IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Six exemplaires sur Japon impérial, numérotés de I à 6 et dix exemplaires sur Hollande, numérotés de y à i6.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris les pays Scandinaves.
[iKSi que la plupart de nos poètes français contemporains, Jean Moréas est d'origine étrangère.
Les littératures vieillissent comme les arbres ; il est nécessaire, de temps en temps, de les rajeunir, d'enter sur leur tronc encore plein de sèves, de jeunes tiges étrangères et d'une autre essence, des sensibilités neuves. Jean Moréas fut, dans ce grand rajeunissement du symbolisme, une de ces tiges. Elle s'est très bien adaptée à notre vieil arbre : la braiiche a produit des fleurs, les fleurs se sont nouées, et maintenant nous pouvons cueillir des fruits à la branche déjà lourde.
De son vrai nom, Papadiamantopoulos, Jean Moréas est né à Athènes, le 15 avril 1856.
Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe En douceur le saphir oriental. Des lys Y poussent dans le sable...
« Ses aïeuls, nous révèle M. Félix Fénéon^ s'adonnèrent à ce genre de sport qui consistait, vers 1824, à brûler les galères ottotnanes, à fournir des sujets à Delacroix, et à tomber avec emphase dans les naumachies. »
L'héroïsme de cette race s'est transformé en intelligence et a fleuri en poésie. Jean Moréas dédaigne l'action, il aime mieux regarder la vie que de s'y mêler directement, et je crois bien qu'il lui paraîtrait absurde de risquer son existence privilégiée à la poursuite de quelconques galères ; il se contente d'écouter la musique de leurs rames battant le flot.
Son éducation fut toute française. Il s'est ainsi confessé à M. Joseph Galtier, du Temps : « J'ai eu pour gouvernante une femme de goût, très instruite, la tante de M. Dumény, l'acteur connu. C'est avec vos poètes, que j'ai passé les moments les plus agréables de ma première jeunesse, je les lisais sans trêve, je n'avais pas encore atteint ma dixième année que je m'étais déjà promis de chanter comme eux sur une lyre française. Les dieux ont exaucé mes vœux. »
« Lorsque, au lendemain de la guerre, continuet-il, je quittai mon pays pour venir en France, je
laissai à Athènes une bibliothèque de deux mille volumes, œuvres de presque tous les poètes de la Renaissance et de nos meilleurs classiques. A Paris, je suivis vaguement les cours de l'Ecole de droit ; mon père, élève de Savigny, me destinait à la magistrature. Mais je m'abandonnai au démon de la poésie et fréquentai les cercles artistiques et littéraires du quartier latin, entre autres les fameux Hydropathes. Il faut que jeunesse se passe. Les bords de la Seine m'avaient conquis au point que je ne pus vivre à Athènes à mon retour chez les miens, après trois ans de séjour ici. Je revins à la hâte me fixer à Paris, et de vingt ans je n'ai plus revu la Grèce. Mon dernier voyage remonte à 1897, au moment de la guerre contre la Turquie. » « On rencontre communément M. Jean Moréas, nous dit M. Charles Maurras, sur le boulevard Saint-Michel, l'hiver dans les cafés hospitaliers au retentissement des poètes, l'été sur les terrasses, bonnement exposé à la curiosité du passant. A quelque heure du jour que vous l'abordiez, il travaille : je veux dire qu'il: fait des vers ou qu'il en' récite. D'une belle voix de gorge, où les muettes s'accentuent de sorte bizarre, il aggrave les strophes de Ronsard et de la Fontaine, de Thibaut de Champagne et d'Alfred de Vigny ; et, au frémissement paisible de sa lèvre, tout le monde comprend que M. Moréas se sent parfaite-
: heureux. Il a trouvé le Souverain Bien(i). » rfaitement heureux ! Ce ne doit plus être . Il écrivait récemment, dans la Galette de ce, à propos d'une glorieuse et lumineuse isentation de son Iphigénie , au Staàe îènes : « Si mon cœur n'était pas brisé depuis :emps, une si belle sympathie l'aurait (ait lillir. » Jean Moréas, d'ailleurs, ne se confie, : confesse à personne : il garde le secret de mleur.
œil très vivant derrière le monocle qu'encastre ourcil très volontaire, le front abrité sous dievelure noire qui maintenant s'argente, il sa moustache que des poètes ont chantée, sustache aux reflets bleus. Détaille moyenne.
Voici un autre portrait eiirait du Pelil Sottin des et des Arts (iS66}.
MORÉAS (Jean).
de les ténébreuses moustaches et aussi, derrière un :1e circulaire, l'arrogance d'oeil d'un homme dont toute ille a joué uu râle dans le grand cabotinage de l'Indônce grecque. Ce giaour, son Athènes natale abane, vécut à Prague, à Florence, à Cologne, puis devint :eur Irançais i Paris. Poèmes savants et rébarbatifs, liés par une échoméirie de précision, teints de coloralûnérales. A travers leur symbolisme rôde et plangore dventice et hagarde faune de bêtes, de nains et de nans qu'il affène de synecdoques et d'anacoluthes. Dit iets de sa voix de métaux : Baudelaire et moi. Us du Mal et fei Canlilinei. Protège Shakespeare, Cer- , Steudhat et les petites bouquetières.
il porte, avec majesté, sa tête de poète et ne dédaigne pas les hommages qui lui sont dus.
D'une personnalité très accentuée, il préside instinctivement le groupe où il se trouve, et je crois que même, en la plus amicale compagnie, il est toujours seul avec lui-même.
Jean Moréas regarde la vie ; il a beaucoup regardé, ne dédaignant aucune sensation minuscule, analysant la joie que procurent les couleurs et les odeurs des choses. Chaque minute de sa vie est emplie d'une de ces contemplations, d'une de ces délections (i). L'odeur d'une mousse mouillée et la lecture d'un chœur d'Euripide lui donnent un plaisir égal ; chaque objet est momentanément pour lui l'absolu. Sensations successives et pourtant définitives. L'œuvre de Jean Moréas, reflet de son cerveau, est un damier de notations :
(i) «i II y a dans ma vie deux matinées, un peu pluvieuses, comme je les aime.
L'une, c'était à Aunay, surnommé également la Valléeaux-Loups ;
Je me tenais à la fenêtre d'une salle basse, devant un vieux mur de clôture, crevassé, couronné de lierre.
Qiielle adorable moisissure j'aspirai là 1
L'autre matinée, c'était à Antony, dans un jardin nouvellement planté.
Je me balançais sur une escarpolette.
Elle allait de travers.
Il y a dans ma vie bien d'autres matinées : il y a des souvenirs plus lointains, plus beaux et plus tristes. » (Feuilhts.)
il n'a guère, j'imagine, cherché à les faire se correspondre logiquement. C'est l'âme qui teinte la vie de ses couleurs et la parfume de ses désirs : Jean Moréas sait qu'il est le soleil unique du monde qu'il habite, qu'il regarde et recrée, et qu'il n'y a pas d'autre réalité et d'autre logique que sa vision et sa logique. N'est-ce pas d'ailleurs une des théories littéraires — un peu l'idéalisme philosophique — qu'il lança naguère, en de hardis et téméraires manifestes oubliés — avec une ténacité très convaincue. Gestes héroïques, transposés, rappelant ceux de ses ancêtres, les héroïques corsaires.
