‹ Jean Nicolet et le Canada de son tempsChapitre 2 sur 14 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PAYS NATAI, DE NICOLET.— SA FAMILLE.— SON DiiPART POUR LE CANADA

Le Cotentiii. — ^Les îles anglo-normandes.— La Manche. —

Cherbourg. — Naissance de Nicolet. — Les Religieux,

dans le Cotentin. — Intérieur d'une famille, en Basse Normandie. — De Cherbourg à Paris, — Vocation de Nicolet pour le Canada. — Son départ.

E toutes les régions de la France, si riches, en général, si diverses d*aspect, si variées dans leurs productions, la péninsule du Cotentin/ pays natal de Jean Nicolet, n'est pas une des moins intéressantes. Au point de vue

(i) De Coutances, l'aneiesne Comtantia, dont on a Hait Contantin, pnis Cotentin.

purement géographique, d'abord, quoi de plus curieux que cette pointe de terre qui s'avance très loin dans la Manche, comme pour porter un audacieux défi à Albion, ou, si Pon aime mieux, comme pour lui tendre la main ? Tout à côté du Cotentin, si près même qu'elles semblent des morceaux détachés récemment de la terre ferme surgissent les îles anglo-normandes. On croirait tout naturellement qu^elles font partie de la Normandie : elles appartiennent à r Angleterre ; c'est un débris de l'ancien duché de Normandie,"<*> c'est un reste de Tancienne possession du pays de nos ancêtres par les Anglais^). Etrange anomalie, sans ' doute ; moins étrange, pourtant, que celle qu'on laissa subsister jusque vers le milieu du dix-huitième siècle en tête de tous les traités anglo-français, où les souverains d'Angleterre continuaient, en dépit des faits accomplis, à

(i) "Elles n'en ont été détachées, nous le savons,

qu'à une période récente de l'histoire de la Terre." (Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle^la Tare et les hommes^ t* V, p. 651).

(a) Malte-Brun, Géographie universelle ^ t. II, p. 534.

(3) Siméon I,uce, La 'France] pendant la guerre de Cent' Ans ^ p. 4.

s'intituler ^'rois de la Graîide-Bretagnei de

France et d'Irlande

I^e bras de mer qui sépare la Prauce de PAngleterre ne s'appelle là Manche que suf

les cartes françaises ; pour les Anglais, c'est VEnglisk Channely c'est leur canal, à eux, cV.^t leur propriété ; et les îles du Cotentin dont nous venons de parler, ce sont les îles du Canal, Ckannel Islands : toujours le souvenir de Pancieu duché de Normandie, qui fut longtemps uni à la couronne d'Angleterre, après la conquête de ce pays par les Normands.

Philippe-Auguste le fit rentrer dans le domaine de France ; mais l'archipel resta aux Anglais : Les souverains de la Or iude-Brctainic, dit M. Reclus, ne possèdent pas les îles du Canal à titre de rois, mais en leur qualité prétendue de ducs de Nonr.andie."

Sous la suzeraineté, sous l'autorité pure-

(i) I/. Wisener, Le Régent^ l'abbé Dubois et ies Anglais^ p. VI, et 4X1.

Les divers traités avec rÂngleterre sont toujours eu double,un instrument latin pour la couronne d'Angleterre, un instrument français pour celle de France. Il est juste de dire que c*est dans l'instrument latin seul que le souverain an«flais s'intitule roi de France: Magnœ Britannia, Frauciu ci Hibciniœ R€x\; dans l'instrument français le roi de France reprend ses droits et s'intitule Roi Ttt^S' Chrétien de France et de Navarre^

ment nominale des rois d'Angleterre, ces îles sont restées ce qu'elles étaient autrefois, avec leur autonomie parfaite, leur régime propre, leurs institutiouSi leur physionomie ; et il n'y a pas de pays au monde oà s'épanouisse plus librement et plus au grand jour la fleur de l'ancienne féodalité : '

Pour comprendre ce que furent les institutions de la Normandie féodale, dit M.

Reclus, il faut étudier ce qui en reste à Guernesey et à Jersey : tandis que la mère patrie se transformait rapidement sous Pinfluence du milieu français, la Normandie insulaire, presque eutièrenient laissée à elle-même^ maintenait religieusement toutes ses formes adminis* tratives."

