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CHAPITRE II

CE QU'ÉTAIT IvE CANADA, A L,'ARRiVÉE

DE NICOI.ET

vallée du Saint-Laurent.— Nos Sauvages du Canada. — Leur vocation au Christianisme. — Les Jésuites. —

Guerres entre les Iroquois et les Alt^onquins, — Ix* peuple ilurou. — Les Algonquins. — Traité francoalgonquin. — Ses conséquences. — Le Canada, à l'arrivée de Nicolet.

f| KS rives du Saint-Laurent, où Jacques Cartier avait trouvé, eu 1535, plusieurs bourgades sauvages, épaises ça et là, entre autres Stadaconé, à Québec, et Hochelaga, à Montréal, sont aujourd'hui complètement désertes: toutesces bourgades ont disparu, comme s'évanouissent nos bancs de neige, le printemps, aux rayons du soleil. Il n'y a plus d'habitations le long de notre grand fleuve. Seule la petite colonie française, au pied du rocher de Québec, éveille les échos de cette vaste solitude. Il y a là une population de cinquante à soixante colons, emplo}'cs pour la plupart au service des traitants. Une seule famille s'occupe sérieusement de culture, la famille Hé-

bert, arrivée, comme nous Pavons vu, Pannée

précédente.

Cette colonie reconnaît l'autorité de Champlain, son fondateur, qui représente au Canada lin vicc-roî résidant en France. Ce vice- roi est aujourd'hui le premier prince du sang, Condé, prototype de tous les mécontents politiques, que Richelieu vient de faire enfermer à Vincennes: ce sera en 1620 le duc de Montmorency, puis en 1625 Henri de Lévi, duc de Ventadoun

La colonie canadienne a aussi ses chefs spirituels, les Récollets, arrivés en 161 5. I^ur église — la première église du pays — ^s'élève modestement au fond de l'anse du Cul-de-Sac.

Une épaisse forêt recouvre encore toute la vallée du Saint-Laurent, celles du Saguenay, du Saint-Maurice, de l'Ottawa et de tous les autres tributaires de notre grand fleuve.

Deux races de langues bien distinctes se disputent la suprématie dans cet immense empire : les Huroiis-Iroquois et les Algonquins. Ce qui les différencie, surtout, à part la langue, c'est que les premiers sont sédentaires, et vivent au moins en partie de la culture du sol, tandis que les Algonquins sont absolument nomades et ne vivent que de chasse et de pcclie.

Du reste tous ces peuples sont évidemment (i^jiiorine asiatique et appartiennent à la race jaune, émigrés du centre de PAsie à une époque très reculée et dans des circonstances qui sont restées uii problème pour T histoire, ils ont pu traverser facilement sur ce contiueut par la presqu'île du Kampchatka et le détroit de Belniiig, et ils errent depuis des siècles (0 dans les forêts de PAmérique du Nord, sans aucun rap2 ort avec les peuples civilisés, privés des ressources de l'industrie humaine, exposés aux rigueurs d'un climat inhospitalier, réduits à l'état sauvage.

Il s'en faut de beaucoup, cependant, qu'ils soient descendus à la condition abjecte et repoussante où les voyageurs ont trouvé certaines tribus de PAfrique et de POcéanie. Ce sont des peuplades intéressantes, en somme, celles qui habitent les forêts du Canada : elles n'ont pa^ perdu tout-à-fait le sens de Phonneur et de la responsabilité ; il y a encore parmi elles de la dignité, des mœurs, une certaine

(i) " Plongés dans les ténèbres depuis tant de mitte ans....'* (iW. desjés,^ 1635, p. 3). — "Une façon de vîe qu'ils ont menée depuis deux, trois etquatremUle ans...** {Jbid,<i 1642, p. 33). — " Un Ueu où le démon etla cruauté ont régné peut-être depuis le déluge. . . {Ibid,^ 1656, p. 2),

organisation sociale ; il y a souvent, chez certains individus, beaucoup d'esprit naturel, et quelquefois même, dans les chefs, du génie

Ils ne sont pas tant sauvages, disait Champlain, qu'avec le temps et la fréquentation d'un peuple civilisé, ils ne puissent être rendus polis (2)."