Il parle comme il écrit, par petites phrases concises, définitives, absolues, dédaignant les amplifications, les restrictions et les nuances timides. Pour lui, les choses sont belles ou laides, bien ou mal, absurdes ou admirables. Admirable ! c'est de ce mot qu'il sacre la beauté au passage.
Volontiers noctambule, surtout autrefois, aux temps héroïques et fructueux de son apostolat, il aimait les réverbérations de la lune sur les toits.
Je te sens sur mes yeux, lune, lune brillante
Dans cette nuit d'^té ; Mon cœur de tes rayons distille Tattrayante
Et froide volupté.
Si tu n'es plus Diane, et quand tu serais morte Tu guides bien mes pas
Dans l'ombre et sur le bord de la tombe, et qu'importe La vie ou le trépas !
Il avoue avoir fait ses plus beaux poèmes, vers le matin, lorsque le jour s'ouvre, comme un corsage de femme :
O mon second berceau, Paris ; tu dors encore
Quand je suis éveillé Ht que j'entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.
Que veut-il, que veut-il ce cœur I Malgré la couche
Du temps, malgré les maux, Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?
Amant de la lumière, il attend sa venue quotidienne avec une pieuse impatience.
O suave matin, je veille et je t'attends :
Hâte-toi de paraître, Viens ! au-dedans de moi s'épandra ta clarté...
Ces vers sont, en effet, clairs et transparents, comme l'aube : ils semblent l'émanation odorante d'une âme rafraîchie par les. rosées du matin. Le poète participe au rajeunissement quotidien de la vie.
Jean Moréas compose en marchant, on pourrait dire, en vivant : les images de la vie en pénétrant en lui, se transforment en vers. Des poèmes entiers s'amassent ainsi en son cerveau : il les dicte, de
onore qui donne l'impression de vers du bronze.
nprend te mécanisme de ce travail subet perpétuel. Le poète, même quand il ind il sourit, garde, au secret de lui, une e un peu douloureuse : il s'agit de traémotions de sa sensibilité en une belle ^ travail de transcription est donc un lagement, et comme un immense désir en un ventre de femme.
ioréas conserve, associée dans son esprit de ses poèmes, l'image du paysage, du le, où il le composa. Pour lui, ses livres très de magnifiques couchers de soleil, léciauz ; le long des marges, sourient des femmes ; voici l'œil rouge d'un tramway, 'une maison, la silhouette d'une église, ;e d'un arbre, une branche, une feuille, l'une feuille ou d'une fleur, "availle pas régulièrement, si l'on entend lier, la besogne qui aligne les vers sur le lais il diae ou écrit parfois trois cents mit, sans hésitation et sans ratures.
ioréas, comme Ulysse, a fait de longs à la recherche d'une patrie d'élection ; ris qui le charma. Il est un des exemples récieux et les plus convaincants des avan-
tages du déracinement : le poète aurait-il fleuri en Grèce, son terroir natal, en Grèce, où, à l'heure présente, il ne semble exister ni arts ni littérature originale? Ces Hellènes, qui imitent et essayent de s'assimiler notre littérature, ont cependant l'orgueilleuse prétention de se rattacher directement aux écrivains de la Grèce antique, alors que, de la langue de Sophocle, ils n'ont guère conservé que les caractères alphabétiques. Ils ne sont pas plus les descendants intellectuels des Grecs que les Italiens ne le sont des Romains. C'est peut-être la France, qui, dans les siècles modernes, continue cette évolution artistique, qui demain devra chercher un autre ciel, pour se perpétuer. M. Moréas a compris cela : il sait que la Renaissance française fut la première et peut-être la plus belle fleur de cette grefie mystérieuse, apportée de la Grèce et conservée miraculeusement, à travers les siècles stériles, comme cette femme vivante du Phénomène futur de Mallarmé.
Jean Moréas a beaucoup voyagé. « Son adolescence nous le montre parcourant un peu fiévreusement l'Europe . Francfort , Heidelberg , Stuttgard, Genève (le Rhin, l'Italie) le virent; enfin, Paris le retint en 1872. Il y demeura six semaines, gagna ensuite Athènes, et, gardant une sorte de nostalgie de la Capitale, revint s'y fixer
itivement quelques années après (i) ». U a iii-même :
La coatemplation de la Seine et la lecture :ée du vingt-quatrième chant de VlUade enseît le mieux ce que c'est que le sublime : je
dire la mesure dans la force... L'ombre de s erre dans sa ville bien aimée ; Athènes peut intenter de l'ombre de la déesse. Mais la fille eus habite réellement Paris, car elle sait qu'il
faut encore ici sa présence constante. Le jour ai aimé la Seine, j'ai compris pourquoi les I m'avaient fait naître en Atiique. u
ceci encore :
Allons, allonSj je m'enferme toute une année
mon Petit-Montrouge. Notre belle cathé-
romane est pour moi le bout du monde.
Par ma fenêtre, je regarde les saisons se suc- ■ sur les plates-bandes de mon voisin l'hortiur(2). »
A, VaQ Bever et P. Léautaud : Poltis d'aujourd'hui, FeuilleU. Le poète est revenu habiter — après oeuf ienlôt — une maison (rue Madame) où s'écoulèrent ^res de poésie, < nos Us plus fortes, mais les plus et les plus aimables, s Là, dans une pièce très claire, iromèoe eu fumant une cigarette : il ouvre volontiers lècre A la lumière qui est belle. Sur sa table, quelques de conteurs français, et tout près de sa main, une ; petite édition de Ronsard, dont la langue lui est si ère, qu'il put jadis, traduire sa propre sensibilité dans gue même de ce poète. Cette langue n'était pas morte
— iS —
Il débuta à la Nouvelle ^ve gauche (nov, 1882), petit journal qui se transforma et prit le nom Luièce (6 avril 1883), et, dans la suite, collabora à beaucoup de petites revues, on pourrait dire à presque toutes les petites revues, feuilles éphémères et de bonne volonté ; à la Cravache, que dirigeait Georges Leconte, où, déjà en 1888, se trouvent groupés, ceux qui sont des Maîtres maintenant : Henri de Régnier, Vielé-GrifEn, Verhaeren, Paul Adam. On trouve son nom sur les som-
pour lui. Ceux qui n'ont pas compris cela, ont traité de pastiche quelques vers très vivants du Téîerin Passionné,
«... L'aile de mes plus beaux rêves, écrivait-il, naguère, dans la Galette de France, a frémi sous ce toit qui m*abrite de nouveau. Ils ne furent pas toujours exenipts de lassitude ; mais comme ils savaient retomber gentiment sur la terre.
