‹ Jean Nicolet et le Canada de son tempsChapitre 14 sur 14 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

BPII^OOUE

Mariage de la fille de Nicolet.— Mariage de sa veuve-r* Inventaire des meubles, de la garde-robe, de la bibliothèque de Nicolet.*— Souvenir de Nicolet au Canada.

ous avons vu que Nicolet se voyant à la veille de périr, pensa à sa femme et à sa

fille et les recommanda chaleureusement à M.

de Chavigny. Cette fille était son senl enfant ; il avait en anssi nn garçon, mais il était mort aussitôt après sa naissance.

M. de Chavigny était nn des personnages

importants de la colonie : il fut nommé en 1648 membre du Conseil de Québec. On ne peut douter qu'il ne se soit conformé aux

dernières volontés de son ami, et qu'il n'ait pris la mère et la fille sous sa protection.

Ce n'est pas lui, cependant, qui fut nommé tuteur de l'enfant, mais son oncle^ Pierre Nicolet Maigueiite Nicolet n'avait que quelques mois, à la mort de son père : elle

reçut une excellente éducation aux Ursu-

lines (0, devint une jeune fille très disting^uée, et épousa, à Vâge de quatorze ans, un jeune homme qui appartenait à Pune des premières familles du pays, Jean-Baptiste Le Gardeur de Repentigny, " dont le ûls, Augustin Le Gardeur de Courtemanche, officier dans les troupes, se distingua, dit M. Suite, par de longs et utiles services dans l'ouest, fut un digne contemporain de Nicolas Perrot, de même qu'un honorable rejeton de son grand-père Nicolet"

Marguerite Couillard, veuve de Jean Nicolet, n-avait que seize ans, à la mort de son mari. Elle épousa en secondes noces, quatre ans plus tard, un honnête cito\ eii de Québec, Nicolas Macard, que Ton appelait communément Champagne, parce qu'il était natif de Mareuille-sur-Aï, en Champagne. Le mariage fut célébré "à cinq heures du matin," le I2 novembre 1646, par le P. Vimont, ce vieil ami de Nicolet, qui écrivit sur sa vie des pages si sympathiques. Il fut invité aux noces, mais s'excusa de n^y pas aller :

" Le P. Vimont, dit le Journal des Jésuites, se délivre de Timportunité d'aller aux noces, et fait en sorte qu'on envoie de la noce quelque chose à la maison (s).^^

(i) Les Ursulines de Québec^ 1. 1, p. 141* (3) Journal desjés^t p. 70.

Le contrat de mariage avait été passé uu mois auparavant, le xz octobre ; et le gouverneur de la colonie, M. de Montmagny, voulut y assister lui-même, afin de donner une marque spéciale d'estime à celle dont le premier mari avait rendu tant de services à la Nouvelle- France. A la suite de sa signature, on trouve celles de René et Louis Maheu, cousins de la future épouse, Louis Couillard, son frère, Marie Renouard, épouse de Robert Giffard, Pierre de Launay, commis, Jean Gagnon, prêtre, Gilles Nicolet, prêtre, René RobinccUi, ecuycr, Nicolas Fromage, sieur de Trois- Monts et Jacques De la Ville.

Marguerite Couillaid survécul longtemps à son premier mari, et ne mourut qu'en 1725, après avoir donné à Nicolas Macard dit Champagne une nombreuse postérité.

Nicolet lui avait laissé sa part de la propriété qu'il possédait, sur le coteau Sainte- Geneviève, conjuiiitement avec son beau-frère Olivier Le Tardif, " cent-soixante arpents de terre en bois sur pied," qui leur avaient été concédés par M. de IMontmagny le 23 mai 1637. C'est sur cette propriété, traversée par le chemin Sainte-Foye, que s'élève aujourd'hui le monument des Braves de 1760. Le ruisseau

de Belleborne, qui arrose cette propriété, rappelle le souvenir de Nicolet.

Elle était voisine de celle de Jean Bourdon, et CCS deux braves Xonuauds, tous deux si Canadiens de cœur, out dû avoir bien des rapports ensemble. Chose singulière, cependant, nous n'avons trouvé leurs noms réunis, dans les actes officiels, que dans une seule occasion : au mois d'août 1638, ils assistent tous deux comme témoins à la prise de possession de Pile Jçsus par les Jésuites, représentés par Nicolas Trevet, sieur de Irongue- Joue. Les Jésuites sont mis en possession par M. de Montmagn)' ; et l'acte qui constate cette prise de possession, fait au fort des Trois- Rivières," porte les signatures de Nicolet et de Bourdon ij).