Pour récompenser, sans doute, ce qu'il y a de bon parmi ces peuples, où les vertus natu* relies sont loin d'être éteintes, la Providence leur a réservé une grâce de choix ; elle les a appelés à la connaissance de Pévangile : et c^est la France, cette messagère idéale du beau, du bon et du vrai dans le monde, qui leur apporte cette lumière. Cest de la France que leur viennent ces hommes admirables — comme l'histoire en compte peu, — Jacques Cartier et Champlain, véritables missionnaires laïques, qui préparent les voies aux missionnaires ecclésiastiques. Ceux-ci arrivent à leur tour : ce sont les religieux de Saint-Prancois, d'abord, puis les Jésuites. Quelle élite de missionnaires I On reste confondu en pensant

( i) I\Iembertou, par exemple, chez les sauvages de l Acâdie, le Borgne de l'Ile, chez les Algonquins, Garakoutié, chez les Iroquois, le Rat, chez les Hurous, étaient vraiment des hommes de o^énie.

(2) Œuvres de Champlain ^ P./4S3.

à la sainteté et au dévouement, comme aussi

au talent et à la seience des hommes apostoliques qui sont venus de Fiance évangéiiser les sauvages du Canada.

Il semble quai eût sufii, pour remplir efficacement cette mission, d'hommes ordinaires, animés d'un vrai zèle, munis de solides

vertus : la Prcnadeiice a voulu que les missionnaires de nos sauvages fussent non seulement des saints, chez qui on ne remarque aucune déiaillanee, niais des hommes de première valeur. Pour ne parler que des Jésuites, quels prêtres éminents que les Brébœuf, les Laie* niant (Charles et Jérôme), les Le Jeune, les Ragueneau, les Dablon, les Chaumoiiot, les Lamberville 1 Ces religieux joignaient à là plus haute vertu les talents et 1^ science, et plusieurs — on peut le dire sans exagération — les capacités de véritables hommes d^Btat II suffit pour s*en cuuvaincic de lire attentivement leurs lettres et leurs relations.

Ils se sont employés avec un zèle indomptable à la conversion de nos sauvages, et n'ont réussi, cependant, à former parmi eux, selon Pexpression si juste de Marie de l'Incarnation,

que " des Eglises passagères (0 : " tous ces peu- ~ •■ j ■

(i) Letires de Marie de ^Incarnation, èdit. Ricliau> dcau, t. I, p. 427. 430-

pies étaient destinés à disparaître ; il n'y en a

plus que quelques débris ça et là. La Providence» toujours admirable, a voulu leur pro* curer abondamment, avant leur extinction comme peuples, la lumière de révangile.

Les hommes apostoliqVies dont nous venons de parler, outre la tâche d'évangéliser les sauvages, avaient à faire Pédn cation religieuse de la colonie française. Il fallait établir sur des bases solides l'Eglise du Canada ; il fallait préparer les voies aux Montmorency-Laval et aux Saint-Vailier ; il fallait créer dans la Nouvelle-France une nation profondément chrétienne, solide dans la foi, invinciblement attachée à PBglise : et pour assurer la perfection d'une oeuvre si importante, les instruments ne pouvaient être trop soigneusement choisis : la Providence envoya ici des ouvriers de premier ordre :

Tantse molis erat Canadenscm coudere geateni !

Entre la race iroqnoise et la race algonquine, il existait de profondes inimitiés, dont il est bien difficile de préciser la cause, ces peuples n'ayant ni écriture, ni documents, ni archives. D'après Nicolas Perrot, "les Iroqnois se considéraient en quelque manière comme

les vassaux des Algonqiiins (0." Ils avaient fini

par secouer le joug ; et mainteuaut les deux peuples se disputaient la possession du pays. La guerre entre eux était à Pétat permanent : tantôt c'étaient les lioquois qui avaient le dessus, tantôt c'étaient les Algonquins.

A Pépoque où Champlain pénétra pour la preiiiicre fois (1603) dans la vallée dn Saint- Laurent, les Algonquins y régnaient eu maîtres: ils en avaient chassé les Iroquois, et ceux-ci

étaient allés se fixer au sud du lac Untaiio, dans cet immense domaine qui fait aujourd'hui partie de Pétat de New- York, pays ricHe, admirablement propre à la culture. De leur nouveau pays, les Iroquois descendaient à tout . instant, par le lac Champlain et la rivière Richelieu, faire des incursions dans la vallée du Saint-Laurent, pour se venger de leurs ennemis.

