet qui, n'ayant pu obtenir le privilège de cette ville que sous la condition d'y établir un Opéra, et ayant bien prévu que ce spectacle seul ne pouvoit pas satisfaire le goût général, jugea à propos, pour mettre de la variété dans le sien, de joindre aux acteurs qu'il avoit engagés pour le chant, six à sept bons sujets pour jouer alternativement avec l'opéra, des comédies et des opéras-comiques. Cet arrangement eût sans doute été le plus convenable en supprimant dans la suite un peu de la dépense de l'Opéra qui étoit trop forte. Mais M. Devarax, pour lors prévôt des marchands de cette ville, qui n'avoitni le goût du spectacle, ni apparemment assez bonne opinion des talens du nouveau directeur pour entrer dans ses vues, le priva de sa direction pour la remettre entre les mains d'un acteur, sous les ordres de M . Breton, dont l'état ni le génie n'annonçoient pas les qualités convenables dans une pareille entreprise *. »

* Au temps de Monnet, le théâtre était situé dans un ancien jeu de paume, au levant du théâtre actuel et à l'angle du quai du Rhône, en face le pont Morand. En 1764, il tombait en ruine : on le vendit, pour en construire un nouveau, d'après les dessins de Soufflot, dans l'ancien jardin de l'Hôtôl-de-Vilie, sur remplacement du théâtre actuel, IJ fut achevé en 1756.

l6 JEAN MONNET

On voit par là qu'outre les difficultés matérielles qui s'opposaient au succès de l'entreprise de Monnet, le mauvais vouloir du prévôt Devarax lui en créait de nouvelles. Les prévôts des marchands de Lyon, qui étaient en quelque sorte chefs de la municipalité, exerçaient sur les spectacles une influence souveraine *. Les directeurs succombaient avec eux, Monnet avait été

* Le Consulat lyonnais accordait au directeur des spectacles une subvention de 2,5oo livres par semestre. Cet article de dépense figure régulièrement dans tous les livres des receveurs des deniers communs, dons et octrois de Lyon, depuis 1742 jusqu'en 1754, époque à laquelle fut démolie la salle occupée par Monnet.

Ce n'est pas tout. Chaque fois que le Consulat se rendait au spectacle, il y déposait, à titre de gratification, cinq louis d'or, au compte de la Ville, qui, d'ailleurs, acquittait toutes les dépenses faites par les échevins en corps. De plus, il autorisait des loteries au théâtre. Des quittances, relevées sur les Registres du receveur-payeur des deniers communs, en font foi :

— f 21 juin 1746, à M. Monet, 120 livres.

«J'ai reçu de M. Nicolau la somme de 120 livres que MM. du Consulat m'ont accordées pour gratification à la représentation de Pirame et Tkisbé, donnée aujourd'hui par l'Académie royale de Musique. A Lyon, ce 21 juin 1746. » Signé : Monnet.

— « 16 mai 1746, à M. Monet (51c), 708 livres.

« MM. du Consulat ayant délibéré pour parfaire la loterie des spectacles qui a été tirée à 600 billets, d'en prendre pour leur compte Sg, qui, à 12 1. la pièce, montent à 708 1., M. Nicolau passera ladite somme de 708 1. dans les comptes de la Ville. A Lyon, le 16 mai 1746. Signé : Riverieulx de Varax. » (Archives lyonnaises,) '

très protégé par le prédécesseur de M. Devarax, Jacques-Annibal Claret de la Tourette de Fleurieu, son compatriote, homme d'esprit et de sens, qui a laissé des Mémoires nombreux sur l'histoire, la critique et le théâtre : « Ce fut lui qui donna à M. Monnet cette énergique inscription en trois mots latins gravés sur la toile, exprimant les trois genres de spectacle que donnait son théâtre : « Movet^ mulcetj monet; il émeut, il charme, il instruit, » inscription d'autant plus heureuse, que le troisième mot latin se trouvait être en même temps le nom du directeur *.

Vers l'été de 1 746, le niveau de la caisse baissant, Monnet prit avec lui ses deux troupes de comédie et d'opéra-comique, et s'en fut exploiter le répertoire à Dijon, laissant ses chanteurs et son orchestre à Lyon **.

A Dijon, il eut du succès. Il y donna des concerts et des feux d'artifice qui réussirent, d'après ses Mémoires, « par le talent de plusieurs symphonistes... et parl'intelligenced'un Artificier Italien que le hazard avoit amené à Dijon ». Préville, Belcourt, Fierville et mademoiselle B.... (la Beauménars ?) faisaient merveille dans le répertoire.

