‹ Jean Moréas et les stances. Avec un index de tous les noms citésChapitre 12 sur 19 · L e Figaro, Il octobre · texte numérisé non relu

L e Figaro, Il octobre

sentait le Pèlerin passionné et c’est ainsi qu il fut salué et fêté, dans un banquet resté célèbre, comme le chefd’œuvre de l’école. Pour ce qui est du fond de la doctrine, Moréas se réclamait de Baudelaire, de Paul Verlaine et de Mallarmé, mais ce qu’il y apportait d’original, c’était le souci de poursuivre « pour les transfigurer dans le principe de lame moderne, la communion du moyen-âge et de la Renaissance française ».

Il avait, en effet, de bonne heure, fréquenté nos vieux poètes.

En quittant Athènes, il laissait une bibliothèque de deux mille volumes, composée en majeure partie de leurs œuvres. Et tandis que la plupart des poètes nouveaux cherchaient à se créer un style original, en le chargeant de néologismes, lui, instruit de nos vieux fabliaux et des secrets de la linguistique, n usait que d’archaïsmes. Il se plaignait, comme Fénelon et La Bruyère, que, depuis le XVIe siècle, la langue française se fut appauvrie et desséchée.

« Il est vrai, confessait-il, que la révolte romantique a regénéré un vocabulaire qui dépérissait, d’une multitude de termes proscrits. Mais n’ont-ils pas pêché, ces d’ailleurs admirables romantiques, le plus souvent par une syntaxe décousue, je dirai sans race ? Pour qui sait, dans notre littérature médiévale, un riche héritage se recèle. Ce sont les grâces et mignardises de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur syntaxique du XVIe siècle, nous constitueront — par l’ordre et la liaison inéluctable des choses • — une langue digne de vêtir les plus nobles chimères de la pensée créatrice. »

Moréas, à cette époque, admirait les romantiques,

mais il faisait allusion, dans sa préface, aux hauts dons de Malherbe. Tous ces noms consacrés : La Fontaine, Fénelon, La Bruyère, qu’on était si peu habitué à rencontrer dans les proclamations de foi du temps, sonnaient, chez lui, comme un avertissement de son évolution prochaine.

Le symbolisme, doctrine idéaliste, avait provoqué, chez les âmes délivrées, une belle explosion d enthousiasme. «Ses ambitions, dit encore M. Henri de Régnier, étaient fort belles et allaient fort loin » mais il constate lui-même qu elles ne se sont pas toutes réalisées, encore qu elles se soient réalisées chez lui mieux que chez tout autre

Le malheur, c’est que beaucoup de poètes nouveaux se , réclamaient du symbolisme pour rejeter toute contrainte, renier l’héritage accumulé des siècles, discréditer nos vieux maîtres et, dans leur fureur d indépendance, allaient jusqu à briser les lois du rythme et de la syntaxe Ils disaient du symbolisme ce que Victor Hugo disait du romantisme : « C’est la liberté ! » Or, la liberté dégénère vite en licence. Ceux-là seuls des poètes symbolistes ont survécu, qui, comme M. Henri de Régnier, ont été maintenus dans de justes limites, par la seule force de leur instinct

Moréas, considérant ce qui se publiait, autour de lui, d extravagances au nom du symbolisme, s en effraya. Il fit son profit de la remarque de Montaigne, visant les précieux de son temps :

— Ils sont assez hardis et dédaigneux pour ne suivre pas la route commune, mais faute de discrétion les perd. Il ne sy voit qurne misérable affectation d’étrangeté , des déguisements froids et absurdes qui, au lieu d élever.

abattent la matière. Pourvu quils se gorgiassent en la nouvelleté, il ne leur chaut de l'efficace. Pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux.

Et sans méconnaître l’importance du mouvement symboliste, Moréas n’y vit plus qu’un « phénomène de transition ». Le symbolisme avait taillé. Il fallait recoudre. Et c’est pourquoi, se haussant une nouvelle fois au rôle de dictateur, le poète promulgua le statut roman.

Sa pensée ayant d’abord été mal comprise, et défigurée par des journalistes, il la précisa ainsi dans une lettre au Figaro :

« L'Ecole romane française revendique le principe gréco-latin, principe fondamental des lettres françaises, qui florit aux XIe, XIIe, XIIIe siècles avec nos trouvères ; au XVIe avec Ronsard et son école ; au XVIIe siècle avec Racine et Lafontaine.

« Aux XIVe et XVe siècles, ainsi qu’au XVIIIe, le principe greco-latin cesse d’être une source vive d’inspiration et ne se manifeste que par la voix de quelques excellents poètes, tels que Guillaume de Machaut, Villon et André Chénier.

« Ce fut le romantisme qui altéra ce principe dans la conception comme dans le style, frustrant ainsi les Muses françaises de leur légitime héritage.

« L Ecole romane française renoue la chaîne gallique, rompue par le romantisme et sa descendance parnassienne, naturaliste et symboliste.

« J ai déjà expliqué ailleurs 1 pourquoi je me sépare

1. La Plume (1891). Il disait s’en séparer parce qu’il estimait que cette doctrine, trop influencée d éléments étrangers, allait à 1 encontre de nos traditions nationales.

du Symbolisme que j’ai un peu inventé. Le Symbolisme, qui n’a eu que l’intérêt d’un phénomène de transition, est mort.