Leurs belles bourgades d'Hochelaga et de Stadaconé, qui existaient du temps de Jacques Cartier, avaient disparu (2) ; on n'en voyait

(1) Mémoires sur les Mœurs, ett ., des Sauva^rcs de l' Amérique Septentrionale^ publiés en 1864 par ie R. P, TaiUian, p. 9.

(2) Voir la belle dissertation de M. Paillon : A quelle

nation appartenaient les Sauvages que Jacques Cartier visita à Hochelaga et à Stadaconé, dans son Histoire de la colonie française, t. I, p. 524. — Œuvres de Champlain^ P- 391, note de M. Laverdière.

* plus âttcune trace : et le souvenir da mal que . leur avaient fait les Algonquins réveillait sans

cesse en eux d'efEroyables sentiments de rage : J'ai passé, disait un jour aux Trois- Rivières un capitaine Iroquois, auprès du lieu où les Algonquins nous ont maltraités et massacrés. • • • J'ai passé vite, ne voulant pas voir le sang répandu de mes gens, j'ai détourné ma vue de peur d'irriter ma colère, • •

"Puis, frappant la terre et prêtant l'oreille,

ajoute Marie de Plncaination, qui cite ce discours, il poursuivait, disant ;

J'ai ouï la voix de mes ancêtres massacrés par les Algonquins . . .(0".

C'est à la suite de ces massacres et de cette horrible guerre que le groupe huron, celui-là même dont faisait partie la bourgade Hochelaga, se détacha complètement de la nation iroquoise proprement dite, et alla se fixer à l'est du grand lac auquel il donna son nom, dans la presqu'île située entre le lac Simcoë .et la baie Géorgienne. Ce groupe comprenait environ quarante mille âmes.

Ainsi s'était formée tout récemment, vers le milieu du seizième siècle, la nation hutonne. Elle n'existait pas, comme nation à part, du

(i) Lettres de Marie de V Incaittation^ t. I, 249.

temps de Cartier, et elle devait disparaître,

aussi comme telle, en 1649. Un siècle, à peine, d*existence indépendante : durée bien éphémère pour la vie d^un peuple !

Les Hurons, une fois installés dans leur péninsule, avaient fait alliance, en vue de leurs intérêts, a\'ec leurs anciens ennemis, devenus leurs voisins, les Algonquins. Ires Iroquois, irrités de cette alliance, leur vouèrent alors une haine implacable. Ils jurèrent de les détruire comme nation, et par des Incursions incessantes sur leur territoire finirent par les en chasser complètement. Un certain nombre de Hurons se rallia de nouveau à la famille iroqnoise ; le reste se dispersa de côté et d'autre, surtout près de Québec, où Ton en voit encore quelques débris.

La race algonquine avait donné naissance à une infinité de petits peuples, portant des noms différents, et parlant aussi des dialectes variés, mais qui se rattachaient pouiîant à la même langue. Tous ces peuples, Montagnais, Abénakis, Micmacs, Outaouais, Nipissings, etc., étaient disséminés dans les forêts de l'Amérique du Nord : leur centre principal était la vallée de l'Ottawa ; leur capitale, Pile des Allumettes : mais ils s^étendaient aussi

dans le pays des grands lacs jusqu'aux Illinois^ et de Pautre côté jusqu'au golfe Saint-Laurent, et même eu deçà du golfe, car les sauvages de PAcadie, eux aussi, étaient d'origine algonquine.

Les Illinois eux-mêmes appartenaient à cette race : le P. Marquette le constata d'une manière certaine clans son voyage avec Joliet à la découverte du Mississipi. Rendu au pays de ces sauvages :

" Leur langue, dit-il, tient de TalgonquiD, de sorte que nous nous entendions très bien les uns les autres."

Puis il ajoute un détail qui rappelle ce que dit Tacite des Allemands d'autrefois :

Qui dit Illinois, c'est comme qui dirait

en leur langage les hommes ; comme si les autres sauvages, auprès d'eux, ne passaient que pour des bêtes : aussi faut-il avouer quUls ont un air d'humanité que nous n'avons pas remarqué dans les autres nations que nous avons vues sur notre route. ... Ils sont belliqueux et se rendent redoutables aux peuples éloignés du sud et de l'ouest, où ils vont faire des esclaves, dont ils se servent pour trafiquer, les vendant chèrement à d'autres nations pour d'autres marchandises. . .