Et il ajoute une remarque qui ne peut manquer de frapper l'attention du lecteur canadien :

Les habitants des îles du Canal, dit-il, auxquels l'Angleterre a toujours eu la sagesse de laisser une part notable d'autonomie, ont été de tout temps les ardents défenseurs du gouvernement suzerain V'

Cette péninsule du Cotentin ajoute évidemment beaucoup au développement des '

(i) Géographie univenelUt t V, p. 652.

côtes noniiaiides ; et ces côtes sont, pour la plupart, hérissées de rochers granitiques» minées par Pactiou de la matée^ remplies d'écueils. Il y a, sans doute, d^admirables plages de bains de mer; Arromanches. Port-en-Bessiu, Lucsur-Mer, Lîon-sur-Mer, CourseuUes, Cabourg, Trouville, surtout. Mais aussî que de rivages dangereux, souvent inabordables 1 que de pertes de vie, que d'afFreux désastres sur ces récifs ! Voici, par exemple, à Pest du Coteutin, au fond du golfe de la Seine, les rochers du Calvados : n'est-ce pas là qu'alla se perdre autrefois l'un des vaisseaux de Pînvincible Armada, cette flotte puissante que le roi d'Espagne Philippe II avait envoyée dans la Manche pour venger la mort de Marie Stuart et humilier Parrogante Angleterre? Une tempête ayant assailli les navires espagnols, Pun d'eux alla se briser sur les récifs du Calvados/*^ Elles sont généralement très bouleversées, ces eaux de la Manche " verte et grondeuse^*)"; dans ce couloir étroit les vents soufflent avec rage, la tempête règne en maîtresse ; et il y a

(i) Ce vaisseau s'appelait le Salvador. On écrivit, paraît-il, ÇalvadoVy puis, en enlevant la cédille, Calvador, puis Calvados, (Le Correspondant de 1888, t. II, p* 165).

(3) Mgr Toucliety dans le Q^rrespandantàiti^^ 1. 1, p. 1^6.

d'aiUeuis des phénoinèiies tont particuliets de

marée. M. Reclus donne de ces phénomènes une explication intéressante que nous aimons à reproduire ici :

" L'étroit fossé de la Manche, dit-il, ofîre une si faible épaisseur d'eau, que mainte construction humaine, transportée dans cette mer, dresserait encore son faîte au-dessus des flots.... Mais si petit qu41 soit en comparaison des océans, ce bras de PAtlanlique est nn des bassins les plus remarquables par les phénomènes qui s'y accomplissent* « • • Le flot de marée qui s'élève et qui s'aluiissc alternativement sur les rives de la Manche n^est pas dû à une seule impulsion : il provient à la fois d'une vague qui se propage directement de PAtlantique par la bouche occidentale du détroit, et d'une autre vague qui, après avoir contourné les îles Britanniques, pénètre dans la IManche par le Pasde-Calais. Ainsi se produisent une foule de phénomènes secondaires causés par l'entrecroisement des flots. Suivant l'heure et le lien de la rencontre, les ondes sont exhaussées ou déprimées, le mouvement d'ascension et celui de descente sont allongés ou raccourcis ; Té laie intermédiaire est supprimée ou maintenue pendant des heures; des courants locaux,

xamifications de ceux qui de part et d'autre

sont entrés dans le Canal, se forment et se déformenti se déplacent et se renversent suivant les accidents du fond et les impulsions reçues par le flot du large. Chaque port a son hydrographie particulière, pour l'établissement de la marée, la hauteur et la durée du flux, la marche et la vitesse des courants. On comprend de quelle importance est l'étude de ces divers phénomènes dans les baies comme celle de la Seine, où la marée se redressant en "barm" ou "mascaret," remonte le fleuve, engloutissant les embarcations qui n'ont pas eu le temps de se garer ou que la main sûre

du pilote n'a pas su faire bondir sur la crête écumeuse des lames (0.''

