OPINIONS
De M. Anatole France :
A propos du Pèlerin passionné.
Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien ; j'en doute un peu ; mais, certes, nous pensons beaucoup ou du moins nous pensons à beaucoup de choses et nous faisons un horrible gâchis de mots. M. Jean Moréas, qui est philologue et curieux de langage, n'invente pas un grand nombre de termes ; mais il en restaure beaucoup, en sorte que ses vers, pleins de vocables pris dans les vieux auteurs, ressemblent à la maison gallo-romaine de Garnier, où l'on voyait des fûts de colonnes antiques et des débris d'architraves. Il en résulte un ensemble amusant, mais bizarre et confus. Paul Verlaine Ta appelé :
Routier de l'époque insigne,
Violant des villanelles.
Et il est vrai qu'il est de l'époque i semble toujours habillé d'un pourpoint lui ferai une autre querelle. Il est obscu bien qu'il n'est pas obscur naturellem suite, au contraire, il met la main sur li sur l'image nette, sur la forme précise.
est obscur. Il l'est parce qu'il veut l'être ; c'est que son esthétique le veut. Au relatif; pour un symboliste, il est limpid Mais ne vous y trompez pas : avec to et tous les travers de son école, il esi poète ; il a un tour à lui, un style, un gi de voir et de sentir. Ça et là, il est exqui exemple, dans le petit poème que voici, fort bien de lui-même. Il faut seulement que Coulomb était, dans l'ancienne lan^ pigeon, et qu'il est resté dans le parler que d'un usage assez rare. Voici :
Qhs fîudra-t-il i ce cœnr qui s'obiiir C(EUT sans souci ah 1 qui le ferait bat II lui faudrait la reine CWopilre, Il lui faudrait Hélie ou Mélusjnc, E< Mlle-U nommée Mab, et celle Qpe le Soudan emporte en sa nacelle,
(i) Le TittriH ^auiamij. Vanier 1G91, page 121
■ A tout prendre, disait M. Anatole France, 1c symbolistes sont plutAt des retours aux usages ai qu'ils comptent dans un vers de cinq pieds, n quatre syllabes, comme on faisait autrefois. •
M, Anatole France fit cette critique, d'apris l'éditeur Vanier lui avait confiées pour faire soi même M. Morias avait écrit cette variante, que toutes les éditions du "PiUrin paiiûmni :
Et ctlU-là nommét Aglaure, et ut\
Mais, c'est seulement parce que celle-U nom défi un autre poème.
Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit Verlaine, est gentiment violé. Pour le surplus, je vous renvoie au Pèlerin passionné. On y trouve des pièces plus originales pour le tour et pour l'image dont, à vrai dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers sans glose, commentaire et lexique.
Car, en définitive, M. Jean Moréas est plutôt un auteur difficile. Du moins il n'est point banal, cet Athénien mignard, épris d'archaïsmes et de nouveautés, qui combine étrangement dans ses vers le pédantisme élégant de la Renaissance, le joli mauvais goût du style rocaille et le vague inquiétant de la poésie décadente. On dit qu'il va, par le pays latin, suivi de cinquante poètes, ses disciples. Je n'en suis pas surpris. Il a, pour les attacher à son école, le savoir d'un vieil humaniste, un esprit subtil, le goût des belles et longues disputes et des combats d'esprit. Et si certaines parties restent nuageuses dans son enseignement comme dans son œuvre, ces obscurités ne sont pas pour éloigner de lui une jeunesse avide d'esotérisme, qui, en art comme en science et en morale, écoute les mystes et les mages et se voue aux arcanes.
(La Vie littéraire, 4* série. Caïman Lévy, 1892).
De M. Maurice Barrés :
Jean Moréas , symboliste.
Jusqu'à cette heure « le symbolisme » a donné, il faut l'avouer, de maigres résultats. Il a permis à quelques critiques mal dégrossis de se donner des airs, en bafouant la nouvelle manière, d'écrire eux-mêmes comme Voltaire...