JUa race algonquiue occupait donc comme une immense circonférence, au centre de laquelle se trouvaient englobés les lroquois(0. Sa population était beaucoup plus considérable que celle des Iroquois ; et Ton aurait pu dire des Algonquins ce qu^écrivait Tacite des anciens Germains : Numéro gaudent. Mais cette population algonquiue manquait un peu de cohésion, d'esprit de corps C^). Les Iroquois étaient bien supérieurs à leurs rivaux en fait d'habileté, de ruse, de ressources guerrières :

** J'estime, écrit quelque part le P. Le Caron, quoi qu'on dise de la cruauté et de la âerté de cette nation, qu'ils ont plus d'esprit, de raisonnement et de politique que les autres. ..."

Divisés en cinq Cantons bien distincts, ils formaient une Confédération, et savaient ordinairement s'unir à l'heure du danger. Dans la grande lutte des Anglais et des Français pour la possession de l'Amérique du Nord, ce petit peuple prétendu sauvage, et qui ne l'était réellement que sous certains rapports, joua un rôle important et souvent décisif.

Mais à l'époque de Champlain et de Ni-

(i) ReL desjés,^ 1644, p. 102.

(3) Mémoires de Nicolas Bsrrot^ p. 109.

I colet, c'étaient les Algonquins qui étaient les

maîtres dans la vallée du Saint-Iyaurent ; c'est ; avec eux qu'il fallait compter et s'entendre pour la traite des fourrures, puisque tous les pays de chasse étaient à eux : ils en avaient le monopole et ne le partageaient qu^avec les Hurons, avec qui ils avaient fait alliance.

I Hurons et Algonquins descendaient tous y es ans dans le bas du fleuve pour y rencontrer iles vaisseaux français et faire le commerce des fourrures ; mais ils étaient sans cesse exposés, en route, aux embûches de leurs ennemis.

On comprend l'intérêt que portaient les Français à ces voyages annuels des sauvages :

si les sauvages descendaient en grand nombre et avec une abondante cargaison de pelleteries,

quelle bonne aubaine ! l\Iais s'ils ctaicnt detroussés en route, tout était perdu.

Ceux qui ont icproclié au brave et honnête Cbamplain d^avoir fait cause commune avec les Algonquins et les Hurons contre les Iroquois, n'ont certainement pas compris la situation ; ils ont oublié que Jacques Cartier, en 1535, après avoir été tout d'abord si bien accueilli par les sauvages de Stadaconé, encourut ensuite leur disgrâce, en allant, malgré leurs rcinontranccs, faire visite à une bourgade

avec laquelle ils commençaient déjà à être en

mauvais termes, les Hurons d'Hochelag^a.

Aussi, loTsque cinq ans plus tard il revint au Canada, il ne crut pas prudent de stationner

comme auparavaDt dans la rivière Saint-Charles ; il alla se fixer au Cap-Rouge : durant riiiver, les sauvages rassemblés c.: grand nombre à Stadaconé lui causèrent de si sérieuses inquiétudes qu'il jugea à propos de déguerpir au printemps et de repasser en France.

Champlain ne voulut pas s'exposer aux mêmes ennuis. Il pensa que pour assurer Pavenîr de la colonie canadienne et promouvoir les intérêts de ia traite, il devait être en bons termes avec les sauvages ses voisins, ceiiXani vt-iiaicnt le voir et lui témoignaient de la coiiÊance, ceux qui aimaient à fréquenter les Français, ceux qui, d'ailleurs, paraissaient être les véritables maîtres du pays ; il jugea qu4i fallait nécessairement conclure avec eux une alliance offensive et défensive.