Dans l'intervalle, l'Opéra de Lyon, malgré les

* Éloge manuscrit de M, de Fleurieu^ par le chevalier Bory, (\c l'Académie de Lyon, en 1777.

** Les étais des pensionnaires de la troupe d'opéra, conservés aux Archives lyonnaises, ne nous en font connaître le personnel qu'à partir de 1772 seulement.

l8 JEAN MONNET

subsides extraordinaires du Consulat, allait de mal en pis. Dès son retour, Monnet en obtint la suppression, conservant seulement le privilège de rOpéra-Comique et de la Comédie. A ce jeu d'opéra, qui avait duré environ un an, il s'était endetté de 35,ooo livres. Sa galante devise s'était assombrie. « Flet, tœdet,pœnitet, dira son avocat tout à l'heure. // pleure, il s" ennuie, il se repent, » En homme d'honneur, il assembla ses créanciers, leur exposa la situation, et les fit souscrire à un arrangement par lequel il leur cédait toutes ses recettes, et, par surcroît de garantie, le magasin acheté du sieur Maillefer 18,000 livres sur lesquelles il ne devait plus que 3,ooo livres. Acteurs et actrices, fournisseurs et commanditaires, tous signèrent, à l'exception de la Duval, ancienne chanteuse de l'Opéra de Paris, sœur de celle qu'on avait surnommée la Constitution : d'où le procès, qui a donné lieu au mémoire inséré dans le Recueil A-Z*^ sous le titre de: Plaidojré pour le sieur Monnet, Directeur des spectacles à Lyon, Défendeur et Demandeur en révocation de saisie; contre la demoiselle Duval, ci-devant Actrice de V Opéra, demanderesse.

Cette demoiselle Duval venait du Concert de Grenoble : elle avait été engagée par Monnet, pour

* Recueil A^Z. Paris, 1760. 24 vol. in-i3. ^ Recueil G,

p. 22U et S'IIV.

iExs monket tg

doubler ou créer les rôles de déesses et princesses dans l'Opéra, pour jouer au besoin la comédie et l'opéra-comique, et chanter aux concerts spirituels, moyennant 1,200 livres par an d'appointements fixes, plus une gratification de 3oo livres à la fin de l'année. Or elle n'avait joué ni l'opéra comique ni la comédie, et n'avait paru que dixhuit fois en douze mois, savoir six fois dans l'acte de Vertumne et Pomone, trois dans le prologue des Fêtes Grecques et Romaines, quatre dans Zelindor,dc\xx dans Médée et Jason, et trois dans Issé; pour comble, elle était visiblement sous l'empire de Lucine. Monnet lui avait payé i , 1 3 1 livres, et offrait la différence, moins les 3oo livres de gratification, vu les attaches terrestres de sa déesse, dont le prestige n'augmentait pas en proportion de la taille. « Il suffit qu'elle n'ait pu jouer, par un fait qui lui est aussi personnel que notoire, pour qu'elle soit privée de ses appointemens et de la gratification : aussi le sieur Monnet a toujours eu grand soin de s'assurer pour l'avenir, en restant toujours débiteur de plus de 3oo livres ; d'ailleurs outre les égards et décences que le public mérite, le parterre le plus indulgent auroit crié harol contre le Directeur, qui auroit exposé à ses yeux une déesse aussi humanisée; car c'est encore un fait consacré par la voix publique, la demoiselle Duval fille n'avoît pas beaucoup, de voix; devenue mère, elle n'a pas augmenté;

enfin l'amour-propre a fait sa charge, elle a dit plus d'une fois au Directeur qu'elle ne pouvoit représenter ; convaincue que cet obstacle provenoit de son fait personnel, elle craignoit cette arme meurtrière que le public porte toujours avec lui, et dont il se sert sans mise'ricorde contre les Actrices qui lui déplaisent. » C'est dans ces conditions défavorables pour sa cause que la Duval avait assigné Monnet à la Cour de Lyon en paiement de S/S livres tant pour gratification que pour solde d'appointements ; et qu'elle avait fait saisir les recettes des Concerts spirituels.

L'avocat de Monnet, peut-être Monnet luimême, s'en donne à cœur-joie sur le cas de cette demoiselle. .

L'affaire n'alla pas jusqu'aux juges, et les parties se concilièrent chez l'avocat, la Duval s'étant désistée de ses prétentions à la gratification. L'impression du plaidoyer fut même arrêtée : comment est-il parvenu quinze ans plus tard aux auteurs du Recueil A-Z? Monnet en aura communiqué l'épreuve à son ami M. de Querlon, l'un des collaborateurs actifs de ce recueil, et qui lui fit la préface de son Anthologie,

Cette campagne de Lyon établit clairement qu'un Opéra sur le modèle de celui de Paris ne pouvait se maintenir en province.