Voilà la mer que nos ancêtres venus du Cotentin ou de la Basse Normandie avaient constamment sous les yeux, voilà les côtes oii ils avaient fait leur apprentissage de marins. Certes, ils avaient été formés à une rude école, ceux qui avaient eu à afiEronter chaque jour tant de dangers, dans ces ports de cabotage, sur ce littoral semé d'écueils, et sur cette mer diflicile qui paraissait s'étudier à exercer leur habileté et leur énergie. Faut-il s'étonner de

(i) Gtographie universelle^ t. V, p, 56.

rintrépidité avec laquelle ils entreprenaient la traversée de Pocéan, souvent sur des vaisseaux où nous n'oserions pas nous risquer aujoiir* d'hui ? Rendus au Canada, quelles privations, quelles fatigues et quels dangers étaient capables cVarrêter la marche de ces hommes courageux ? La navigation du Saint-Laurent et des Grands Lacs avait-elle quelque chose de redoutable pour ces preux aguerris contre tous les obstacles et tous les périls ?

Jean Nicolet était destiné, au Canada, à une carrière très mouvementée, oti Pimprévu, le hasard, les dangers de toutes sortes devaient jouer un rôle considérable : il la parcourut gaiement, courageusement, sans broncher, ni faiblir ; il la couronna d'une manicre vraiment héroïque» Lorsque nous le verrons plus tard exposer généreusement sa vie pour le bien de la Kouvelle-France, nous nous rappellerons qu'il appartenait à cette brave race normande élevfe sur les bords de la Manche et préparée à tous les sacrifices pour Taccomplissemeut du devoir.

A quelques lieues de la pointe de la Hague, qui termine la péninsule du Cotentin, au

fond d'une petite baie qui s'ouvre en face d'Albion, repose, au pied de la colline du

Roule, la ville de Cherbourg, Pttn des cinq

grands ports militaires de la France, place forte de premier ordre, et doat toutes les ap» procHes sont d^endues par des redoutes. Cest là que naquit Nîcolet, du mariage de Thomas Nicolet, messager ordinaire de Cherbourg à Paris, et de Marguerite Delamer (i).

A l'époque de Nicolet, Cherbourg était loin d'avoir Timportance qu'il a aujourd'hui (2). C'était une place secondaire, un port médiocre, ouvert aux incursions des ennemis de la France. Que de fois le Château de Cherbourg fut pris et saccagé par les Anglais !

Il est vrai que les rusés et braves Normands leur rendaient bien le change. Il y

(1) n y a encorei parait-il, beaucoup de Nicolet à Cherbourg, et dans les environs : à Hainneville, l'on en comptait, il j a une vingtaine cV années, pas moins de trente-sept famiUes. {Revue Canadienne^ t. XXII, p. 71).

(2) Les travaux de la rade artificielle de Cherbourg furent commencés par Vauban en 1686, et n*ont été terminés qu'au siècle dernier. Bonaparte les visita en 1812 :

I/*emperenr, pour se rendre compte des travaux, voulut

descendre au fond du port, et j'entends encore l*amiral Decrès lui dire en souriant : ** Sire, vous avez quarante

pieds d'eau sur la tête ! " L'œuvre est en effet gigantesque ; toutes les parois du grand bassiu sont taillées à pic dans le roc vif. " {Mémoires du comte de Rambuteau^ dans la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1905, p. 327.)

avait à Cherbourg deux ou trois corsaires qui faisaient de cela leur occupation habituelle. On cite surtont les exploits d'un capitaine Malésart, qui rappellent, à s'y méprendre, cenx de d'Ailleboust de Mantet, d'Hertel de Ronville et de M. de Poitnenf dans les états de la Nouvelle- Angleterre, du temps de Frontenac.

" IMalésart, écrit un cîironiqueur, débarqua à deux reprises différentes dans Pile d'Aurigny/ pilla le pays et enleva tous les bestiaux, qu'il vint vendre ensuite triomphalement à Cherbourg. C'était une réponse vigoureuse à une tentative de descente sur la côte française, faite par les Anglais quelques mois auparavant (I)* "

On ne connaît pas la date précise de la naissance de Nicolet, et Von n'a pas son acte de

baptême, les registres de Tepoque où il naquit n'existant plus On sait seuleuient qu'il vint au Canada en 1618, au service de la compagnie marchande qui exploitait la traite des fourrures : or les fonctions qu'il était appelé à remplir comme interprète entre Français et

(1) Le Journal du Sire de Gouàârviilâf Introduction,

(2) Henri Jouan, Jean Nicolel, dans la Revue Canadienne^ t. XXII» p. 67.