« Je veux me plonger dans mes souvenirs, lorsque je monterai, au milieu de la nuit, Tescalier connu, lorsque je marcherai dans mon cabinet d'étude, en quête àe vers, devant le brasier de coke, à la lueur de la lampe palladienne. Et quand reviendra l'Automne, si je rentre un jour au matin levant, je traverserai encore le cher jardin qui est le plus beau de Paris, et je prendrai dans mes mains, comme autrefois, les belles feuilles mortes entassées dans les allées humides.
« Mais je ferai tout cela par jeu, car il est malplaisant de porter le joug des émotions avec un vieux cœur dans la poitrine... 'b
Mais le passé ne se réveille pas, comme une amie dans le lit du matin. Nous le poursuivons et ne trouvons dans cette chasse que la lassitude de nos rêves. Jean Moréas songe à réintégrer son Petit-Montrouge, où dort aussi du passé ; mais nous le reverrons peut-être un jour rue Madame. Les Amoureux et les Poètes reviennent toujours où ils ont aimé.
maires de la Vogue, cette revue minuscule et préoù furent publiés les Moralités légendaires rgue, les Illuminations de Rimbaud, des de Verlaine et de Mallarmé, Enfin, la ut sa Revue de prédilection : c'est dans ce que se trouvent, éparpillées, la plupart de iies, qu'il devait réunir en volumes, à la : même de cette Revue.
884, parut, cher Vanier, l'éditeur de Vert de Mallarmé, son premier volume de les Syrtes. Quoique d'une inspiration et laure déjà personnelles, on y devine l'indu Baudelaire de la forêt des symboles le symbolisme, semble-t-il, part de ce : La' nature est un temple oit de vivants .) l'influence de Verlaine aussi... Des mots, rnures de phrases, chers à l'auteur de Sa- ; rencontrent dans ce petit volume, mais léjà, des essais de saisir et de noter plus ment l'insaisissable (i) :
r le ramage des rideaux i dirait un essaim qui grouille, st le Passé, c'est le Passé li pleure sa tendresse morte !
philosophie a une grande infiuence sur les poésies. ie est la traduction d'une philosophie ; les écoles s correspondent i des méthodes philosophiques, et facile d'étudier le parallélisme du positivisme et du
parnasùeu, de l'idéalisme et du symbolisme.
Et ceci, très mystérieux :
La voix, songeuse voix de lèvres devinées, Eparse dans les sons aigus de Tinstrument, A travers les murs sourds filtre implacablement, Irritant des désirs et des langueurs fanées.
Ces sonates eurent aussitôt leurs fervents, et dès lors, dans certains groupes, Jean Moréas fut sacré grand poète : quelques-uns virent, dans ces premiers essais, comme la manière de Verlaine, mise en métier, avec un art réel, mais conscient.
Les Cantilènes (1886) marquent une plus sûre
maîtrise dans l'expression, et toujours le souci du
rythme et déjà de nouveaux rythmes. Funérailles :
Voix qui revenez, bercez-nous, berceuses voix, Refrains exténués de choses en allées.
Et sonnailles de mule au détour de l'allée.
Voix qui revenez, bercez-nous, berceuses voix.
Il n'y a pas de sanglots dans cette poésie : la douleur s'y montre résignée et belle. C'est un peu la philosophie du Destin. On sent que l'âme du
On remarquera que les manifestes de Jean Moréas sont la traduction des idées de Schopenhauer. Les poètes symbolistes, hypnotisés par l'irréalité du monde extérieur, se sont mis à le créer, avec une magnifique fantaisie. On comprend l'effarement des naturalistes, habitués à la conception d'un monde! extérieur réel et traditionnel.
Avouons qu'il y avait beaucoup de jeunesse dans ces découvertes psychologiques. L'idéalisme de Schopenhauer vient de l'Inde, et le premier symboliste c'est peut-être Çakiamouni.
poète n'a pas été creusée, goutte i g longs siècles de terreurs chrétienoe:
est toute dans la forme :
Je viendrai déposer, 6 mer maternelle, Parmi les varechs et parmi les épaves Mes rêves et mon orgueil, ruornes épavn.
Pour que tu les berces, 6 mer manemelle.
L'idée, exprimée par ces beaux vers d'uni slcalité un peu troublante et incenaîne (v 1 r pieds), n'est en réalité ni très neuve n profonde. Le charme est dans la musique.
Des notations synthétiques :
L'air de violon qui s'est plaint soudain : connu Ait connu, très doux et comme rt
Des images successives, et d'une logique ;
ment personnelle :
pire que bonne vous fûtes et je fus sage.
Vous aviez un bouquet de cassie au corsage Et votre cou cerclé d'un collier de ducats.
C'est la manière de Jean Moréas de m expliquer la logique secrète de ses images, t; poursuivent l'une l'autre, et se succèdent ce les petites vagues du flot. La musique de ch; de ses vagues constitue pourtant l'unité Océan.
Dans ce recueil encore, ces cantilènes qui rappellent nos vieilles complaintes du Moyen-Age,
L'une d'elles est aussi belle que la chanson du Roi Renaud^ « qui portait ses tripes dans ses mains » :
Toc toc, toc toc — il cloue à coups pressés, Toc toc —7 le menuiâer des trépassés.
Bon méniûsier, bon menuiûer.
Dans le sapin, dans le noyer, Taille un cercueil très grand, très lourd, Pour que j'y couche mon amour.
Toc toc, toc toc — il cloue à coups pressés, Toc toc — le menuisier des trépassés.
Qp'il soit tendu de satin blanc Comme ses dents, comme ses dents ; Et mets aussi des rubans bleus Comme ses yeux, comme ses yeux.
Jean Moréas s'est toujours passionné pour notre littérature des xiv*, xv* et xvi* siècles, c'est là qu'il a trouvé au moins l'inspiration de ses cantilènes. Il sait qu'on peut faire une œuvre originale en s'inspirant d'une œuvre ancienne, et qu'il ne feut qu'un peu de sensibilité pour rajeunir les littératures mortes.
Il connaît tous nos poètes, même et surtout peut-être, ceux que nous ignorons et dédaignons. Erudit et grammairien, il sait la généalogie des mots, et a même essayé d'en faire revivre quelques-uns, que Malherbe avait méprisés et rejetés.
Il est aussi impossible d'être bon poète, sans connaître par&itement sa langue, que musicien, sans savoir Tharmonie et l'art de la composition (i). Il n'y a pas de pensée sans les mots, et cultiver les mots c'est cultiver sa pensée et agrandir son cerveau. C'est peut-être la plus certaine des inspirations. Verlaine, s'il avait eu le métier et la science verbale de Racine, eût été un plus grand poète encore. Il lui a manqué de savoir canaliser sagement sa merveilleuse sensibilité.