Il est constant, toutefois, que les délibérations du Consulat tendaient au développement de la mu-

sique à Lyon. Au temps de Monnet, la Ville possédait une Académie des Beaux-Arts, dont la bibliothèque musicale était la plus complète qu'on connût alors % et un Concert spirituel, à l'instar de celui de Paris, qui avait pour directrice Marie- Françoise Sélim, chanteuse très prisée des Lyonnais **. Ce concert, placé sous le protectorat de Monnet, dépendait de son privilège. Françoise Sélim, avec mesdames Leclercet Dujardini, toutes trois de l'Opéra, en étaient les étoiles.

L'affaire ne fut pas heureuse pour Monnet, qui dut abandonner la partie, après des arrangements fort honorables, et rentrer à Paris, où l'attirait d'ailleurs la vacance de la direction de l'Opéra. Autre déception ! notre homme fut évincé.

* Elle est aujourd'hui à la Bibliothèque du Palais Saint- Pierre.

** — « 17 avril 1746. A mademoiselle Sélim,' 120 1.

« Nous soussigné, demoiselle Sélim et Mathieu, directeurs pour le Concert spirituel de cctre ville, reconnoisscnt avoir reçu de M. Nicolau la somme de 120 liv. pour gratification qu'il a plu à MM. du Consulat de nous accorder. Lyon, ce 17 avril 1746. f Signé: Sélim, Mathieu Béloûar.

Retour de Monnet à Paris (1747). — Les eaux de Passy. Mademoiselle Navarre.

'est sur la fin de l'année 1746 ou au commencement de l'année 1 747 que Monnet fit sa rentrée à Paris, vivant toujours cette vie coupée de plaisirs et d'affaires.

La maladie d'une dame qui luj tenait au cœur et pour laquelle on avait ordonné les eaux, l'avait obligé de louer un logement à Passy. En ces temps, Passy était une station thermale à la mode, et Monnet y passa la saison. Dans une maison du lieu on jouait la comédie bourgeoise. Monnet s'acquittait très proprement d'un rôle : un jour, on lui dortna comme parte.

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naire mademoiselle de Navarre, et dès ce jour ils se lièrent d'une amitié dont fait preuve la correspondance qui occupe une partie des Mémoires de Monnet.

Mademoiselle de Navarre, qui devait mourir marquise de Mirabeau par-devant notaire, était la maîtresse du maréchal de Saxe.

C'était une manière de bas-bleu greffée sur une nature de fille, comme le xviii» siècle en a beaucoup produit. Elle avait joué dans cette troupe d'opéra-comique qui suivait le maréchal aux camps, à ce spectacle volant où l'actrice en vogue envoyait les officiers français à la victoire avec cette simple annonce faite sur la scène : « Messieurs, demain, relâche au théâtre, à cause de la bataille que donne M, te maréchal : aprèsdemain Aq Coq du Village et les Amours grivois. »

Pour mademoiselle de Navarrç, la rencontre de Monnet était une bonne fortune : elle se prit pour lui d'une belle affection, l'associant à toutes les folies de sa cervelle, à toutes les fantaisies de son humeur. Il fallut que Monnet vînt demeurer chez elle, dans sa famille, qui habitait alors Paris. Quand le maréchal rappelait mademoiselle ou qu'elle allait en voyage, Monnet gardait la maison et veillait au jardin ainsi qu'à la ménagerie domestique de son amie : pigeons, chat, perroquet et chien. Il ne parait pas pourtant que cette intimité dévie ait dégénéré en complicité d'épiderme, etle

ton des lettres qu'ils échangent ne prête en rien à des suppositions malignes.