Quelques jours après la mort de Nicolet, le 12 novembre 1642, on procéda, aux Trois^ Rivières, par ordre de 2^1. des Rochers, commandant du fort, à l'inventaire de ses meubles (2). £n descendant à Québec pour y

(1) Mss de Jacqaes Viger.

(2) Inventaire des meubles de Nicolet, fait aux Ttoia-Rivières le 12 novembre 1642, en présence de François Marguerie et Joseph de Beaune, suivant commandement de M. des Rochers, capitaine du die Fort, par André Crohine, caporal et ch.rurgien, et Jean de Lespinièrcs aussi caporal.

remplacer temporairement son beau-frère Le Tardif, Nicolet n'avait apporté avec lui, en effet, que sa garde-robe ; et il en fut fait aussi un inventaire dans le magasin de Québec, le 27 novembre.

Les deux documents se complètent l'un l'autre, et nous font connaître ce qu'était un modeste intérieur canadien, dans ces temps héroïques de notre histoire. Comme il fallait alors, mais aussi comme on savait alors se contenter de peu i Un lit, quelques chaises de bois, quelques ustensiles indispensables de cuisine et de ménage, beaucoup d'insiruments de chasse et de pêche, plusieurs objets ayant trait à la navigation, des bahuts et des coffres couverts de cuir, garnis de clous et munis de serrures, qui accompagnaient sans doute le voyageur dans ses longues courses : voilà quel était à peu près tout le mobilier de Nicolet.

La garde-robe, sans être riche, était assez bien montée : on est surpris, par exemple, d'y trouver pas moins de quatorze chemises, trente-deux- serviettes, deux douzaines de rabats ; et cela nous rappelle un passage assez piquant de M. de Vogiié dans sa belle étude sur Le Procès du maréc/ial Ney :

" On a relevé, dit-il, le procès-verbal

d'inventaire des effets qui garnissaient le portemanteau du prince de la Moskowa; je le recommande aux curieux qui voudraient savoir de quoi se composait la garde-robe crun maréchal de France en 1815 . Ils seront peut-être surpris d'y trouver douze gilets de flanelle ; chose toute si m pie sans doute ; mais on ne se figurait pas le brave des braves avec autant de gilets de flanelle. Oh ! le document ! (i) "

Tout ce que Pou peut conclure— et c^est à la louange de Nicolet— de la présence de

certains objets, dont quelques-uns en bonne quantité, dans sa garde-robe, c^est qu4l était soigneux de sa personne, et tenait à faire

honneur à sa position comme commis de la Compagnie de la Nouvelle-France. Exposé à être en contact journali er avec les marchands

CL les hommes d^affaires, il devait être bien mis, rangé, correct dans sa tenue.

Ces souliers de maroquin noir, ces hautsde-chausses de serge de Pécamp, ces pourpoints de futaine doublés de toile, cette casaque de drap de Berry avec des boutons, ces larges rabats, ces bonnets de drap gris ou noir : tout

(i) RevHe des Deux*M(mdes du 15 janvier 1893, p. 457.

cela, c^est bien le costume de Tépoque, tel que le portait Chainplain, par exemple (^).

Il y a dans la garde-robe de Nicolet un chapeau de castor gfami d^un cordon d'argent

et d*nne plume blanche, ainsi qu'un bonnet de drap écarlate pnsscmenté d'argent : c'était sans doute sa coi£Eure dans les occasions un

peu bulenaelles.

On y trouve aussi " un petit baril à mettre

des senteurs, deux calumets de pierre rouge avec une boîte à petun de cuivre émaiiié, un étui à barbier de beau Touge avec huit rasoirs, quatre peignes, deux relève-moustache, une paire de ciseaux et un bassin de cuivre, des couteaux avec leurs gaines, un écritoire d'ivoire, des gants de laine, des pantoufles." Tous ces détails nous révèlent, pour ainsi dire, la physionomie de Nicolet et quelques-unes de ses habitudes domestiques.