Cette alliance, d'ailleurs, ce n'est pas lui

précisément qui en fut l'auteur : elle fut conclue à la cour de France, puis ratifiée en sa présence parles sauvages ; il ne fit que lui donner son concours et la cultiver avec soin. Laissons-

le raconter uii-mênie dans son langage si honnête et si sincère cet incident, qui a une grande importance dans nos annales. La scène se passe le 27 mai 1603 à Tadoussac, où Pontgravé et Champlain viennent d'arriver, ramenant de France deux sauvages que le dit Pontgravé y avait conduits les années précédentes. Mille Algonquins-Montagnais, environ, sont cabanés sur la Pointe^ aux* Alouettes, antrement dite Saint-Mathieu, au bas d'un petit coteau couronné de cyprès et de sapins

Nous fûmes, dit-il, trouver les sauvages à la Pointe-Saint-Mathieu, qui est à une lieue de Tadoussac, avec les deux sauvages que mena le sieur Dupont (Pontgravé), pour faire le rapport de ce qu'ils avaient vu en France, et de la bonne réception que leur avait faite le roi. Ayant mis pied à terre, nous fûmes à la cabane de leur grand Sagamo qui s'appelle Anadabijou, où nous le trouvâmes avec quelques quatre-vingts ou cent de ses compagnons, qui faisaient tabagie (qui veut dire festin) (2), lequel nous reçut fort bien selon la coutume

(1) Sagamo, en laugue moutagnaise, veut dire grand chef.

(2) Ils faisaient ce festin à Toccasion d'une victoiie qu'ils venaient de remporter sur leurs ennemis.

du pays, et nous &l asseoir auprès de lui, et tous les sauvages rangés les uns auprès des autres, des deux côtés de la dite cabane.

1,'un des sauvages que nous avions ame*nés commença à faire sa harangue de la bonne réception que leur avait faite le roi, et du bon traitement qu'ils avaient reçu en France, et qu'ils s'assurassent que Sa Majesté leur voulait du bien et désirait peupler leur terre, et faire paix avec leurs ennemis (qui sont les Iroquois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre : en leur comptant aussi les beaux châteaux, palais, maisons et peuples qu'ils avaient vus, et notre façon de vivre. Il fut entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de plus.

" Or, après qu'il eut achevé sa harangue, le dit grand sagamo Ânadabijou, l'ayant attentivement OUI, commença à prendre du petun, et en donna au dit sieur de Pontgravé, de Saint-Malo, et à moi, et à quelques autres sagamos qui étaient auprès de lui M.

" Ayant bien petuné, il connnença à faire sa harangue à tous, parlant posément, s'arrêtant quelquefois un peu, et puis reprenant la

(i) Tessooat, dit le Borgne de Tlle, entie antres, était là.

parole en leur disaut que véritablement ils devaient être fort contents d'avoir Sa Majesté pour grand ami. Ils répondirent tous d'une voix : Ho^ hoy ho^ qui vent dire oui^ oui.

Lui) continuant toujours sa harangue, dit qu'il était fort aise que Sa Majesté peuplât leur teire, et fît la guerre à leurs ennemis ; qu'il n'y avait nation au monde à qui ils voulussent plus de bien qu'aux Français. Enfin il leur fit entendre à tous le bien et l'utilité qu'ils pouvaient recevoir de Sa Majesté,

" Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortîmes de sa cabane, et eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin. .J. .(0. ''

N'y a-t-il pas là tous les éléments d'un véritable traité ? Ces deux sauvages qui viennent de faire le voyage de France avec Pontgravé étaient évidemment chargés par leurs compatriotes de faire au roi des propositions d'alliance offensive et défensive. Henri IV était entré dans leurs vues, et en considération des avantages que devait procurer aux Français l'amitié de ces sauvages, soit pour la traite, soit pour l'établissement de la colonie, il leur avait promis de les aider dans leurs guerres contre les Iroquois. I^s plénipotentiaires

(i) Œuvres ûe Champlain^ p. 70.

reviennent au Canada, et le traité est ratifié

solennellement dans une assemblée de capitaines sauvages en présence de Pontgravé et de Champlain.

Une acluiiiable conséquence de ce traité conclu à la cour de France et solennellement ratifié à Tadoussac, c'est qnMl ne pourra jamais être dit que les Français ont envahi en pirates la vallée du Saint-Laurent. Ils y viennent et s'y fixent sur l'invitation de ceux qui occupent ce pays. Ce sont les Algonquins qui sont les maîtres dans cette vallée et dans toutes les forêts qui l'entourent ; or leur grand Chef souhaite la bienvenue aux Français :

" Je suis fort aise, dit-il, que Sa Majesté peuple nos terres... .11 n^y a pas de nation au monde à qui nous voulons plus de bien qu'aux Français. ..."

Champlain fut fidèle au traité algonquinfrançais, et il n'hésita pas, en trois rencontres principales, à prêter son concours aux Algon*

quins et aux Huions coniic leurs ennemis.