Monnet était un peu l'intendant de ses menus plaisirs. Marmoritel le donne à entendre dans ses Mémoires :

« Dans ce tems de dissipation et d'étourdissement *, je vis un jour arriver chez moi un certain Monnet, qui depuis fut directeur de l'Opéra- Comique, et que je ne connoissois point. « Monc( sieur, me dit-il, je suis chargé auprès de vous « d'une commission, qui, je crois, ne vous dé- « plaira point. N'avez-vous pas entendu parler de « mademoiselle Navarre? » Je lui répondis que ce nom étoit nouveau pour moi : « C'est, poursuivit « Monnet, le prodige de notre siècle pour l'esprit « et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles, où « elle fesoit l'ornement et les délices de la cour « du maréchal de Saxe : elle a vu Denys le Tyran ; « elle brûle d'envie d'en connoître l'auteur, et « m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez « elle. » Je m'y engageai sans peine. »

On peut voir dans Marmontel les suites de cette présentation : le pauvre homme tomba éperdument amoureux de son hôtesse ; il la suivit dans une pe-

• Quelque temps après la première représentation de Denys le Tyran (5 février 1748), qui fit de Marmontel un auteur et un homme recherchés.

tite terre qu'elle avait à Avenay, en Champagne, où elle lui fit des scènes diaboliques.

Tout en s'amusant de la sorte, Monnet n'a pas renoncé aux entreprises. Un jour le voilà qui mande à son extravagante amie qu'il va passer en Angleterre sous les auspices du prince de Galles, pour établir une Comédie-Française à Londres. La réponse de mademoiselle de Navarre est un assez joli échantillon de son esprit taquin :

De Bruxelles,

« Depuis que vous partez pour Londres, et que vous croyez devenir un Baronet, un homme de conséquence, vous êtes d'une rareté qui m'annonce vos futures grandeurs. Je sçais que vous êtes déjà un demiimportant; vos amis ne vous voient plus; vous vous enfermez chez vous, pour avoir Pair de faire quelque chose; vous faites attendre dans votre antichambre; vous dCftt des Maîtres qui ne vous apprennent rien; vous vous montrez une minute à tous les spectacles; tout vous excède, tout est mauvais; vous arrivez chez vous bien fatigué ; toute votre journée s'est passée en projets inutiles ; tous vos plaisirs se sont bornés à lorgner des femmes qui ne vous ont point aperçu, à louer des vers que vous li'a ez point entendus, à critiquer une pièce dont vous n'avez vu que le dernier acte. Enfin, mon cher Monnet, vous voilà un joli homme, et par conséquent, le plus sot, le plus ridicule, le plus ennuyeux, le plus ennuyé de tous les êtres. On m'a écrit tout cela, et je n'en ai pas été fort surprise. Quand

je VOUS ai quitté, vous aviez déjà un fond de ridicule, qui m'avoit préparée à cette métaniorphose ; mais pourquoi prendre ce caractère à la veille de partir pour Londres ? Cest bien mal choisir son tems pour devenir petit maître. Il me semble qu*il faut se plier aux mœurs des nations chez lesquelles on veut réussir, et que c'est le seul moyen de leur plaire. Vous trouverez là des Jacques Rosbifs qui ne sentiront point le prix de vos gentillesses. Mais je quitte le ton de la plaisanterie; je veux vous parler sérieusement de votre projet. Je commence à le goûter par rétletion. Etc.... »

Voilà qui n'est vraiment pas mal dit.

Monnet, directeur d'une Comédie-Française à Londres (i74q). — Polémiques. — Cabales. — Tumultes au théâtre d'Haymarket. — Fermeture du théâtre. — Projet de Comédie ambulante pour la France. — Monnet en prison. — Le roi Théodore. — Mémoire explicatif et justificatif de Monnet. — États de sa troupe et de sa gestion.

E 6 août 1748, Monnet s'embarquait sur le paquebot de Boulogne à Douvres. Il arrive à Londres, sur la proposition d'un certain Rich, directeur d'un théâtre anglais dans cette ville.

Il s'agissait d'y fonder un spectacle français. Il entre en pourparlers avec son confrère d'outre Manche; mais, après quelques hésitations de la part de ce dernier, il loue le théâtre de Hay-

3o JEAN MONNET

market, ouvre une souscription qui fut bientôt couverte par les grands d'Angleterre, et revient à Paris employer ses fonds à rassembler les éléments d'une Comédie-Française, qui débuta le i3 novembre 1749.

« Par une grâce qui n'a point d'exemple en Angleterre, le produit de ma souscription, qui montoit à six mille sept cent vingt livres, me fut confié pour faire venir mes acteurs, et leur faire les avances nécessaires. Cette somme reçue, je partis pour Paris au mois de juillet 1749, et toute ma troupe s'y rassembla. Comme ce fonds ne suffisoit pas pour les frais du voyage de Londres, et les autres dépenses qu'il entraînoit, je fus obligé de vendre à madame Boivin, marchande de musique, un fonds de pièces gravées qui me rapportoit huit cents livres par an. Ce secours me mit en état de partir pour la seconde fois de Paris le 3o septembre 1 749, pour me rendre à Londres avec ma troupe... Le 1 3 novembre suivant, je fis l'ouverture de mon spectacle *. »

Une cabale formidable attendait les acteurs français : elle était provoquée par des pamphlets acérés et des libelles satiriques lancés contre le spectacle qu'avait annoncé Monnet, et soutenue par les comédiens de banlieue anglais qu'effrayait

♦ Mémoire pour le sieur Monnet, ci-devant Directeur de . P Opéra-Comique, à Paris, depuis directeur des Spectacles de Lyon, et d'une Comédie à Londres, signé : Monnet. Pet. in-4. Archives de TOpe'ra. Déjà cité.