Dès qu'il se sentit quelque inEuence sur les jeunes poètes, ses contemporains et déjà ses disciples, Jean Moréas comprit qu'il ne fallait pas laisser la poésie sous la seule égide — si hasardeuse — de l'inspiration. Il voulut être un peu la conscience du mouvement incertain qui se des-
(i) Je aois que le moyen de rajeunir k langue, en re. montant aux o sources s, est une hérésie. Onne restaure pas une langue, comme un monument historique. D'ailleurs, en linguistique, toute méthode déterminée est use erreur : le langage est spontané et involontaire, comme les expressions du visage. C'est la traduction musculaire d'une sensation. Et pourquoi vouloir restaurer ce que le peuple a rejeté, comme matière mone ; des sensibilités nouvelles demandent des expressions nouvelles ; le poète doit les trouver, sans les chercher, inconsciemment. Chateaubriand dans ses Mémoires iFOutn'To:iibt a essayé beaucoup de néologismes, boutures piquées dans notre hngue : quelques-uns sont aujourd'hui des arbres verdoyants, quelques autres n'ont pas repris. On sent très bien que ces mots nouveaux étaient la traduction d'états de sensibilité nouveaux.
fut plein de sève et de fraîcheur se dessèche et se recroqueville ; ce qui fut le neuf et le spontané devient le poncif et le lieu-commun.
« Une nouvelle manifestation d'art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d'éclore...
« La poésie symbolique, disait-il encore, d'une manière, avouons-le, un peu obscure, cherche à vêtir l'idée d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée, demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures ; car le caractère essentiel de l'art symboliste consiste à ne jamais aller jusqu'à la conception de l'idée en soi »...
C'était une grande révolution : il existait une langue pour décrire le monde extérieur, il fallait créer celle des analogies et des synesthésies — René Ghil, partant du sonnet des voyelles de Rimbaud, et corrigeant, selon son propre doigté cette gamme chromatique, imagina une instrumentation colorée des sentiments. Cette méthode abandonnée a fait cependant entrer un peu plus de musique dans notre poétique.
Quelques années plus tard (1889), Léon
Vanier, ayant réuni en une plaquette(i) quelques unes de ces pages, Jean Moréas écrivait, en um lettre-préface : « Il y a là-dedans des choses qui je ne pense plus qu'à demi, des affirmations 'qs ne laissent pas de m'inquiéter. »
« Mais, ajoutait-il, n'avons-nous pas, depuii tantôt vingt ans, un art qui renie systématiquement lldéal, qui fait de la description matérieilt son but immédiat, remplace l'étude de l'âme pu la sensation, se raccornit dans le détail et l'anecdote, s'inébrie de platitude et de vulgarité ? »...
« Vous n'irez pas au grand public ! » me disait l'autre soir un des cinq de Médati. Noie irons au grand public tout comme les manoii' vriers littéraires, mats par une autre route. . .
« Répudions seulement Vlnintelligible, ce chirlatan, et souscrivons une pension de retraite it CHlettantisme, ce doux maniaque... Après cela... nous pourrons recréer le drame en vers, la plus belle forme d'art, certes ; interpréter avec l'âme actuelle les mythes dans le poème ; et dire sacs malice tes airs anciens et toujours neufs dans h chanson. »
N'est-ce pas le programme même de l'œuvn an Moréas ?
public, et les journalistes, qui ne sont que
Les Premières armts du SymioHsmi.
la voix du public, ne comprirent pas ces idées nouvelles, et encore moins la forme étrange dans laquelle elles étaient exprimées. Il y eut d'amusantes polémiques. Il était de bon ton de considérer le symbolisme comme une petite épidémie fugitive.
C'était d'ailleurs une tentative bien hardie de formuler les « principes fondamentaux » d'une école encore incertaine; cependant ce que tous voulaient, c'était réagir contre la précision trop étroite des naturalistes, et ouvrir sur la vie une fenêtre par où un peu de mystère pût entrer.
Epoque splendide, et, comme on l'a écrit, héroïque, il semblait à ces jeunes gens qu'avant eux la littérature française n'avait été qu'un vague prélude : on allait enfin entendre des chants définitifs.
Ces enthousiasmes étaient sans doute nécessaires : ils se sont calmés. Le symbolisme d'ailleurs s'est imposé, en se dépouillant de ses exagérations, montrant ainsi, par les faits euxmêmes, qu'il était une évolution logique. Il a surtout, semble-t-il, produit des poètes: Jean Moréas, Henri de Régnier, Francis Jammes, Charles Guérin, il faudrait citer tous les « poètes d'aujourd'hui. »
Il est curieux aussi de constater que le symbolisme qui fut un groupe, une école, a peut-être
détruit toute possibilité de groupement littéraire, en nous habituant à cette idée que tout individu est une intelligence spéciale, et qu'il y a entre les les, malgré les signes qu'ils échangent, un ; de solitude. Mallarmé, synthétise très bien eil de cette idét, lui qui voulut son œuvre ique et secrète.
symbolisme a encore clarifié les intélhs, en les purgeant des mauvaises phîlosomystico-religieuses .
autre résultat : le symbolisme fut d'abord blie verbale; pour quelques-uns ces mots nouveaux, représentaient des idées rares « îlles; pour beaucoup, hélas! ils ne repréentrien, n'avaient aucune signification que e. Ces musiciens, atteints du bovarysme de érature, ont réintégré le silence ; les autres ces jeux de subtile rhétorique ont aiguisé ensibilité, ils parlent maintenant avec clané îngue dépouillée de vaines ornementations, ion de savantes et de vivantes métaphores:
un abîme entre les phraseurs et les écri-
'Pélerin passionné est particulièrement caracque de l'enthousiasme critique du poète nos écrivains fi:ançais de la Renaissance : il à ce point aimés qu'il semble parfois être l'eux. Mallarmé le lui disait : o Vous jouez
avec les siècles. » Et, en effet/ telle de ses épigrammes rappelle, par la forme et la suavité, les petites pièces célèbres de Ronsard :
Pour vous garder de mal empire, Pennon d*Amour et gonfalon, Je vous donnai ma chevelure Couleur des flots sous l'aquilon.
Je vous donnai ma bouche vive,
Telles les roses au rosier.
Dames d'atour et chambrières
Attentives à votre arroi.
Je vous donnai mes mains plus nobles
Que la couronne au front d*un roi...
A cette époque, Jean Moréas venait de fonder TEcole romane, comme on fonde une religion (i). Ses disciples ou ses apôtres : Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud, et Charles Maurras.
Un nouveau manifeste précédait le Vèlerin pas*
(i) (' Il scandait, de sa voix cuivrée, les poèmes du Pèlerin passionné et marquait la mesure d'un index impérieux. Et nous, de chanter sur l'air du toréador de Carmen :
Jean toréas a publié
Le Pèlerin passionné:
Buvons, amis, oui, oui, buvons avec excès
%A sa gloire, à son succès.
