‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 11 sur 19 · TRIOLET · texte numérisé non relu

TRIOLET

A MUe B...

Qu’il était doux, ce long baiser Quun soir j’ai cueilli sur ta lèvre.

Promettant de ne pas jaser ;

Qu’il était doux, ce long baiser !

Je ne savais comment oser :

Je frissonnais, j’avais la fièvre...

Qu’il était doux, ce long baiser Qu’un soir j’ai cueilli sur ta lèvre !

Ces Juvenilia n’ont d’autre intérêt que d’être signées Moréas. C’est aussi innocent d’inspiration que de facture. Il y a, pourtant, une pièce intitulée Spleen qui se ressent de 1 influence de Baudelaire :

L’ennui sur mon front blême a planté son drapeau,

Comme un vainqueur de sang et de massacre avide ; Dans des prés venimeux va paître le troupeau De mes illusions, et mon âme en est vide.

Un château s’élevait dans un îlot lointain ;

Là, de rubis et d’or resplendissaient les grèves!...

Mais il était bâti de briques : un matin S'écroula le château, le château de mes rêves.

Le cœur saignant, rongé par un dégoût profond. Perfide volupté, redoutable chimère.

J'ai bu, pour me guérir, dans ta coupe sans fond.

J'ai bu jusqu’à l’ivresse, et j ai la bouche amere.

Et je ne veux plus rien ni désirer, ni voir ;

Je meurs silencieux, plongé dans les ténèbres.

Où le doute, l’ennui, le morne désespoir,

Vomissent le poison par leurs gueules funèbres...

Et comme le note M. Jacques Patin, cette influence est plus sensible encore dans les deux derniers quatrains du poème intitulé : L’amour qui tue :

L’amour que je ressens pour toi, pâle maîtresse.

Me ronge l’âme ainsi qu’un étrange remord;

Je m’éteins lentement, et sans qu’il y paraisse,

Tes charmes infernaux me roulent vers la mort.

Pourtant, je viens encore implorer la caresse De ta griffe opaline et ton baiser qui mord ;

Laisse-moi savourer la fascinante ivresse

Qui coule de tes yeux comme un philtre âcre et fort.

En tout cas, l’on ne peut refuser à ces derniers poèmes une sorte de vertu prophétique. On dirait qu’avec ces vers :

Je meurs silencieux, plongé dans les ténèbres.

Je m’éteins lentement et sans qu’il y paraisse.

Moréas ait eu la prescience de sa destinée. Ils ne correspondaient à rien à l’âge où il les écrivait. Ce n’était pas autre chose que de la littérature. L’avenir devait

se charger de les justifier. On les retrouvera dans les Stances, où ils prendront leur forme définitive.

Quand Moréas vint à Paris, on commençait, dans les cénacles avancés, à parler de Paul Verlaine et de Stéphane Mallarmé. On y parlera, tout à l’heure, de Rimbaud, mais le poète du jour était Jean Richepin. La rumeur soulevée par la Chanson des gueux ne s était pas encore calmée. Elle avait fait surgir un flot d’imitateurs et la mode allait aux formules « brutalistes ». L’argot prenait, au Parnasse, droit de cité. Moréas suivant la passion de la mode, écrivit, alors, quelques poèmes d’une note plutôt réaliste. Il y chantait les choses et les gens de Montmartre :

Là, sur le trottoir, où raccroche la gouine.

Pour payer du pétrole au dos-vert avili.

Il ne s’y attarda guère. Son instinct eût tôt fait de l’orienter vers d’autres voies. Il cultivait plus que jamais Baudelaire. Baudelaire avait, chez nous, de nombreux partisans, mais les poètes du Chat-Noir, Goudeau en tête, n’exploitaient guère que sa veine macabre et faisaient fleurir la poésie autour de la Morgue et des Charniers. Rollinat composait ses Névroses, dont il récitait partout des fragments. Ces poèmes maladifs, pleins de spectres et d’épouvantements, agissaient fortement sur les nerfs des auditeurs, par la façon dont il les récitait ou les chantait au piano avec (< une face de terreur et d’agonie. »

Or, Moréas avait pour la putréfaction, les squelettes, la laideur, l’aversion des gens de sa race. Il se reprochera même bientôt d avoir exhale des accents pessimistes dans ses vers de jeunesse, alors

Que son âge allait plus éclairci que l’eau De la source matutinale en sa rigole de gravier.

C’est qu’il était sous l’empire de Baudelaire. Il abjura vite cette religion de la douleur, pour proclamer que le but suprême du poète est :

De couvrir de beauté la misère des choses.

Et tandis qu’il avait, dans son âge mûr, de plus justes raisons de se lamenter, il n’aura plus souci en écrivant le Pèlerin passionné que d’évoquer des images souriantes :

Ore, je vais vous dire La folâtre Amarylle et le joyeux Tityre.

Moréas, à 1 inverse de ses coreligionnaires, s’était vite dégagé des bas-fonds des Fleurs du Mal, pour en gravir les sommets, et s’éblouir uniquement de leur sens spirituel :

Loin des villes, je veux, sur les falaises mornes. Secouer la torpeur de mes obsessions ;

Et mes pensers, pareils aux calmes alcyons,

Monteront à travers l’immensité sans bornes.

Il avait longuement médité le sonnet des Correspondances. Et ce fut la pierre sur laquelle il édifia une esthétique neuve a laquelle il donna le nom de « Symbolisme ».

Que faut-il entendre exactement par « Symbolisme »? Ce fut une protestation contre le naturalisme, alors triomphant, une reprise de l’idéal sur les doctrines

matérialistes. Ce fut, surtout, comme le constate Henri de Régnier, un état d’esprit, mais ce fut aussi « un mouvement de réforme et de refonte poétique. » « Il s’agissait, dit M. Henri de Régnier, d’éliminer de la Poésie certains éléments dont elle avait abusé et de lui en incorporer d’autres qui lui avaient été jusqu’alors étrangers ou qu elle n avait admis que parcimonieusement et comme par hasard, de la rendre plus musicale qu elle n’avait été, de la dépouiller des sentimentalités éloquentes où elle s’était trop complue, de l’assouplir des rigidités plastiques où elle s était roidie, de l’affranchir du pittoresque pour la vouer davantage au service de l’idée, de dissimuler les réalités originelles sous les voiles de l’allusion et sous la dignité des symboles, de lui apprendre à traduire les mouvements du cœur par leurs équivalents intellectuels et à regagner les mystérieuses régions du songe d’où elle était trop descendue vers la vie. » 1

C’est ce que disait Moréas dans sa préface du Pèlerin passionné, mais d’une façon moins claire et dans une langue qui se ressentait de la préciosité du temps. Il voulait un art faisant appel à la suggestion, n’allant jamais jusqu’à « la conception de 1 idée en soi, mais la laissant deviner sous la somptueuse simarre des analogies extérieures ». Il n’admettait plus qu’une « idéologie sentimentale, vivifiée de plasticités musiciennes » et se louait de ses témérités rythmiques, où il «accordait des symphonies adéquates à la pensée, exprimée par un lacis de vers inégaux ».

C’est donc sous l’étiquette symboliste que se pré-

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