Dans son modeste logis^ avec le peu que

la Providence lui avait donné, il était heureux, parce que ses désirs n'allaient pas au delà de Phonnête médiocrité que vante le poète :

(i) Voir le portrait de Champlain au commencement de ses Œum-es, pubUées à Québec» en 1870, par M. Laverdière, sous le patronage de l'Université Laval.

(iS)

Anream qaisqalsniediocritAteai Diligit, tntos caxet obsoled Sordibiu ttcd, carat Invide&dft 8obriii8aalft(x)

Ce qui semble particulièrement intéressant dans ^inventaire que nous avons sous les

yeux, c'est le catalogue des livres que possédait Nicolet : nous le donnons ici tout entier :

•* Ung livre intitulé L'inventaire des sciences. — La découverte des Portugais aux Indes Occidentales. — ^Le recueil des gazettes de Pannée 1634.— L'art de naviguer. — Le recueil des gazettes de l'année 1635. — Ung livre pour tirer Pépée. — Les métamorphoses d'Ovide mises en vers. — Une relation de la Nouvelle- France de l'année 1637. — Le tableau des passions vivantes, — L'histoire de sainte Ursule. — Les méditations sur la vie de Jésus-Christ. — Le Secrétaire de la Cour. — L*horloge de dévotion. — L'adresse pour vivre selon Dieu. — Les éléments de logique. — Les saints devoirs de la vie dévote. — L'histoire de Portugal. — Ung petit livre couvert de sattain intitulé le rituel de la messe. — ^La vie du Sauveur du monde. — ^Deux livres de musique. — L'histoire des Indes Occidentales. — Une vie des Saints,

(t) Horace, livre U, ode VII.

iti-fôKo. — Une liasse de cinq autres livres

vieux U)."

Voilà la bibliothèque d*un honnête Canadien, dans la première moitié du dix-septième siècle. Composée en grande partie d'ouvrages sérieux et de livres de piété, elle nous peint . Nicolet au naturel et nous fait lire, pour ainsi dire, dans son âme. Que de fois, sans doute, il aura feuilleté ces livres, peu nombreux, mais presque tous utiles ! Que de fois il leur aura demandé, au milieu des ennuis inévitables de la vie des bois, une distraction, une douce consolation, aimant peut-être alors de préfé* rence à tout autre un bon livre de piété, car c'est surtout de ces livres que Ton peut dire : Adversis perjugium ac solatium prœbent^ délectant domt^ non tmpediunt foris^ pernodani nobiscum^ Peregrinantur^ rusticantur (2),

Détail touchant à noter : ce volume in-

folio de la l le des Saints que nous avons indiqué comme appartenant à la bibliothèque de Nicolet, ce n'est pas aux Trois-Rivières

(1) Mémolte des livres tnmyés an logis «le Jesti Nioolet aiu TralB-IUviâres, 12 tiovemtn<e i64a.'~-Noi]s devons une copie de oe mémoixe et de tout l'inventsûe à labienveUlanœ de notre distingué c6Uègne de la Société Royale, Itf. Jos.*Bâniond Roy.

(2) CiGénm, Fro AfMâpoM, VII.

qu'il fut trouvé, mais à Québec, dans sa garderobe. Il avait évidemment apporté ce volume avec lui, pour y faire chaque jour, autant que possible, une lecture de piété réconfortante. Voilà comment les chrétiens du dix-septième siècle, les simples laïques, les hommes employés aux fonctions les plus distrayantes et les plus matérielles, entendaient et pratiquaient la religion.

A cette petite bibliothèque dont nous avons donné le catalogue, et qui ornait sans doute quelque pan de muraille, ajoutons ^^une luuetie à longue vue, une montre dMiorloge garnie de ses rouages, quatre images représentant les qnatre saisons de la nature, quatre cartes de géographie, un tableau de la Vierge (i) ^t l'on aura une idée de l'intérieur du modeste logis de Nicolet aux Trois- Rivières.

La rivière qui coule au nord de l'île Jésus, une des trois branches par lesquelles

l'Ottawa se jette dans le Saint-Laurent, s'appelait autrefois rivière Saint-Jean : on l'avait

(i) Mémoire ci*dessus.

ainsi nommée en Pbonneur de Jean Nicolet (i)* Le nom a disparu aujourd'hui.