Et célébrons, et célébrons
Son immortalité !,,, »
(a. rbttè, le synibolisme).
sionné. n J'estime, disaît-îl, que depuis le seizième siècle finissant, on a appauvri, desséché et gêné notre langue, » C'est Fénelon qui parle,
« II est vrai que la révolte romantique régénéra un vocabulaire qui dépérissait, d'une multie de termes prescrits. Mais n'ont-ils pas péché, , d'ailleurs admirables, romantiques, le plus vent, par une syntaxe décousue, je dirai sans '. ! Ils omirent aussi maints mots, maints tours cieux de l'ancienne langue, qu'ils ne pouvaient, rs, soupçonner dans son intégrité, »
in terminant, Jean Moréas avertissait le lecr de ne point le « cuider quelque raisonneur wiori » Qat, disait-il, « j'obéis autant et plus un autre au Dcemon qui me prêche. Je te li seulement (en paraphrasant Carlyle) qu'en tière d'Art sérieux ce n'est pas un transitoire lir d'intuition qui suffira ^ c'est une illumina- ! délibérée du sujet tout entier — qu'il faut. » 'Uuminalion délibérée I Ce qui distingue en effet ;aractérise Jean Moréas, c'est qu'il est à la fois ;te et esthéticien ; il se dédouble, se regarde /ailler, sait le mécanisme de l'inspiration, me sa méthode : il est lui-même son propre :iple (I).
[) ■ J'aimerais mieux que M. Moréas ne fût qu'un igno : et ne sût que son âme. Et je préférerais qu'il n'eu lé aucune école. ■ — Ch, Maurras. /. Moréas, Pion, 1891
Ce fut une des 'premières fois, au seuil de ce Pèlerin passionné^ qu'il fut parlé officiellement du vers libre : « Ce dont nous voulons enchanter le Rythme, disait le poète, c'est la divine surprise, toujours neuve. »
Le vers libre de Jean Moréas. n'a certes pas les hardiesses de celui de M. Vielé-Griffin, il demeure dans l'octave habituel, et a, en réalité, par quelle savante combinaison de silences et de vocables! toute la plénitude du vers régulier.
Le vent hâlène dans les ajoncs et sur les prêles.
Ni le nom de Mélusine
Pourtant Ni le nom d'Argentine Ou de la comtesse de Flassand Ni celui plus fameux de la reine
Qui mourut d*aimer Ne valent pour la nommer Le nom qu'elle tient de sa marraine.
(Les Etrennes de douke,)
Le vers est gradué sur la respiration humaine. En le scandant, on pourrait l'allonger indéfiniment, mais ce serait tricher avec le rythme, et la rime n'aurait plus de raison d'exister. Déjà dans le vers libre, la rime est presque absurde, la rime qui ne revient plus au bout d'une mesure régu-
lière. La dernière conséquence du vers libre serait peut-être l'abandon de la rime (i).
Le Pèlerin passionné ne passa pas inaperçu de la critique, de la grande critique. M. Anatole France lui consacra, dans Le Temps, un article très sympathique. « La prosodie de M. Moréas, disait-il, déconcerte un peu mon goût sans trop le blesser. Elle contente assez ma raison.
« Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent. »
(f Quant à sa langue, à dire vrai, il faut l'apprendre. Elle est insolite et parfois insolente ». C'était un magnifique compliment. M. Moréas s'est créé une langue : si nous voulons le lire, il faut apprendre sa langue. Avec Mallarmé, Moréas y est qualifié d'auteur plutôt difficile.
(i) € J'ai abandonné le vers libre, a prononcé M. Moréas, m'étant aperçu que ses effets étaient uniquement matériels et ses libertés illusoires. La versification traditionnelle a plus de noblesse, plus de sûreté, tout en permettant de varier à rinfini le rythme de la pensée et du sentiment ; mais il faut être bon ouvrier. »
(Enquête sur le Mouvement littéraire, Gil 'Bios, 27 août
La forme I c'est cela surtout qu'il faut admirer dans l'œuvre de Jean Moréas. Beaucoup de poètes actuels, qui ne manquent pas de sensibilité, négligent l'écriture. Les sentiments sont éphémères, ils s'usent, se transforment, ne sont plus compris. Ce qui fait que Virgile et Racine ne vieillissent pas, c'est que leurs œuvreS sont composées savamment chaque génération les interprète, selon les nuances de s sensibilité.
M. Maurice Barrés proclamait que ce livre était le chef-d'œuvre attendu et qu'on réclamait de Técole symboliste.
Voici cependant avec quel sourire désabusé Tauteur des Stances juge cette époque de « ses juvéniles luttes ». Leconte de Lisle avait parlé sans indulgence de son Pèlerin passionné. « Je ripostai, dit-il, et je le regrette aujourd'hui.
« En somme, ces petits conflits ne prêtent qu'à rire, et Ton sait comment Leconte de Lisle traita dans sa verte jeunesse, et Lamartine et Musset. Je ne dis pas cela pour me comparer à lui ; je ne me compare à personne. »
Depuis ce temps, en effet, Jean Moréas s'est isolé,, ne voulant plus être que lui-même : l'école romane n'est plus qu'une étiquette historique.
Cette solitude et ce recueillement nous valurent d'autres poèmes : Enone au clair visage (i), des
(i) « C'est une nuit de novembre que j'ai songé cette Enom au clair visage, dernier chant d'amour » : (Feuillets,)
Hélas ! écoute.
Ne me dis pas : Pourquoi ce fol atnour ? Jamais Me renflammant le sang d'une coupable envie, Varc ne sera tendu, ni encoches les traits,
'hLon, non, ne me dis pas : Tour quoi ce fol amour r^
Jeune tige, pareille à ce noble palmier
Que dans Vdpre Delos Ulysse vit un jour.
Laisse, laisse Cypris à rhori^pn descendre,
Uair est tout imprégné du pollen des fleurs tendres ;
Sylves, et cette Eriphyle, qu'il fau entier.
Comme ce pâle essaim de malheureuse
Du Styi au triple tour couvrant les n\
Au penser doux-amer de son anden n
S'agite tristement et doucement soupir
" 'par un beau soir au milieu de la e que le vent bat d'une tiède hal
39, parurent les deux pren :n édition autographîque c ï manuscrit de l'auteur, et
iu poète, pat M. de la Ganu^... , ."?-,
[V% V et VI' livres (i).
tnces sont le chef-d'œuvre de Jean Moréas :
œuvre d'une architecture très belle et e dé lignes : il y a certes des colonnades , mais aussi des façades renaissance et des ichés où il pleut. Le style est d'une très arté et d'une fermeté sans faiblesse, d'une an peu secrète, elliptique, savante. Notaicises, exactes, par&ites. D'une apparente
ces strophes reflètent cependant la sensis choses qu'elles décrivent : le poète ne
Fertni les yaix aimés, u l'ombrt gai croit nu les a dérobés.
t sobriété et la dignité de celte douleur.
dit pas son émotion, mais recrée, en les stylisant, l'objet ou le paysage ou la pensée qui l'émut. Lecteur, il faut être encore amoureux des choses de la vie, pour comprendre et être ému, par reflet. Et c'est peut-être cela, l'art véritable (i).
Solitaire et pensif j'irai sur les chemins,
Sous le ciel sars chaleur que la joie abandonne,
Et, le cœur plein d'amour, je prendrai dans mes mains,
Au pied des peupliers les feuilles de l'automne.