JEAN MONNET 3l

une concurrence étrangère, d'ailleurs vivement protégée par la noblesse éclairée du pays. « Mais le trouble vint de la part de gens qui, préjugés à part, auroient dû le plus favoriser mon spectacle. Une trentaine de brouillons, tous fils ou petits-fils de^réfugiés de France, par un effetde cette animosité ou plutôt de cette haine implacable qu'ils ont vouée à tous les François, avoient comploté d'empêcher les représentations de ma comédie. » Les gazettes se mirent de la partie : l'une d'elles, le Daily Advertiser^ ne craignit pas de dénoncer le spectacle français comme une manœuvre politique renouvelée des Romains, lesquels travaillaient à émousser et à corrompre les goûts de leurs voisins avant d'en entreprendre la conquête. Aucuns prétendaient qu'en France on avait refusé à des comédiens anglais la concession d'un spectacle. Ces assertions furent relevées; un citoyen de bon sens publia même un petit écrit intitulé : An impartial stâte of the case of the french comedians, actors, players of strollers, etc, c'est-à-dire : Récit impartial de ce qui s'est passé au sujet des comédiens français et des acteurs ou comédiens de campagne anglais, etc. Il fut démontré que Monnet n'était point un foudre de guerre dissimulé derrière un masque comique, et que les . pantomimes anglaises affichées jadis aux foires de Paris par Francisque avaient eu de tout temps la faveur du public. « Il est vrai, disait l'auteur,

qu'on n'a poinl permis à quelques acteurs anglois, mais tous, ou la plupart fils de réfugiés, la permission de jouer à Paris : mais ce n'estpoint parce qu'ils étoient anglois; il y a de la mauvaise foi à le soutenir. On n'a refusé que la pièce qu'ils vouloient jouer, et cette pièce n'étoit autre qu'une exécrable traduction de V Opéra des Gueux (Beggar's Opéra) qui avait-été sifflée même à Londres. Or, parce que le goût françois n'a pu s'accommoder d'une farce où il n'entre que des voleurs de grand chemin, des archers, des grisettes, et autres gens semblables, peut-on raisonnablement attribuer un pareil refus au préjugé national? Si on eût refusé de jouer en France quelque piècede Shakespeare ou d'Otway,on auroit pu citer cet exemple avec quelque ombre de raison. » Rien n'y fit.

Les ennemis de nos artistes s'inspirèrent de procédés sauvages, auprès desquels les cabales modernes ne nous paraissent plus que des fadeurs. Les premiers accords de l'orchestre turent interrompus violemment et refoulés au fond des instruments par l'explosion d'un choral britannique dont le refrain était : Nous ne voulons pas de comédiens français. On avait affiché le Coq du Village et le Ballet des Pierrots. Le lever du rideau fut salué par une bordée de sifflets stridente et prolongée, et le dialogue arrêté sur les lèvres de ses interprètes par un déluge croissant de projectiles barbares : une actrice fut frappée au sein de deux

chandelle! allumées. Les seigneurs qui composaient le parti français s'élancèrent dans l'amphithéâtre supérieur occupé par les mécontents, tandis que des officiers se rangeaient, l'épée nue, devant la scène. Une efifroyable mêlée s'ensuivit: les chandelles, les canifs, les plaques de fer, les perruques humides de sueur et de sang tourbillonnaient en grêle, aveuglant les combattants : enfin la victoire resta aux champions de Monnet; elle ne fut point si décisive- pourtant qu'on n'ait jugé utileau salut des comédiens de les faire reconduire, sous bonne escorte, jusqu'à leur domicile. ' La seconde représentation ne le céda en rien à son aînée pour le nombre et la qualité des horions. Ce fut là qu'un certain brasseur, à la tête d'une bande de bouchers, accomplit de véritables prodiges de pugilat et de pancrace pour la défense de la troupe française. Monnet, qui envisage tout sous son point de vue de prédilection, dit que a les actrices s'étoient renfermées dans leurs loges avec des officiers qui les rassuroient », propos qui n'a rien en soi de déraisonnable. Cette épreuve se conclut en sa faveur, et la troisième représentation fut donnée sans encombre. La politique entrava les suivantes et fut cause que Monnet dut fermer Haymarket; à propos de l'élection d'un membre du Parlement, on alla jusqu'à s'enquérir de l'opinion des candidats sur le fait des comédiens français, et le concurrent de lord Trentham,

qu'on leur savait hostile, resta sur le carreau. Les troubles menaçant de s'éterniser, le spectacle qui leur servait de prétexte fut définitivement supprimé.