« Il nous faut une poésie franche, vigoureuse et neuve, en un mot, ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance. C est dans ce noble but que les poètes Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud et le savant critique Charles Maurras sont venus à moi ; non en escorte, mais pour avoir trouve dans mon Pelerin passionné, les aspirations de leur race et notre commun idéal de romanité. »

Et quelques mois plus tard, il écrivait dans la Plume, pour se justifier de certaines accusations :

« Lorsqu il y a un an, j ai publié le Pèlerin passionné, c’est au. nom du Symbolisme qu’il a offert la bataille, mais personne, ni le public, ni les symbolistes, ni moi ne pouvait se tromper sur l’exacte signification de mon livre. Et maintenant, celui qui voudra me reprendre de ma pusillanimité, qu il songe comme il est douloureux de desavouer sa jeunesse, de rompre avec des amis dont on déplore 1 erreur, mais qui demeurent chers. Depuis, de jeunes poètes, indemnes de la contagion symboliste, me firent comprendre qu’il n’y a aucune noblesse à perpétuer un mensonge par noblesse de cœur. Alors j ai parle avec franchise. Je ne me repens point.

« Entre ces jeunes hommes, Maurice du Plessys fut le premier à discerner, dans les parties saines du P élerin passionné ce renouveau de la tradition classique auquel aspirait son propre instinct. »

Je n’ai pas souligné sans intention, ces mots : les parties saines. C’est donc que Moréas, révélé à lui-

STANCES

même par les avis de Maurice du Plessys et de quelques amis, reconnaissait qu’il subsistait, dans son recueil, des traces de la fausse esthétique et des travers du temps. Il en renia vite certains poemes, qu il fit disparaître de la seconde édition. Et si, par la suite, il laissa son éditeur les réunir en plaquette, ce fut sous ce titre : Autant en emporte le vent, révélateur du peu de cas qu’il en faisait désormais. Il se mit en devoir d’illustrer sa doctrine nouvelle avec deux poèmes : Enone au clair visage et Enphile. Là, encore, il demeurait à mi-che nin de son évolution classique. Il est vrai qu’il s’y montrait plus près de Racine que de Ronsard, mais il usait toujours de certaines libertés prosodiques. Il n’avait complètement répudié ni 1 apocope ni le hiatus. A preuve, ces vers d 'Enone :

Et toujours la Victoire, amante des combats Sera forgé’ pour nous des Cyclopes nu-bras.

Le troisième satyre, assis sur un coupeau,

Fit tant jouer ses doigts qu’il en sortit un son Et menu et enflé...

A preuve encore ces vers d Eriphile :

Ainsi, écoute : Le souci D’une ceinture dorée Ne m’a vaincu ’ comme l’ont conté Des bouches abusées.

On trouve encore, dans ces deux recueils, des tours archaïques des assonnances, des inversions osees :

Je n’ai pas dans le miel les dents du lynx dissoutes.

Et, même, des vers de treize pieds :

Des vers latins chantés sur la lyre de Lesbos.

Moréas finit par se rendre compte que ce n était là qu un jeu puéril. « J’ai renoncé au vers libre, disait-il, parce qu’il tient trop à la matière. » Il renonça de même aux archaïsmes. A force d’avoir pâli sur nos vieux lyriques, il saisissait enfin le lien qui, de Rutebœuf à André Chénier, laisse transparaître, sous leur diversité, comme un air de famille, le signe de la race, je veux dire : l’Humanisme.

Et s’il les avait lus d’abord, uniquement pour leur dérober des expressions et des tours périmés, dont il voulait enrichir son vocabulaire, il ne pouvait manquer d’être sensible à l’esprit qui les avait dictés.

Il n eut plus, dès lors, qu’une préoccupation : se dépouiller de son faix d’érudition pour n’en conserver que l’expérience. Il rejeta le style émaillé dont il avait usé plus ou moins jusque-là, pour aboutir à ce parler net et franc des Stances, qui se prête mal aux divagations, aux « propos de la Chimère bombinant dans le vide » et qui n’est, chez l’écrivain, qu’un effet de scrupule et de droiture.

C’est alors qu’il prit révélation de « cet art sublime, consacré par les noms de Sophocle, Virgile, Malherbe, Racine, La Fontaine, Chénier », au prix duquel tout autre, pensait-il, n’est que singerie puérile ou barbarie.

Il ambitionna de rendre notre poésie à son caractère national et à ses naturelles aspirations. Et la meilleure preuve que ce retour sévère à la tradition était

salutaire, c’est qu’il s’en est suivi le chef-d’œuvre des

Stances. t .

On a dit que la perfection des Stances préexistait

dans les premiers vers de Moréas. C est exact. On la respire jusque dans certaines pièces des Syrtes, son recueil de début, mais elle ne s’y manifeste encore que par à-coups et d instinct. Trop d influences ennemies se disputaient le poete pour qu il ait pu la reconnaître d emblée.

Il lui avait fallu refaire, pas a pas, le cycle de noire littérature, avant d’en recevoir l’illumination consciente.

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