Sauvages supposent qu'il était encore jeune.

Il fallait être jeune, en effet, pour apprendre facilement les langues sauvages. Nicolas Mar-

solet, de Rouen, n'avait que douze ans lorsqu'il vint au Canada avec Champlain en 1613, pour

y exercer, lui aussi, les fonctions d'interprète. Nicolet, cependant, devait être un peu plus âgé, car on Penvoya en mission diplomatique chez les Iroquois pas plus de deux ou trois ans après son arrivée au Canada.

On peut supposer qu'il avait vingt ans et naquit vers 1598. Après les longues et désastreuses guerres de religion , après les interminables luttes de la Ligue, la France ve-

liait crcntrer, par le traité de Vervins (0 et l'édit de Nantes (1598), dans une ère de paix, et Henri IV, qui avait fait abjuration de la foi protestante, s'occupait à procurer le bonheur de son peuple :

L'état du pays était lamentable, écrit M. de Beaurepaire, et, en pénétrant dans le Coteutîn et dans le Bessin, la Réforme avait signalé son avènement par des pillages et des

massacres auxquels, de leur côté, les catholi-

(3) Traité de paix entre Henri IV et Philippe II d'Bspagne.

ques avaient répondu par des attentats du

même genre (0.''

L'enfance de Nicolet dut donc se passer

tranquillement au milieu des travaux réparateurs qui succèdent aux mallieurs des guerres civiles.

Sa famille était sincèrement catholique :

après avoir épousé toutes les passions et les enttaînements de la Ligue, elle se réjouissait de Pabjuration du Roi et croyait assuré Pavenir religieux du pays.

Il s'^n faut de beaucoup, cependant, que tout fût parfait dans l'Eglise de France, C'était la triste époque de la commende ; c'était le règne des abbés comuiendataires. Les abbayes — il y en avait une à Cherbourg— disposaient

ordiuairement du patronage d'un grand nombre de cures et favorisaient naturellement leurs amis. Gouberville, dans son journal, parle d'un "jeune curé de Chcibourg, qui était nouveau venu de Paris (2)." Les curés nommés par ces abbés commendataires, tout en jouissant des revenus de leurs bénéfices, se mettaient souvent peu en peine d'observer la résideuce et de desservir eux-mêmes leurs parois-

(1) Le jouiiiaL de Gouberville , Introduction, p. 79.

(2) Journal de Gou^erviUe^ p. 2S.

siens. Ils les faisaient desservir par des vicaires, quand ils en trouvaient ;

" Quelquefois, dit un auteur, il ne se présentait pas de locataire; alors le presbytère tombait en ruines .... Et les âmes des parois* siens, que devenaient-elles ?

Eh bien, ajoute-t-il, elles n'étaient pas

aussi abandonnées qu'on pourrait le croire. Il y avait des Augustins à Barfleur, des Corde* liets à Valognes, des Dominicains à Coutances. En l'absence du curé et à défaiit de vicaire, un de ces Religieux venait à Gouberville dire la messe le dimanche, un autre chantait vêpres et faisait un sermon • • • •

Ce fut sans doute à l'influence de ces excellents Religieux que la population du Cotentin dut en grande partie la vigueur avec laquelle elle repoussa le protestantisme, et défendit avec tant d'énergie ses antiques croyances contre les violences des nouveaux sec* taires... •

^' Il y avait chez la population Isûque, soit dans les campagnes, soit dans les villes, une foi très vive qui offrait des ressources immenses pour neutraliser les vices mêmes du sanctuaire. Le paysan du Cotentin, d'ailleurs, aimait ses moines» qui venaient suppléer au zèle

défaillant du clergé séculier^ qui distribuaient

aux pauvres le pain matériel, et s'empressaient de donner à tous le pain de la parole sainte* Un peuple qui a de la vénération pour ses Religieux et de rattachement pour les asiles saints qui les abritent, n'est pas un peuple près de perdre la foi. Pour lui, chaque monastère recèle des trésors de grâces spirituelles où il peut puiser de quoi satisfaire abondamment aux besoins de son âme ; il sait qu'il eu sortira toujours rassasié, apaisé et consolé C^)."