Je découvre, dans les Lettres critiques de Fréron, une narration émue des chaudes journées d'Haymarkety qui lui est adressée de Londres par l'acteur Desormes, homme d'esprit, et faisant joliment les vers, dit Fréron, et qui avait été engagé par Monnet : j'y relève une confession que j'ai tout lieu de croire sincère. Monnet, avant de s'embarquer pour cette expédition, avait plutôt pris conseil de ses hautes protections dans le pays, que des goûts dominants du public anglais, élevé dans le culte de Molière par la noblesse protestante que la révocation de l'édit de Nantes avait forcée de se réfugier en Angleterre. Monnet ne soupçonna sans doute pas qu'il avait à ménager, dans ses programmes, la tradition de la haute comédie de caractère.

« Depuis que je suis ici, écrit Desormes, j'ai eu occasion de m'entretenir avec quelques Anglois qui ont vu la France, sur les pièces que nous devons leur jouer. Ils ne veulent que du Molière; ils m'ont dit franchement qu'ils avoient bâillé à Paris, à nos comédies modernes les plus goûtées. Ils ont, disent-ils, beaucoup de difficulté à les entendre, et quand il les ont pénétrées, ils ne se croient pas dédommagés de la peine qu'ils ont

prise. Ne seroit-ce pas, monsieur, que les comédies d'aujourd'hui sont trop fines, trop dénuées d'action, et ne portent que sur quelques nuances passagères affectées aux personnes du grand monde : au lieu que Molière a peint des vices et des ridicules généraux, qui conviennent à toutes les nations et à tous les états. Il y a partout, et ici autant qu'ailleurs, des Avares, des Misanthropes, des Tartufes, desPrécieuses, des Bourgeois gentilshommes, des Valets fourbes, des Fausses Agnès, des Cocus imaginaires (beaucoup moins à la vérité que de réels,) des Fâcheux, des Étourdis, et principalement des Médecins ignorans et bouffons. »

L'appréciation ne manque pas de justesse : il se peut que Monnet n'ait pas fait, dans la composition de son spectacle, le choix qui convenait aux mœurs faciles à froisser de la nation anglaise.

Ce qui est hors de doute, c'est que tout ce qui venait de France avait le don de piquer de la tarentule de la curiosité les graves insulaires d'Albion. En 1 741, lors des figurations chorégraphiques de mademoiselle Salle à Londres, lesrfi7e//ana' se disputaient les places à des enchères exorbitantes, et tiraient la lame du fourreau pour la moindre vétille.

Dans le Mémoire publié pendant son séjour à Londres,* et qui est le premier jet des chapitres I et II du tome second de ses Mémoires, Monnet

* En 1750, vers octobre. (L^Wr^^ de Fréron.)

témoigne de la gratitude aux grands seigneurs anglais qui le couvrirent de leur crédit. Il s'était également gagné l'affection du célèbre tragédien Garrick qui lui abandonnait un bénéfice proportionnel aux recettes de son théâtre; cette déHcate interpréta tion de la confraternité artistique resserra plus étroitement encore les liens qui les unissaient, et nous savons que Monnet, rentré en France, ne cessa de correspondre avec son généreux ami.

La désastreuse liquidation où la clôture d'Haymarket l'avait entraîné retenait Monnet à Londres ; ses acteurs, les plus impitoyables de ses créanciers, exigeaient, pour quatre représentations, la totalité de leurs appointements. Ce passif était gros, et la loi plus forte que ses protecteurs. Pour parer à son déficit, Monnet se flattait d'obtenir une indemnité du ministère ou une gratification de la Cour, sans quoi il aurait quitté Londres sur-lechamp, et risqué d'occuper sa troupe soit en Hollande soit en Flandre.

Un nouveau plan de campagne a déjà germé dans sa cervelle. lien fait part à M. de Bachaumont avec lequel il était entré en correspondance.