Puis, dès i6ii, il fit monter les vaisseaux des traitants européens jusqu'au Sault-Saint-Louis, à la Place Royale (0 — c'est-à-dire à l'endroit

(i) Cet eudroiî, appelé s-insi par Champlain, fut uomuié plus tard Poiatc-à-Callières.

même quHl avait choisi et fait défricher (<) pour le site d'une ville qui devait être un jour Montréal, — afin que les sauvages eussent moins loin à descendre, et surtout pour leur faire éviter les dangers qu41s couraient toujours lorsqu41s avaient à passer devant le Richelieu, la rivière des Iroquois.

L'affection et la confiance que lui témoignèrent, cette année (1611), tous les sauvages qui vinrent à la traite, écrit M. Laverdière, est une preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue était en effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par suite de lës^^ amener insensiblement à la connaissance de l'évangile et à la lumière de la civilisation

Les quelques coups d'arquebuse tirés

par Cliaiiiplaiii, écrit à son tour M. Suite, produisirent l'effet désiré. Les maraudeurs s'abstinrent de reparaître sur le Saint-Laurent nombre d'années. Ou en profita pour faire des découvertes et étendre le nom français à trois cents lieues de Québec. Néanmoins, quarante ans après 1609, Iroquois reprirent le dessus. Oui, mais à qui la faute ? Aux Hollandais qui fournirent des armes à feu aux

(1) Œuvres de CInDHpUiiti^ p. 392.

(2) Notice biographtqm de Champlain^ p. XXXIV.

sauvages ; à la France qui laissa la colonie sans ressources (i)."

Telle était la situation de la Nouvelle- France en 1618, lorsque Nicolet y arriva. La petite colonie canadienne venait à peine de naître, et elle était dans un état très précaire, parce que la Compagnie de Rouen, préoccupée exclusivement du commerce des fourrures, ne faisait que le moins possible pour encourager le défrichement des forêts et la culture du soL Mais elle avait pour chef un homme dévoué et éclairé, qui voulait à tout prix fonder en Amérique un immense empire français.

Champlain ne voyageait au Canada que depuis quinze ans, et déjà il avait remonté le cours de POttawa, traversé le lac Nipissing, ' visité les lacs Huron, Simcoe et Ontario, une grande partie du Haut-Canada. Il était en excellents termes avec les sauvages qu'il avait rencontrés (2). Mais il voulait entretenir cette

(1) Le pays des Grands Lacs, dans le Canada-français, t. II, p. 79.

(2) Ils le traitaient avec la familiarité d'enfants pour leur père. Il en cite lui-même un exemple charmant, dans son voyage de 1613. A peine les Montagnais de Tadoussac eurent-ils connaissance de son arrivée, qu'ils coururent au devant de lut :

*' Quand ils lurent dans notre vaisseau, dit-il, ils regardaient chacun au visage, et comme je ne paraissais

amitié, étendre encore ses relations, agrandir le champ de ses découvertes. Il avait besoin pour cela du concours des interprètes, et parmi eux Nicolet fut un des plus dévoués et des plus utiles.

N'allons pas croire, d'ailleurs, que les Iroquois étaient exclus de ses préoccupations civilisatrices. Il venait de donner une preuve du contraire en envoyant chez eux un des truchements les plus habiles que possédait alors la colonie, avec la mission de faire cesser, si possible, cette guerre fratricide qui décimait depuis des siècles ces pauvres nations sauvages.

Nous verrons bientôt Nicolet revêtu d'une mission semblable ; et cette fois, ce seront les Algonquins eux-mêmes qui, à la grande satisfaction de Champlain, chercheront à se rapprocher de leurs ennemis.

point, ils demandèrent où était M. de Champlain. On

leur fit réponse que j'étais (Icnieuré un France : ce que ne croyant pas du tout, il y eut un vieillard qui vint à moi, eu un coin où je me promenais, ne désirant pas encore être connu ; et me prenant l'oreille, car il se doutait qui j'étais, il vit la cicatrice du coup de fièche que j'avais reçu à la défaite des Iroquois. Alors il s'écria, et tons les autres après lui, avec de grandes démonstrations de joie : *' Tes gens sont au port de Tadoussac, qui t'attendent." {^Œuvres de Champlain^ p. 436.)

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