A mon avis, le Pèlerin passionné, que vien^ de
kW-
publier M. Jean Moréas, est ce chef-d'oeu' sence mettait à la gêne ceux qui, ayant de pour le moDde « symboliste », ne savait s'en expliquer avec les personnes prévenu Voilà bien le livre réclamé par tous les librairie, et où ils trouveront poussés au 1 caractères, défauts et qualités de l'école.
On comprend en quel sens je dis ici cbi ne s'agit pas de ces ouvrages que l'Etat br inscrit dans les programmes de l'Universit et de la Comédie Française, subventionné Non I mais voici une œuvre exécutée ap efforts, conforme k la conception de son ol priée aux besoins intellectuels d'un gr< jour grossissant, et telle enBn qu'elle pou modèle à d'autres compagnons...
L'Univers est une fresque que nous com un génie plus ou moins facile de décor< Moréas pour son Agnès ou sa Galatée, ei mythologie ou à l'histoire des personnages souci de ce qu'on désigne du nom médîoi (vérité des historiens ou des réalistes), m cupe uniquement de cette vérité supérieu beauté. C'est l'esthétique de Gœthe dis Philemon et ma Baucis n'ont aucun raf célèbre couple et avec la tradition qu'il donné ces noms à mes deux époux uniqi
r leur caractère, comme ce sont des situations semblables, la ressemblan
iffet heureux. »
:ver le caractère de ses pensées, lei un effet heureux, voilà bien tout
jmer quoi que ce soit, il faut le trai
substance poétique, et c*est pour n'y avoir jamais failli que celui qui a écrit le Pèlerin passionné est un artiste...
C'est que ce poète grammairien possède un goût jamais en défaut. Et pour ma part, quand je ne serais pas touché de ce qu'il y a de volonté dans cet art, et quand je répugnerais à l'archaïsme, je ne pourrais m'empêcher de chérir Jean Moréas pour la faculté, qu'il pousse à un degré prodigieux, d'éliminer tout ce qui est vulgaire, pâteux, dissonant, et d'ordonner des mots métalliques et colorés, des images brèves et intéressantes, avec la sûreté d'un sauvage assemblant les pierres de ses colliers de dans«.
Je dis ff sauvage » parce que, dans son travail dernier, l'artiste qui trie, pour en faire un tout vivant, des beautés amassées, ne peut se décider que par une illumination de l'instinct où la réflexion seule serait insuffisante. Le don par quoi Moréas imagine des rythmes nouveaux et distribue sur son sujet des nuances pittoresques qui nous eussent échappé, est tout indépendant des esthétiques dont il le fortifie.
(Figaro^ 26 décembre 1890).
De M* Paul Souday :
Les Stances de Jean Moréas.
Ce n'est pas seulement la forme qui est classique chez Moréas, mais la philosophie. Il pense comme ces sages de la Grèce, qui prêchaient l'équilibre et la modération de la pensée, l'horreur des sentiments excessifs, la vanité de l'optimisme sans nuances et du pessimisme absolu. Tout passe,
Et comme U bonheur s'envole l'infortune.
La douleur même et la désolation soni fiubles :
Rompant soudain I« deuil de ces jouis pluv; Sni les grands nianilrinieis qui perdent leui Sui l'eau, sur le tiidif parterre, et dans mes Tu verses ta douceur, pUe soleil d'automne.
Soleil, que nous yeui-tu ? Litisse tomber U 1 Qjie la feuille pourrisse et que le vent l'emp Laisse l'eau s'assombrir, laisse-moi ma doule Qjii nourrit la pensée et qui fait l'iUne forte.
Ici Moréas s'élève à une austérité sto'ic pelle Vigny. Car il comprend tout, est a sentir et ne méprise rien lant que l'étroi esprits tout d'une pièce. 11 eslime qu'il n' nité dans l'univers, que le monisme est bare, et il reste fidèle à l'essence du polyi ancêtres grecs, qui n'est pas de croire à dieux, mais à l'irréductible et propice div gories de la nature qu'ils personnifient. I la nature, est pour lui essentiellement multiforme.