1 1 lui en voie,pourle soumettre aux ducs de Gèvres et d'Aumont, un projet de Comédie ambulante *

* J'en dois l'indication à M. Paul Lacroix qu*il faut consulter sur toutes choses. Il se trouve dans le Portefeuille de Bachaumont (Beaux- Xrls. Correspondance). Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n^ 4.041, in-fol.

JEAN MONNET 3j

pour la France. A la date; du 19 janvier 1749, il lui en expédie un double pour le faire tenir au maréchal de Richelieu, à M. le comte d'Argenson et à Fabbé de Bernis, qui s'intéressent tous à lui. Mais son vœu intime serait de toucher le cœur de madame de Pompadour, dont la toute-puissance à la cour mettrait un terme à ses angoisses. Voici cette curieuse pièce :

Projet d'un Opéra ambulant et d'une Comédie ambulante />OMr Lyon, Marseille et Bordeaux,

Le désir ardent que j'ay toujours eu d*être utile à ma nation par quelque endroit, étant un objet qui m'occupe sans cesse; et par 1 effet d*un goût naturel, mon génie s*étant tourné aux spectacles, j'ay cru devoir proposer les vues que j'ay pour l'établissement d'un Opéra ambulant et pour celui d'une Comédie ambulante.

Les Opéras de province, dont le privilège appartient à rOpéra de Paris, ont été regardés jusqu'ici comme un casuel fort incertain. Il y auroit pourtant un moyen bien sûr pour en tirer de grands avantages : Ce seroit de les supprimer tous et de leur substituer un Opéra ambulant qui ne seroit proprement qu'une branche, ou un aide de celui de Paris;

Il seroit composé : i^ des sujets du magazin de l'Académie qui ne seroient point assez formez pour .Paris, et qui marqueroient le plus de dispositions; 2^ de ceux actuellement [en exercice], mais dont l'Académie pourroit se passer au moins quelque tems.

Les premiers, en roulant dans la province, se formeroient par Texercice, et les autres se perfectionneroient. L'entrepreneur, pour cet effet, s*attacheroit deux bons maîtres (au choix de TAcadémie) Tun pour le chant, Tautre pour la danse, et qui seroient à la charge de l'entrepreneur.

Les appointeniens des acteurs, actrices, danseurs, danseuses, seroient réglés à Paris par PAcadémie et proportionnés aux talens.

Pour rendre TOpéra ambulant plus utile a celui de Paris, il faudroit établir que personne ne pût entrer à ce dernier spectacle sans avoir fait dans la province une espèce de noviciat, au moins d^une année, excepté quelques sujets extraordinaires pour lesquels il n'y a jamais de règles générales.

Quoique l'Académie s'obligeât de fournir â l'entrepreneur tout ce qu'elle pourroit de sujets, celui-ci n'épargneroit rien pour découvrir et assembler, dans toute l'étendue et hors du royaume, tous les talens propres à ce spectacle.

Au moyen de cet établissement, l'Opéra de Paris ne manqueroit pas de sujets; il en seroit toujours le maître, et feroit la loy au lieu de la recevoir.

L'Opéra ambulant qu'on a proposé peut servir de modèle pour une Comédie ambulante qui rouleroit avec ce premier spectacle.

Cette co.médie seroit une école propre â former des sujets pour les Comédiens français de Paris, dont le Théâtre ne mérite pas moins d^attention que TOpéra, et est peut-être aussi dépourvu de talens.

On rassembleroit pour cet éublissement les meilleurs

JEAN MONNET Sg

sujets des provinces, et même des Cours étrangères. Rien ne serôît plus propre à les perfectionner que cette Comédie ambulante où l'entrepreneur introduis roit Tordre et le goût convenables.

On s'attacheroit principalement a acquérir un homme au fait du théâtre et en état de bien montrer l'action et la déclamation théâtrale. On ne négligeroit rien d'ailleurs de tout ce qui peut rendre un sujet capable de se bien présenter agréablement au public.

Cette Comédie ambulante seroit une ressource toujours prête pour celle de Paris, et celle-ci ne seroit point réduite aux hasards incertains des débuts qui réussissent si rarement, parce qu'on seroit sûr dessujets.

L'Opéra ambulant s'établiroit tour à tour dans les trois villes du royaume les plus propres à soutenir ces spectacles, telles que Lyon, Marseille et Bordeaux, et ne resteroit qu'une année dans chacune.

Pour ne point laisser de vuide dans les représentations, on prendroit la quinzaine de Pâques (tems où les spectacles cessent partout pour aller d'une ville à Tautre). Comme l'Opéra ambulant et la Comédie ambulante ne pourront occuper que deux villes, la troisième aura toujours un spectacle que l'entrepreneur s'obligera de fournir.