Nous avons tenu à faire cette citation, parce qu'elle explique la vénération que professait Jean Nicolet pour les Religieux, eu général, et spécialement pour les Récollets et les Jésuites, qui desservaient de son temps la mission du Canada. C'est à eux, sans douté, non moins qu'à ses parents, qu'il se croyait redevable de l'éducation forte, virile et chrétienne dont il était pourvu. Qui sait si ce n'est pas d'eux, également, qu'il tenait la culture intellectuelle assez soignée qu'il avait reçue ?

Nicolet était bien doué ; il avait un heureux caractère et de belles facultés de cœur et

desprit. L'un des Pères Jésuites de la mission

(i) Correspondant de iSSo, t. IV, p. I99«

du Canada, le P. Vimont, a écrit sur lui, dans les Relations^ (0 quelques notes biographiques, auxquelles nous ferons de nombreux emprunts : il en parle comme d'un jeune homme auquel les Pères s'étaient spécialement intéressés.

Voicî, par exemple, en quels termes il signale sa venue au Canada :

" Il arriva en la Nouvelle-France Pan i6iS. Son humeur et sa mémoire excellente firent espérer quelque chose de bon de lui."

On aimerait à se faire une idée, au moins générale, de la physionomie de Nîcoiet. Voici ce qu'écrit M. Reclus touchant les habitants du Cotentin et de la Basse Normandie :

" Pour la race, la Basse Normandie se distingue quelque peu des pays voisins, car les conquérants s'y maintinrent à l'état pur plus longtemps que partout ailleurs., .. I^e dialecte local est celui de France qui présente le plus de mots d'origine tudcsque : tel est le mot de gauUy signifiant forêt: l'histoire parle, au seizième siècle, de la révolte des ** gantiers " normands et manceaux. Le Bessin, le liiius saxonicum des anciens chroniqueurs, est aussi, avec le Cotcutiu, la partie de la France qui présente le plus d'individus ayant le vieux

(i) J^elations des Jésuites^ 1643.

type normand : grands et forts, ils ont les

cheveux dhin blond pâle, le visage allongé, les yeux d'un bleu clair (0

Un autre auteur nous fait pénétrer dans l'intérieur d'une de ces honnêtes familles normandes comme devait être celle de Thomas Nicolet, '*boui^eois de Cherbourgi^' et Marguerite Delamer :

La population, dit-il, répond à la nature du pays : nulle part elle n'a plus de santé, de vigueur, d'esprit d'ordre, d'intelligence. La vie de famille respire, aux environs de Caen et de Bayeux, une cordialité pleine de charmes. Les enfants sont traités avec douceur ; on n'abuse pas de leurs forces ; on les oblige à interrompre chaque jour leur travail de bonne heure. Dans les pays de montagnes, où la

nature paraît distribuer d'une main avare l'existence à tout ce qu'elle, produit, l'homme devient quelquefois dur pour ses enfants ; sur un sol fécond coninie la Basse Normandie, il semble emprunter, au contraire, à la nature des dispositions bienveillantes.

" La famille normande, dans cette région, est surtout intéressante à considérer le soir, durant l'hiver, au couuneneement de la veillée.

(i) Géographie universelle^ t V, p. 663,

Les hommes sont revenus de leurs travaux ;

les enfants ne sont pas encore couchés ; on s'installe autour d'une petite lampe dont la lumière est accrue à l'aide de globes de verre remplis d'eau. L'union la plus parfaite semble régner dans tous les cœurs.' Presque toujours plusieurs familles se réunissent afin de diminuer les frais d'éclairage et de chauffage* Quelquefois, quand on travaille à de certaines dentelles d'une extrême délicatesse, on n'ose pas faire du feu, dans la crainte de la fumée, et l'on se rassemble alors dans les étables, où règne une douce température. Ces ateliers improvisés, au milieu des animaux qui ruminent ou qui donnent, ont un aspect original, qui demanderait pour être rendu le pinceau de Gérard Dow (i)."

Nous avons dit que le père de Jean Nicolet était " messager ordinaire de Cherbourg à Paris." Il tenait un service régulier de voitures pour le transport des voyageurs et des

marchandises, et faisait aussi le service des malles-postes. Souvent, sans doute, il s'absentait lui-même pour assurer le bon fonctionnement de ce service j et alors que de fois il

(i) Malte-Brun, Géographie universelle^ édition de 1855, t. II, p. 537.