Nuages qu'un beau joarl pris
Au.dessus de ces champs de jeune blé
Vous qui m'apparaissez sur 1'
Semblables aux voiliers sur le calme des mer
Vous qai devez bientôt, ayant U sombre faci De l'orage procbiin, passer sous le ciel bas, Mon ccear vous accompagne, A coureun de 1' Mon coeur qui vous ressemble el qu'on ne ci
Vraiment, voilà de la plus noble et de I vante poésie. Par l'ampleur de leur harm
rite du style, l'élévation du sentiment philosophique, ces vers sont égaux à ceux des plus grands maîtres. (Le Temps, ao Avril 1900),
De M. Emil* Fignet :
(A propos d'Iphigénie.)
L'Odéon « a eu l'honneur », car c'en est un, de nous donner jeudi une tragédie d'Euripide, Iphigénie à Aulh, non pas adaptée, et l'on sait que les adaptations ne sont presque toujours que des altérations déplorables, non pas induite non plus, mais librement tournée en français, comme Piaule disait que ses comédies étaient tournées du grec en latin, par le bon et lin ouvrier en vers M. Jean Moréas.
M. Jean Moréas a suivi pas à pas, très respectueusement, Euripide, se bornant à l'abréger un peu quand évidemment il est trop long pour notre goût et à adoucir ce qu'il y a de temps en temps chez lui de rhétorique sophistique, un peu désobligeante pour notre tour d'esprit. Voilà tout ce qu'il s'est permis en fait de remaniement, voulant, avant tout, que nous ayons la sensation d'Euripide même, d'une tragédie grecque et vraiment grecque dans sa simplicité, dans sa familiarité saine et forte, dans sa nudité élégante. Ce qu'il fallait trouver, c'était le style propre, le style précisément adapté à ce genre de poème. Il me semble que M. Moréas, sauf quelques détails dont mention viendra en son lieu, l'a absolument bien attrapé. Ses antécédents, si je puis m'exprimer ainsi. L'ont excellemment servi, M. Moréas, qui fut symboliste et vers-llbriste en sa jeunesse et qui même fut le Joachim du Bellay de cette insurrection
littéraire, revint, comme on sait, bnisqui sicisme et m£me, avec la fougue de:
t'archéo-classicisme. Et ce fut la « •M. Moréas », comme disent les uds, c trahison de M. Moréas », comme diseï quoi qu'il en puisse être pensé, M. Mo:
dévot de Ronsard, de Belleau, de Balf, de Racan, considérant, avec pleine rai que les classiques du dix-septiéme siéci ingrats, mais les fils, les héritiers irres| les héritiers des classiques de la Pléiade.
De ses promenades pieuses et de ses d ges aux régions bornées par les di M. Moréas agardé quelque chose et ce q sèment pourtrËs bien traduire Euripide avec la naïveté savoureuse d'un Garnier chrétien et pour moi, qui ai commencé | je croyais souvent le relire en écoutan M. Jean Moréas...
M. Moréas a le sens du rythme appro] et le sens du mouvement.
(Propos a
(Paris, Société d'imprimerie et de libi
De H. André Clisoiaeix :
Euripide et M. Jean Moréi
Comme autrefois Jean Racine, le poèl qu'enchante la belle antiquité, a port^ française la tragique légende d'Iphigér d'Orange, l'adaptation qu'il a faite d'I l'été dernier, fort ému les spectateurs, ei tous que les vers du poète faisaient revi\
l'antique tragédie. A Paris, une représentation unique renouvelait, à la fin de l'automne, quelque chose de cette fête athénienne. Voici qu'aujourd'hui M. Jean Moréas publie son ouvrage en librairie et fait tout le monde juge de l'harmonieux effort de son esprit. C'est une heureuse date que cette Iphigénie, à la fois pour M. Jean Moréas et pour Euripide. M. Jean Moréas n*a pas été toujours, durant son eiistence de lettré,' l'écrivain sobre, simple et esact qa'Iphigénie fait paraître : il a ronsardisé jadis avec délices et avec excès. Devenu classique par conscience et par choix, il sait se plaire â Racine et à Lamartine; il a le culte du langage nu et précis ; et il a donné dans sa récente tragédie la mesure de son goût et de sa science. Quant à Euripide, il n'avait eu, depuis plus de deux mille ans, que de rares occasions de se produire en public; il restait familier au seul nombre de ceux qui aiment les langues antiques; et la seule clientèle promise à sa renommée était celle, devenue rare, des écoliers qui apprennent le grec. M. Jean Moréas lui a rendu la jeunesse...