Monnet.

On voit où tendait Monnet. Il aurait opéré de véritables razzias artistiques pour le compte des deux grands spectacles de Paris, tout en exploitant la province pour son compte personnel. Couvert par le pavillon de la Comédie-Française et de

rOpéra, il aurait eu le droit de faire des levées extraordinaires dans toutes les troupes du royaume, en prévenant les directeurs six mois d'avance. Au point de vue du recrutement des sujets, l'idée de Monnet est la plus pratique qui ait germé sous le régime des privilèges et des monopoles. Elle en était la conséquence naturelle, et, si elle ne se réalisa point, ce ne fut point la faute de celui qui l'avait suggérée.

Malgré toutes les preuves qu'ils avaient des ressorts que Monnet mettait en mouvement pour les payer, les sieurs Desormes et Durancy, avec la Durancy et la demoiselle Bureau, se mirent en tête de le faire arrêter, et avec les détails les plus odieux, car les deux premiers, pour ne pas perdre de vue leur proie, voulurent accompagner les archers. Un Anglais se porta garant de sa dette ; mais, faute d'avoir renouvelé caution en temps opportun, Monnet dut répondre de sa personne jusqu'à parfaite libération et se retirer sous le toit hospitalier d'un juge de paix dç la ville, situation à peu près analogue à celle de la contrainte par corps. Monnet a raconté comment son sort fut adouci par la captivité volontafre d'une de ses actrices plus sensible au malheur que ses camarades ; mais l'épisode le plus curieux de sa narra* tion est la rencontre qu'il fit du Roi Théodore *,

* Pour rhistoire, le baron de Ncwhofif, autrement dit

logé, comme Monnet, à l'enseigne des Debteurs et Emprunteurs, que loue si fort le bon Panurge.

. <c J'ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore; on m'a élu roi en Corse; on m'a appelé votre majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on monsieur ; y ai fsiit frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'État et j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtems à Londres en prison sur la paille... » Qu'est ceci? La véridique histoire du baron Théodore de Newhoff, roi de Corse durant l'été de ijSô, racontée par Sa Majesté ellemême. Sa Majesté est venue passer le carnaval à Venise; elle soupe à table d'hôte, avec cinq autres seigneuries chassées de leurs palais et descendues à la même hôtellerie : elle répond à un héros de roman que Voltaire a fait asseoir auprès d'elle, par caprice de conteur, au naïf Candide, Seulement, Sa Majesté exagère quant à la paille de là prison de Londres, Monnet ne nous dépeint pas l'endroit sous d'aussi sombres couleurs: mieux encore, on y boit, on y mange, on y maudit ses créanciers tout à son aise ; c'est l'ordinaire des maisons pour dettes

roi Théodore, est bien près d'être mort tout entier : pour l'art, il revit dans /e Roi Théodore à^Venise, opéra héroïcomique de Paisiello, représenté à Paris, en 1787, et, pour le roman d'aventures, dans cet avoué de Périgueux, qui devint roi d'Araucanie, il y a quelque vingt années.

et le sire Théodore n'y contredit point. L'imprésario sans théâtre et le monarque sans couronne y noient leurs soucis dans les pots; ils y chantent l'ariette etdébitent la gaudriole, mais il n'est ques- . tion nulle part de la paille de Théodore : c'est une figure dont celui-ci se sert pour apitoyer la noble compagnie de l'auberge vénitienne, et aboutir à un emprunt de la famille de ceux qu'on ne rembourse pas.

Monnet resta six mois sous les verrous. Il n'en sortit qu'à force de sacrifices dont on jugera par Vétat ci-annexé, qui a été imprimé en anglais et en français, et qui nous intéresse à plus d'un titre : a Mes acteurs qui, dans toutes les règles de l'honneur et de la justice, auroient dû entrer dans ma perte, attendu qu'ils n'ont joué que quatre fois et que mon théâtre a été fermé par une autorité supérieure, ont durement exigé de moi le double des appointemens qu'on leur donne en France, et m'ont encore fait payer lesfrais de justice qui font un objet considérable. Mais ne suis-je pas assez justifié par la seule protection dont m'ont honoré la noblesse et la plupart des seigneurs? On sçait que qui dit un véritable Anglois dit un homme véritablement ami des hommes lorsqu'ils intéressent son cœur par une droiture et des sentimens conformes aux siens propres... Puisse, s'écrie-t-il en

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