J'écouterai la brise et le cri des oiseaux
Qjui volent par les champs où déjà la nuit tombe ;
Dans la morne prairie au bord des tristes eaux.
Longtemps je veux songer à la vie, à la tombe.
L'air glacé fixera les nuages transis
Et le couchant mourra doucement dans la brume.
Alors, las de marcher, sur quelque borne assis.
Tranquille, je romprai le pain de l'amertume.
Et ceci :
Quand pourrai-je, quittant tous les soins inutiles Et le vulgaire ennui de l'affreuse cité, Me reconnaître enfin dans les bois, frais asiles. Et sur les calmes bords d'un lac plein de clarté ?
Mais, plutôt, je voudrais songer sur tes rivages, Mer, de mes premiers jours berceau délicieux, J'écouterai gémir les mouettes sauvages.
L'écume dç tes flots rafraîchira mes yeux.
(i) Je ne dis pas que Jean Moréas décrit pour décrire, ce qui serait vain et absurde : la poésie n'est pas de la peinture ; mais peindre l'objet pour fixer l'émotion qu'il suscita, c'est une méthode, et un art interdit à beaucoup de vrais poètes.
Ah ! le précoce hiver a-t-il rien qui m'étonne ? Tous les présents d'avril je les ai dissipés. Ht je n'ai pas cueilli les grappes de l'automne, Et mes riches épis, d'autres les ont coupés.
Mais la forme qui justifie le titre dû volume est la stance, alternance, très musicale dé vers de douze et de six pieds, ou de douze et sept, huit ou neuf pieds. Vers inégalement tressés, leur rythme est un savant et monotone balancement qui accompagne bien les plaintes grandioses, et les nobles tristesses :
Ah, fuyez à présent, malheureuses pensées,
O colère, ô remords, • Souvenirs qui m'avez les deux tempes pressées
De l'étreinte des morts !
Sentiers de mousse pleins, vaporeuses fontaines.
Grottes profondes, voix Des oiseaux et du vent^ lumières incertaines
Des sauvages sous-bois ; Insectes, animaux, larves, beauté future,
Grouillant et fourmillant ; Ne me repousse pas; ô divine Nature,
Je suis ton suppliant.
De ce tardif Avril, rameaux, verte lumière,
Lorsque vous frissonnez.
Je songe aux amoureux, je songe à la poussière
Des morts abandonnés.
Arbres de la cité, depuis combien d'années
Nous nous parlons tout bas I Depuis combien d'hivers vos dépouilles fanées
Se plaignent sous mes pas 1
Les Stances sont un livre d'une rare perfection, et d'une émotion si belle et si sereine qu'elle semble, à certaines pages, d'une froideur de marbre. C'est le défaut apparent des très belles femmes et des choses parfaites de paraître froides ; il y a pourtant dans ce livre une très réelle volupté. Il faut être beau pour oser offrir son amour à une belle femme ; il faut être poète, pour aimer les stances de Jean Moréas. Maître de son style et de ses images, l'auteur nous donne l'exemple d'un retour à la discipline classique : on songe à Jean Racine : « Le Génie enfante, le Goût conserve, dit Chateaubriand dans son admirable Essai sur la Littérature anglaise. Le goût est le bon sens du génie ; sans le goût, le génie n'est qu'une sublime folie ». %
Voici quelques Stances^ inédites en librairie, puisqu'elles n'ont paru que dans un journal {Figaro, décembre 1903). Ce sont peut-être les plus beaux fruits qu'aient produit M. Jean Moréas. Ce sont aussi les prémisses de son prochain recueil.
Dépouille de l'allée où j'ai marché souvent, Feuilles mortes, tendres feuillages,
Q.ue suivait mon regard quand, portés sur le vent, Vous mêliez de Tor aux nuages ;
L'Automne et sa douceur vont s'alanguir là-bas, Dans les sous-bois, le long des grèves.
Et r ancien souvenir ramènera mes pas
Aux lieux où se plaisaient mes rêves.
O feuilles, que me fait, non plus que le carmin
Des fleurs, votre pâle sourire ?
Mon âme et la douleur sur le sombre chemin
Passent et n'ont rien à se dire.
La rose du jardin que j*avais méprisée A cause de son simple et modeste contour^ Sans se baigner d'azur, sans humer la rosée, Dans le vase, captive, a vécu plus d'un jour,
Puis lasse, abandonnée à ses pâleurs fatales, Ayant fini d'éclore et de s*épanouir, Elle laissa tomber lentement ses pétales, Indifférente au soin de vivre ou de mourir.
Lorsque l'obscur destin passe, sachons nous taire, Pourquoi ce souvenir que j'emporte aujourd'hui ? Mon cœur est trop chargé d'ombres et de mystère ; Le spectre d'une fîeur est un fardeau pour lui.
Lorsque se lamentant comme auprès d'une tombe,
Dans le creux du vallon Passait, tout vêtu d'or par la feuille qui tombe,
Le tragique Aquilon,
Qu'a-t-il dit au rameau qui balançait encore
Un beau fruit, une fleur, Au soleil de novembre, à la tardive aurore,
A mon âme, à mon cœur ?
J'allais dans la campagne avec le vent d'orage, Sous le pâle matin, sous les nuages bas ; Un corbeau ténébreux es<îortait mon voyage, Et dans les flaques d'eau retentissaient mes pas.
La foudre à l'horizon faisait courir sa flamme Et l'Aquilon doublait ses longs gémissements ; : Mais la tempête était trop faible pour mon âme, Q^i couvrait le tonnerre avec ses battements.
De la dépouille d'or du frêne et de l'érable L'Automne composait son éclatant butin, Et le corbeau toujours d'un vol inexorable M'accompagnait sans rien changer à mon destin.
Quand de la tragique vie Se condense l'épaisseur.
L'âme se sent assouvie De tendresse et de douceur.
Mais soudain la flamme brève D'un mystérieux trésor Illumine, et dans un rêve La bouche sourit encor ;
Et d'espérance s'égaie Notre ancienne douleur.
Comme se pare une haie Apre d'une jeune fleur.
Aujourd'hui nu pensée erre sur le Céphise Et je soupire après
Les pâles oliviers et la cime ind6 Qu'élance le cyprès.
Mais que me font mes yeux, qu'i De mes pas terriens ?
O mon âme, A torrent, c'est l'abs Q^ii forment vos liens.