Etait-Il possible de mettre à la scène une Iphigénie qui fût antique sans avoir la sécheresse et la gaucherie d'une traduction, et qui fût poétique sans être inlidèle i* C'était un rare dessein que d'évoquer la tragédie ancienne, moins dans sa lettre que dans sou esprit, de restituer non les mots, mais l'ensemble, la couleur vraie du drame, son mouvement et sa beauté. Il y fallait l'étude minutieuse du texte ; il y fallait surtout la compréhension profonde du drame et une sympathie capable de le recréer. C'était bien là un ouvrage de poète. Et rni poète y a réussi. La tragédie de M. Jean Moréas a cette originalité, qu'elle suit fidèlement la tragédie dturipide et qu'elle demeure cependant l'œuvre personnelle de M. J. Moréas...
La langue très sobre dont il se sert a singulièrement facilité son dessein. Elle lui a permis d'exprimer ce qu'il y a de familier dans Euripide, même aux heures pathétiques. Rien n'est plus simple que l'arrivée de Cl3rtemnestre et d'Iphigénie descendant, de leurs chars et donnant des ordres à leurs servantes ; rien n'est plus cru que la tirade où Clytemnestre reproche à Agamemnon le meurtre de sa fille, et rien n'est plus uni comme langage que le discours où Iphigénie, dans un élan i inattendu et comme par un caprice généreux de sa nature, accepte sa mort comme un sacrifice volontaire.
Le langage clair et attique de M. Jean Moréas reproduit à souhait les vers nets et souples, tantôt brefs, saccadés et comme secoués de colère, tantôt agiles et jolis, toujours courants et animés d'Euripide. Il est à souhaiter que M. Jean Moréas fasse pour d'autres tragédies, ce qu'il a fait pour Iphigénie, \
(Les Débats, 7 Février 1904.) '
De M. Paul Souchon :
Les trois Iphigénies.
Les transformations que M. Jean Moréas a fait subir à la pièce d'Euripide peuvent se ramener à deux ordres | d'idées : les transformations morales et les transforifht^j tions poétiques. ^^N
Parmi les transformations morales, il me faut citer tout d'abord l'introduction discrète de quelques notions modernes, inconnues au temps d'Homère comme au temps d'Euripide, et qui contribuent, sans en avoir l'air, à rapprocher de nous les personnages qui les expriment. C'est ainsi qu* Agamemnon (se. iv, acte I)
fait intervenir dans sa décision les droits de la nature sur lesquels PAgamemnon d'Euripide est muet :
Les droits 'de la nature enfin se révoltant M'ont dessillé la vue et j'ai connu mon crime.
... Il y a quelque chose de plus, dans VIphigénie de M. Jean Moréas, quelque chose de tendre et de contenu qui n*est pas Tamour racinien, mais qui le fait pressentir :
IPHI6ÉNIE
Vois ce jeune guerrier entouré de soldats ; Qpel est-il, ô ma mère ? Il porte ici ses pas.
CLTTEMNBSTRB
C'est le divin héros qui, par le mariage, Devait s'unir à toi sur ce triste rivage.
IPBIGiNIE
Qpoi, malheureuse ! Hélas I Qjie je quitte ces lieux Et que je me dérobe, ô ma mère, 4 ses yeux.
CLTTEMNBSTRB
' Non, reste, mon enfant, touché de ta misère, Il veut te secourir contre ton propre père.