était question de Tabsent^ dans les conversations de la famille, " à la veillée," au foyer domestique ! Mais à son retour, que de nouvelles» que de choses intéressantes n'avait-il pas à raconter lui-même à sa femme et à ses enfants !

Deux voies conduisaient de Cherbourg à

Paris : la voie maritime et la voie de terre. De Cherbourg à Honâeur ou au Havre, c'est l'affaire de quelques heures, en bateau : au Havre, Ton est déjà presque à Paris :

" Paris, Rouen et le Havre, disait Bonaparte, ne font qu'une seule ville, dont la Seine est la grande rue* . * • U)."

Nul doute que Thomas Nicoîet prenait souvent cette voie maritime, si chère aux Normands, pour le transport direct des voyageurs et des marchandises de Cherbourg à Paris.

Cherbourg était un centre d'affaires pour toute la péniusuie : c'était le marché oii Pon allait s'approvisionner : on allait plaider à Valognes ; on allait régler les affaires ecclésiastiques à Coutances, résidence de Pévêque et du chapitre ; mais c'est à Cherbourg qu'on se rendait pour les affaires du commerce, et

(i) Le Carres^ndani dt i^o^A* IV, p. 553.

c'est là aussi, généralement, qu'on prenait le bateau pour la capitale (0.

Mais comme messager ordinaire de Cherbourg à Paris," surtout pour le service des malles, c'est la voie de terre que prenait Nicolet; et cette voie ne s'éloignait guère de la ligne que suit encore a ijourd'hui le chemin de fer, passant par Valognes, Carentan, Bayeux, CaeU) LisieuX} Bemay, Couches^ £vreux, tra* versant ainsi tout ce pays de la Basse et Haute Normandie, si riche en souvenirs, si intéressant par les vestiges que l'on y trouve partout de Pancienne occupation romaine.

A Pépoque où Thomas Nicolet faisait ses voyages réguliers de Cherbourg à Paris, surtout à partir de 1608, il entendait parler du Canada partout dans les villes où il s'arrêtait, Champlain, à force d'énergie et de persévérance, venait de fonder «ne petite colonie à Québec, sur les rives du Saint-Laurent. Créer une Nouvelle-France en Amérique,, tel était le but de ce grand homme ; et comme moyen, afin d'établir et de propager un courant d'émigration vers le Canada, il avait réussi à former une société de marchands qui avaient obtenu du roi le privilège exclusif de la traite des

(i) Journal de Gouberville,

— ao —

fourrâtes, à condition de favoriser la colonisation dans ce pays nouveau.

L'entreprise de Champlain ouvrait une

carrière non seulement aux colons sérieux qui voulaient se fixer au nouveau monde, niais à une foule de navigateurs, de commis, de négociants, sans compter la troupe des aventuriers qui reçurent au Canada le nom de coureurs de bois. Elle supposait aussi une autre classe d'hommes très utiles, qu'on a appelés inter* prêtes ou truchements.

Pour réussir, en effet, soit à faire la traite avec les sauvages, soit à les évangéliser et à les façonner à la civilisation, soit à établir des colonies françaises au milieu d'eux, il fallait connaître leurs mœurs et leur langage. Voilà pourquoi Champlain, dès ses premiers voyages au Canada, emmena avec lui quelques jeunes Français, qui n'hésitèrent pas à affronter la vie des bois, à demeurer même plusieurs années parmi les sauvages, afin d'apprendre leur langue, et de se faire ainsi une carrière pleine de labeurs, avec Tespoir de s^en procurer une autre plus douce dans un avenir plus ou moins rapproché.

Transportons-nous maintenant à Cherbourg, sous rhumble toit de Thomas Nicolet,

et supposons que nous sommes à l'automne de i6i6. C'est le soir, à la veillée.'' La famille nombxettse ; elle est téunie autonr du foyer, et le père, de rétour d'un de ses voyages, raconte à sa femme et à ses enfants ce qu'il vient d'apprendre du Canada. Champlain est en France : il est arrivé du Canada à Honfleur, le lo septembre, avec deux des missionnaires de ce pays lointain, les Pères Denis Jamay et Joseph Le Caron ; et il voyage de Rouen à Paris pour stimuler le zèle des marchands en faveur de la colonie de la NouTeIle>Prance.