Mon cœur n'est plus le ran Qui reverdit sous le ciel bl< 11 n*est plus même cette cei Q;ii couve encore un somb
Mais ma blessure est si prol Virgile, ù Dante, mes aieui Que l'envelopperai le mond Dans un amour plus orguei
Par ce soir. pluvieux, es-tu queiqi:
Un secret avertissement,
O feuille, qui me viens efHeurer I Avec ce doux frémissemen
L'Automne t'a flétrie et void que Trop lourde d'une goutte
Tu tombes sur mon front que coi Les jours amassés en farde
Ah 1 passe avec le vent, mélaacot Qjji donnais ton ombre au
Le soDge où maintenant mon im Ouvre les portes du destin
Ipbiginie, représentée pour la première fois à Orange sur le Théâtre Antique, le 29 août 1903, , fut accueillie à TOdéon, le 10 décemibre dernier. Ce fut un succès plus discret que celui de V Aiglon de Rostand, mais d'une meilleure qualité : on comprenait que c'était là quelque chose de supérieur aux habituelles littératures théâtrales. C'était, en effet, la plus belle tragédie d'Euripide, transposée en français par un poète français d'origine grecque.
a Avant tout, confiait Jean Moréas à Joseph Galtier (i), ce que j'ai cherché dans Iphigénie, c'est à donner au public de notre époque l'impression que le drame d'Euripide faisait sur les spectateurs de l'antiquité. Il ne me déplaît point de gagner le suftage des lettrés et des connaisseurs par une évocation vivante des temps mythologiques, mais je veux également intéresser le peuple par la représentation d'un drame terrible qui met en jeu les passions humaines et provoque des conflits qui frappent l'esprit et étreignent le cœur. Je n'ai pas suivi à la trace l'expression d'Euripide, cependant je me flatte d'avoir pénétré son sentiment. Grâce au mystère de l'atavisme, j'entre en communion avec les poètes grecs et je sympathise surtout avec 2S Athéniens, avec Sophocle, Euripide et même*
(i)JL^ Temps, 2$ nov. 1903.
Eschyle. Non je n'ai pas traduit Euripide, et je ne l'ai pas trahi davantage, j'espère. »
« Son Iphigénie est grecque autant que celle d'Euripide (i). Cependant qu'on ne s'y trompe pas, M. Jean Moréas n'a pas fait œuvre de parfait traducteur ». Ha su « par ces simples nuances », rendre cette pièce grecque « plus intelligible et plus émouvante », plus proche de notre sensibilité actuelle. Ce qui fait agir tous ces héros d'Euripide, c'est l'orgueil, qu'il faut maintenant traduire par dignité (la gloire du xvii* siècle). Achille s'indigne qu'on se soit servi de son nom, comme d'un appât matrimonial, sans l'eu avertir : ce n'est pas le fait, mais le procédé, qui le choque. Jean Moréas a donc transposé les personnages, et donné à Achille une sentimentalité qui lui manquait pour être compris de nos contemporains.
Je sauverai ta fille, et je ne souf&e pas Qu'on emprunte mon nom pour des assassinats.
Oui, puisqu'à cet oracle Agamemnon défère, Je saurai l'empêcher d'être un indigne père, Et ce sang innocent qu'il aura seul versé.
Il ne me convient pas d'en être éclaboussé I
Cependant, avouons-le, nous n'avons .plus l'état d'âme des spectateurs d'Euripide ; cette tragédie est trop simple, trop claire, et il nous est impos-
(i) Paul Souchon : Les Trois Iphigénies {Mercure de Fram III- 1904).
sible d'être profondément émus. J'aurais préféré que l'auteur s'écartât davantage de l'original, et créât une Iphigénie plus moderne, plus compliquée, plus près de nous. Etait-ce possible ? Le sacrifice d'Iphigénie est peut-être sublime, mais si inutile, contemplé de Paris au xx' siècle.
L'idée de sacrifice ne correspond plus à notre mentalité actuelle, et il est presque regrettable que Jean Moréas ait dépensé tant de talent à rajeunir, en tâchant de lui conserver son parfum héroïque, une pièce grecque, décidément exclusivement faite pour les Grecs (i).
« La tragédie est éternelle », dit M. Paul Souchon. Sans doute, mais pourquoi la Grèce auraitelle le monopole des choses tragiques ? N'y a-t-il
(i) Cependant, dématérialisé, transposé sentimentalement, ce sacrifice d'Iphigénie retrouve dans nos cœurs, une certaine perpétuité. Hélas 1 malgré nos beaux essais d'égoîsme, le sacrifice demeure la base de nos relations sociales. Et pour nous, ces sacrifices secrets, ignorés, ont la même importance que celui-là, tragique et héroïque, qui intéressa toute la Grèce.
Le peuple, très peu psychologue, aime ces spectacles, ces fêtes sanglantes : cela trompe, aux heures paisibles, son besoin de carnage.
Il y aurait, actuellement, au théâtre, comme un essai de résurrection du drame en vers, et je veux noter, que Jean Moréas prépare une tragédie moderne (siècle de Louis XIV), où il saura se libérer de l'exactitude et de la vérité historique.
Peut-être va-t-on s'apercevoir enfin I que le théâtre est autre chose qu'une cinématographie de la vie habituelle.
pas, dans notre histoire nationale^ matière à d'admirable tragédies ? La Renaissance, eo nous révélant les chefs-d'œuvre de l'antiquité, a £ût dévier trop brusquement notre littérature. N'y a-t-il pas un embryon de tragédie nationale dans les « Mystères » ; Dieu, la Vierge, le Démon, les Saints, et les Saintes : notre mythologie. Ce sont tou* jours les mêmes dieux et les mêmes déesses.
Voici la prière d'Iphigénie; même après celle de Racine, elle est belle, plus naïve et sans doute plus euripidienne. On l'appellera : « les Stances dlphigénie ».
Mon père, en ce moment, que n'ai-je Téloquence
De ce chanteur harmonieux Q)ii charmait les rochers ? Mais pour toute science,
Je n'ai que les pleurs de mes yeux.
Malgré moi j'ai senti ma force défaillante
Et j'approche de tes genoux Comme fait de l'autel la branche suppliante.
Hélas 1 que le soleil est doux 1 Laissez-moi vivre encore. Oh ! mon père, mon père !
Hé quoi I Déjà serait-ce assez ?
A peine florissante, irais-je sous la terre
Avec les pâles morts glacés !
Pour la première fois, c'est ma bouche enfantine
Qui t'a donné le plus doux nom '; Alors tu me pressais, père, sur ta poitrine
Sans songer au sort d'Ilion ; Alors tu me disais : Te verrai-je ma fille.
Dans la demeure d'un époux.
Heureuse et dans un rang digne de ta famille,
Vivre et briller aux yeux de tous ?
Et je te répondais : Q.u*un Dieu daigne m'entendre 1
Qpe je reçoive en mes foyers Mon père vieillissant et puissé-fe lui rendre
Sa peine et ses soins nourriciers 1 Tous ces tendres projets, ces paroles amies
N'ont point quitté mon souvenir ; Je m'en flatte encore ; mais toi tu les oublies
Et tu veux me faire mourir...
Tourne vers moi les yeux ; que sur ta fille tombe
Ton regard avec ton baiser.
Et puis je descendrai, mon père, dans la tombe
En ce gage me reposer (i).
Iphigénie fut jouée à Athènes, en novembre dernier, au théâtre Royal et au Stade. Ce fut une magnifique fête. Jean Moréas lui-même nous l'a décrite dans la Ga:(ette de France :
« Les musiciens, dissimulés derrière les feuillages, firent entendre le prélude de Gluck, et la représentation commença. Les premières paroles décidèrent de la victoire.