Le ruisseau de Bellebornei sur le coteau Sainte-Geneviève, est ainsi appelé, comme

nous Pavons vu, du surnom de Nicolet, et rappelle, par conséquent, son souvenir.

Mais il y a mieux que tout cela pour la

mémoire de notre brave Normand. Presque en face des Trois-Rivières, dont il a vu les débuts et où il a vécu plusieurs années, se décharge dans le lac Saint-Pierre une magnifique rivière appelée Nicolet. Elle porte ce nom en dépit de trois tentatives de lui en donner un autre. Champlain Pavait d'abord appelée rivière du Pont, en l'honneur de M.

de Pont-Gravé (2). Plus tard, les fonctionnaires civils, toujours empressés à manier l'encensoir, essayèrent de lui imposer les noms de deux personnages qui furent successivement seigneurs de Pendroit, MM. de Laubia et Cressé, Les Trifluviens persistèrent à lui donner le nom de celui qu'ils regardent avec raison comme Pun des citoyens-fondateurs de leur ville, et le nom de Nicolet a prévalu.

Touchante association de souvenirs : deux

(1) Fel, dêsjés., 1637, p. 75.

(2) Œuvres de Champlain^ p. 328*

autres petites riviètes, voisines de la rivière

Nicolet, portent fièrement les noms de Marguerie et de Godefroy, qui furent, les amis de cœur de Jean Nicolet Ces trois rivières, par

leur doux murmure, redisent saus cesse la gloire et les mérites de trois braves Normands, qui ont honoré la patrie canadienne: leurs voix semblent s'unir pour chanter le même poème, un hymne à la fois religieux et patriotique.

La rivière Nicolet traverse un magnifique village, auquel elle a donné son nom ; et ce village lui-même, oh s'élève un grand collège, l'une des premières institutions du pays (i), est devenu il y a quelques années le siège d'un évêque et le chef-lieu d'un riche diocèse C^) : collège et diocèse portent également le nom de Nicolet.

Le village de Nicolet respire Taisance, la fraîcheur, la gaieté: c'est un de nos beaux

paysages canadiens. L'été surtout, lorsque les grands ormes qui bordent la rivière ont revêtu leur feuillage, et que cette rivière elle-même, aux eaux vives et limpides, est sillonnée

(i) TJalma maier d'un de nos principaux lilstodens, M. l*abbé Ferland, cité plnsietu» fois dan» cet oavrage.

(a) Le diocèse de Nicolet a été érigé le lo juinet X885.

d'embarcations; lorsque la longue avenue, garnie de pins séculaires, qui conduit au

collège, dessine ses voûtes gracieuses, et que les bosquets estompent leurs formes élégautes et variées sur le tapis vert des prairies on sur les murs des édifices ; lorsque les parterres étalent devant les maisons leurs riches couleurs, le séjour de Nicolet est tout-Â-fait charmant Pour nous, nous aimons à nous rappeler ce joli village dans une circonstance mémorable, celle de Pinstallation du premier évêque (0. Le soleil était brillant, le temps délicieux. Des milliers de personnes accourues de toutes parts pour la cérémonie, se croisaient en tous sens dans ces avenues, au milieu de ces bosquets, dans ces rues toutes pavoisées, et ornées d'arcs de triomphe. Au-dessus des édifices, une infinité de drapeaux flottaient au vent ; leurs vives couleurs tranchaient bien sur les blanches maisons et sur le feuillage des arbres. L'air vibrait de sons harmonieux ; et le soir une brillante illumination rayonnait partout; le village était couronné d^une auréole de feu. Le spectacle était vraiment féerique, et la scène digne de l'événement que

(x) Mgr Elphège Gravel, premier èvêque de Nicolet, piit solennellemeiit possession de son siège épiiscopal le Jour delà Saint-Louis, 35 août 1885.

— zSo —

Ton y venait célébrer de toutes les parties du

pays.

Mais au-dessus de tout cela» il nous semblait voir planer la douce et sympathique fi^^ure de Nicolet, dont nous avions appris depuis longtemps à estimer les mérites, la gloire et les vertus. Nous étions heureux pour sa mémoire de la voir attachée et confiée, pour ainsi dire, à un endroit aussi enchanteur, aussi brillant d'avenir ; et nous félicitions en même temps l'évêque, le diocèse, le collège, le village de porter un nom si pur et si glorieux.

Page 1