Il n'épargne rien pour assurer le succès de son entreprise.

Ce quMl lui faut, ce sont des colons de choix, des hommes de courage et de bonne volonté. Il lui faut aussi des jeunes gens capables d'apprendre les langues sauvages pour servir d'interprètes. A tous il promet un avenir solide, pourvu qu41s entrent dans ses vues et celles des missionnaires: amender ces pauvres peuples sauvages à la connaissance de Dieu(i).»

N'est-ce pas dans cette "veillée," ou dans une autre de ce genre qu'a dû se décider la vocation de Jean Nicolet pour le Canada ? Il

(x) Œuvres de Champlain^ pag. inférieiure, p. 5S5*

est Painé de la famille ; son frère cadet est au collège et se destine à l'état ecclésiastique (^) ; le troisième ne pense qu^au cabotage et à la vie de marin (2) : lui se sent toutes les dispositions voulues pour réussir dans la nouvelle carrière qui s'ouvre devant lui ; elle sourit à i^a curiosité et à son courage. Les voyages, les privations, la vie des bois au milieu des sauvages, rien ne TefiEraie* Avec la permission de ses parents, il fait offrir ses services à Champlain ; et celui-ci est heureux de s'attacher ce jeune homme si recommandable,

Nicolet ne partit cependant pour le Canada qu'en i6i8» Au printemps de 161 7, Champlain fit un court voyage à Québec, emmenant avec lui Tancien colon de Port- Royal, IfOuis Hébert, avec sa famille, et le P» Le Caron ; puis il revint en France.

Plusieurs vaisseaux passèrent au Canada au printemps de 161 8 ; et Ton ne sait au juste sur lequel monta Nicolet : mais il est probable quG ce fut sur " le grand vaisseau de la

(1) ly'abbé Gilles Nicolel passa lui-même au Canada en 1635.

(2) Il s'appelait Pierre ; et l'on a aussi les noms de quatre autres frères et sœurs de Jean Xicolet : Roulland, Thomas, Perrette et Jeanne, {fievue Canadienne^ t. XXII, p. 70.)

société des marchands, pour le service desquek Champlain l'avait engagé. Le commandant était Pontgravé, "homme complaisant et jovial,

dit Sao^ard, qui avait toujours le petit mot en bouche pour rire." Champlain était aussi à bord, avec son beau-frère Eustache Boulé, qui était du même âge que Nicolet, et deux religieux de Saint-François.

Le navire fit voile le 24 mai, de Honileiu, " havre ordinaire de notre embarquement,'' dit Champlain, et entra à Tadoussac le 24 juin.

Il avait été retardé plusieurs jours sur le grand banc de Terreneuve, où, en attendant le vent commode, écrit Clianiplain, nous fîmes pêcherie de poisson, oii il y avait un grand plaisir."

Nicolet passait au Canada avec l'intention de s'y fixer et d'en faire sa patrie d'adoption. Bien différent des coureurs de bois que nous avons signalés tout-à-l'heure, qui ne rêvaient qu'aventures, vivaient au jour le jour et donnaient bien souvent de mauvais exemples aux sauvages, il fut durant quinze ans un pionnier de la civilisation chrétienne et française au milieu d'eux; puis, rentré dans la colonie canadienne, il se maria, continua durant sept années à rendre de précieux services à son pays, et mourut prématurément dans l'accom-

plissement d'un acte de dévouement héroïque : Il nous a laissé, écrivait à cette occasion le P. Vimont) des exemples qui sont au-dessus de l'homme mariée tiennent de la vie apostcv

lique, et laissent une envie aux plus fervents religieux de Pimiter.''

Magnifique éloge, et d'autant plus impartial que Nicolet n'était pas à l'emploi des JésuiteS) qu'il était venu au Canada bien avant eux, du temps des Récollets,et ne devait leur estime et leur affection qu'au mérite de ses vertus, au bon exemple de sa vie, à l'accomplissement de tous ses devoirs de chrétien et de bon citoyen.

Pour apprécier comme il convient une carrière aussi utile et intéressante, jetons d'abord un coup d'œil sur ce que devait être le Canada lorsque Jean Nicolet y arriva en i6i8.

Page 1