« J'avais craint, pour les costumes des acteurs, la violence du jour. Mais la lumière attique est magicienne. Ses vibrations répandent tout autour l'eurythmie. Et je dirai que l'ombre attique ellemême ne lui cède en rien. Lorsque, vers la fin
(i) Notons que Jean Moréas prépare aussi une nouvelle agédie, %Ajax, selon Euripide également. Des fragments en at déjà paru dans Vers et Prose, cette nouvelle Revue trilestrielle que dirige M. Paul Fort.
de la représentation cette ombre translucide envahit la piste, ses effets sur les couleurs et les plis des vêtements, furent aussi miraculeux.
« Silvain a été legrand acteur classique qu'il est toujours. Il n'y a plus à le louer. Madame Silvain se surpassa. C'est sous ses traits, avec sa voix, que les Athéniens rêveront, longtemps encore, Iphigénle, fille du Roi des rois. Boyer qui, dans le rôle du Veillard, avait déjà triomphé à Orange et à Paris, vient de trouver ici sa consécration. Les autres interprètes furent k l'avenant.
tt J'avouerai, sansrougir, que le bruit des applaudissements montait interminable vers l'azur du plus beau ciel de l'univers. Toute cette foule, le grand monde et le peuple, se précipita dans Taréne pour une dernière ovation. Les spectatrices baisèrent les mains de Madame Silvain. Et songez que les Athéniens ne sont pas tellement expansifs. »
Jean Moréas n'est pas seulement poète, il sait j aussi composer des proses, des proses aussi bien écrites, aussi savantes, dans leur simplicité appa- | rente, que ses vers. 1
-a simplicité, ce ne fut pourtant pas le but il visa, dans ce paradoxal Thé che^i Miranda, ' '■es Demoiselles Goubert, qu'il composa en colla- I ation avec Paul Adam. C'est, avec les Illun' 1 ioni d'Arthur Rimbaud, une des œuvres s curieuses du symbolisme. C'est un essai 1
peinture impressionniste verbale ; l'essai n'est pas vain.
En voici un court fragment :
« Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures ; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis.
« Au-dessus du sofa brodé de lames, dans un cadre d'or bruni un PAYSAGE : Perse stagne la mare, les joncs fluxueux où des engoulevents volitent la ceignent ; à gauche, des peupliers . que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la grivelure argentée de leurs ailes éployées, un vol tumultueux de grèbes. »
N'est-ce pas une vision bien notée?
En 1899, paraissait à la Bibliothèque de la Tlume l'Histoire de Jean de Paris, roi de France. Texte rajeuni par Jean Moréas. C'est un conte très agréable, où le roi de France et le roi d'Angleterre se disputent une belle princesse. Le roi Jean épouse là fille du roi d'Espagne en grand triomphe et honneur. Le récit garde toute la saveur des vieilles histoires : « Les deux amants se montrèrent fort joyeux d'être ensemble, et, durant la nuit, les beaux passe-temps allèrent leur train. Ainsi vous autres jeunes gens, quand vous pouvez tenir entre vos bras quelque belle per-
sonne que voas aimez bien, £>ieu la joie que vous en avez. »
Jean Moréas a publié, dans la C d'autres Contes de la vieille Franc ■ réunir en volume, à la librairie France. B a voulu nous montrer, ' que notre vieille littérature inconi des fabricants de contes et nouv était riche en beaux récits et en s de ces histoires qui s'écrivent lentei le peuple collabore, et qui sont signification de ses propres émoti' Jean Moréas nous les donne, ici plicité originale, traduites en un belle sobriété, sans daigner nou; cueillit, se cachant ainsi de sor savants le diront, et que le poète souder ensemble, deux de ces c faire qu'un, plus complet ainsi. Us cliercberont aussi les auteurs de ces histoires anonymes, et sans doute les trouveront-ib.
Les Feuillets, qui parurent en 1902, sont une sorte de carnet de voyage comme le Voyage «i (jrice, où le poète a noté aussi de plus lointains souvenirs, sur Leconte de Lisle, Verlaine, Mallarmé. Des paragraphes résument une joumét une heure, une minute : il &ut que le poète écri\ ce qu'il a vu.
ce A droite^ à gauche de TAvenue^ aux deux bouts^ le jour éclate et brûle^ probablement. »
Il s'est promené en sifflant une chanson d'autrefois ; il le dit, et dit quelle chanson.
Son mari en devînt jaloux, Q)ii la battait trois fois par jour.
(Cheminez, fillenes,
Cheminez toujours).
Qpi la battait trois fois par jour.
— Ami pourquoi me battez-vous ?
(Cheminez, fillettes, Cheminez toujours).
— Ami, pourquoi me battez-vous ?
Ne couchai-je pas avec vous ?
(Cheminez, fillettes, Cheminez toujours).
Ne couchai-je pas avec vous, Et le jour avec mes amours ?
(Cheminez, fillettes,
Cheminez toujours).
Il vient de lire et de découvrir Diderot. « Je conseille, dit-il, aux jeunes gens qui veulent écrire aujourd'hui de cultiver Diderot, surtout celui des Lettres de M"' Voland ».
C'est un sage conseil. Beaucoup ignorent Diderot (il est impossible d'avoir tout lu). Les encyclopédies nous ont résumé l'œuvre des écrivains en quelques lignes : opinion qui circule et
plus vraie que la vérité inconnue. Cest même le métier que je fais ici : ce doit être une sorte de sacrilège. Ma seule excuse est de donner à quelques-uns qui l'ignorent, le désir de pénétrer dans le Parc que je leur décris^ et d'y cueillir quelques vers.
Jean Moréas est successif: sa pensée jette ses souvenirs comme les vagues leurs épaves.
ce Je suis^ à Florence, aux Cascines, en phaéton. Regardez passer cette noble Dame ! Elle est belle et hardie comme une héroïne de ser S.
Roccaccio. Savez- vous que si Ton me trouve cette nuit, à sa porte, percé de coups, je ne l'aurai pas volé ? » Cest un triptyque.
Quelques-uns voudront dans cette œuvre du poète voir son image reflétée comme, en un lac, les peupliers de la rive. D'autres se chercheront dans ce miroir, car, c'est le but des lectures : se trouver ; et peut-être un poème n'est-il réellement émotionnant qu'autant qu'il semble qu'on vient de le composer soi-même.
Encore inachevée, l'œuvre de Jean Moréas est belle : il est sans doute un des premiers, sinon le premier de nos poètes. Souhaitons qu'il ajoute encore beaucoup d'autres œuvres à celles qui le rendirent célèbre d'une célébrité discrète.
Et peut-être que la gloire éclatante le décevrait comme le reste^ comme cet orage auquel il ouvrit
un jour sa fenëtie. Jean Moréas est un sage : il est celui qui, n'attendant rien de personne, ne cherche son bonheur qu'en lui-même.
Jbak de Gourhont.