‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 19 sur 41 · MÉMOIRES ACADÉMIQUES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES ACADÉMIQUES

ou nouvelles découvertes sur la lumière, relatives aux points les plus importants de l'optique.

(1788. 1 vol. in- 8°. )

Pour me conformer aux règlements académiques , dit l'auteur , j'ai envoyé ces Mémoires au concours par des mains étrangères , et j'y ai parlé de mes premières

productions, comme si je n'en étais pas l'auteur. J'aurais même gardé l'incognito , si j'avais trouvé moins d'inconvénient à les faire paraître sous un nom emprunté. Le dirai-je ? Tel est l'empire des anciennes opinions , qu'un novateur sans intrigue , sans parti , sans prôneurs , est souvent réduit à se cacher pour échapper à la persécution ; je sais que mes adversaires s'agitent plus que jamais pour me fermer les journaux. S'ils y parviennent , j'admirerai la force des considérations personnelles et la docilité des critiques. Au demeurant, qu'ils ne se flattent pas de lasser ma constance : On n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pas le courage d'en être le martyr.

A l'ouïe de cette déclaration , il nous semble déjà entendre le terrible Ami du peuple du i o août , des 3 et 2 5 septembre 1792. Mais n'anticipons pas sur les événements, complétons par une indication précise la nomenclature des travaux scientifiques de Marat. C'est lui-même qui va parler : « J'ai dans mon portefeuille d'autres mémoires qui font également suite à mes Découvertes sur la Lumière , et que je publierai à la fin de l'année. J'y traite de l'iris et des couleurs du ciel au lever et au coucher du soleil *, de l'ellypticité de la lune à l'horizon \ de la double image du cristal d'Islande , etc. »

Mais nous sommes en 1788; on prévoit déjà que les préoccupations politiques furent un obstacle, à ses projets. Puisque les événements vont surgir , hâtonsnous de recueillir de la bouche même de Marat un dernier témoignage des incessantes préoccupations du savant , et la révélation de travaux qui semblent perdus à tout jamais : « Dans la honteuse expédition du

22 janvier 1790,... on m'a enlevé un rouleau contenant 43 lettres, formant ma correspondance d'Espagne, relative à l'établissement que le roi défunt me fit proposer en 1785; 57 lettres, parmi lesquelles 17 de Franklin, formant ma correspondance académique -, et plus de 3oo lettres , formant ma correspondance particulière , parmi lesquelles en est une cachetée , contenant la Structure de mon hélioscope. Enfin , Analyse de différents systèmes sur le Feu et la Chaleur.

Ces derniers documents sont constatés par l'inventaire des papiers de Marat , fait par le Comité de sûreté générale de la Convention , dont copie fut délivrée à la citoyenne Evrard, veuve Marat, le 2 août 1793 (1).

Nous réservons et l'analyse des ouvrages scientifiques, et l'appréciation des savants du XVIIIe siècle pour un nouveau volume en préparation , sous le titre de MARAT, savant. On en trouve une analyse sommaire dans l'ouvrage de A. Bougeart, publié sous le titre de L'Ami du peuple-, 2 vol. in-octavo de 432-447 pages; publié chez Lacroix et Cie , librairie internationale , 1 5 , boulevard Montmartre , à Paris (2) \ et dans

(1) Voir les Documents justificatifs, n° 7.

(2) Auteur de nombreuses Observations philosophiques qui lui ont mérité le surnom de Vauvenargues moderne; auteur de Danton, édité à la même librairie, et enfin de plusieurs Études politiques ; qui mieux que A. Bougeart pouvait entreprendre une étude sérieuse et complète du paria révolutionnaire, et plaider au tribunal du public la réhabilitation de l'Ami du peuple, calomnié par les plagiaires de fa réaction de 1795 ? Son travail , aussi hardi que consciencieux, lui a mérité l'estime de ceux-mêmes qui ne partagent ni ses vues, ni son radicalisme politique.

Quant à sa valeur morale, nous allons en emprunter le témoignage à ses propres accusateurs. Appelé à comparaître devant le tribunal pour la publication de son ouvrage « sur Marat » et sous l'inculpation : d'excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres; d'attaque au principe de la propriété ; d'apologie de faits

ÉCOLE DU CITOYEN. 7t

Nouvelles études scientifiques et philologiques, par F.-V. Raspail-, 1864, pages 234-252 (1).

Pour ne pas interrompre à nouveau la description bibliographique , nous plaçons ici le récit d'un épisode dont les fantaisistes littéraires et les romanciers ont presque exclusivement fait les frais. Il s'agit d'un duel , en 1 784 ou 1 785 , entre l'académicien Charles , professeur de physique , et Marat.

Charles, qui s'était permis des critiques acerbes et des railleries sanglantes sur les Découvertes de Marat , annonce une série de leçons publiques dans lesquelles il se fait fort de démontrer l'inanité de ces prétendues découvertes.

Marat , informé , se rend au Louvre. La galerie est déjà pleine d'auditeurs par avance enthousiastes. Il prend place aux gradins supérieurs.

Charles bientôt fait son entrée au milieu d'applaudissements frénétiques... Il commence son cours.

Ainsi qu'il l'a annoncé, Marat et ses découvertes vont faire les frais de la leçon. La parole de Charles est froidement dédaigneuse \ le ton est celui de l'ironie ,

qualifiés crimes ou délits ; d'outrages à la morale publique; le président résumait ainsi la dernière partie du réquisitoire du ministère public : «...."., cependant , il est juste de reconnaître que Bougeart n'a aucun antécédent judiciaire, que sa vie est régulière et que ses habitudes sont calmes et laborieuses » Ce qui n'empêcha pas la justice impériale de condamner Baugeart à quatre mois de prison, i5o fr. d'amende et à la saisie de tous les exemplaires de l'ouvrage sur Marat.

(1) Cette Etude de F.-V. Raspail, sur Marat, le savant, est suivie d'une autre, sur Marat , le révolutionnaire^. 252-286), où, avec les meilleures intentions et beaucoup de talent , mais dépourvu de documents et dupe des écrits attribués à Marat, F.-V. Raspail n'a produit qu'une Etude médiocre, c'est-à-dire très-erronée

du persiflage. Prenant les côtés faibles des études de Marat, il en fait ressortir, comme en se jouant, toute l'insignifiance. Les instruments , dociles à sa manipulation habile autant que savante , soulignent la démonstration du professeur et semblent s'entendre avec lui pour achever sa victime.

Perdu dans cette foule brillante où nul ne semble le connaître , Marat se contient encore , mais il se contient avec peine.

Tout à coup, une apostrophe malheureuse échappe à l'académicien : — Et quel est ce Marat ? s'écrie-t-il sur un ton plus accentué de mépris , ce Marat que Voltaire a si justement traité d'arlequin, ce Marat

— Ce Marat , le voici ! interrompit brusquement Marat •, il est prêt à démasquer les faux savants et à châtier les insolents.

Ce fut d'abord dans l'assemblée un mouvement de stupeur. Mais bientôt , de toutes parts , grondements et rumeurs s'élèvent hostiles à l'homme qui défiait ainsi le professeur aimé. Quelques voix réclament même son exclusion immédiate.

— Laissez , laissez , dit Charles avec un haussement d'épaules tout plein d'impatience, Monsieur n'est pas dangereux. Et retournant à ses instruments , il se disposait froidement à reprendre ses expériences.

A ce dernier outrage , Marat ne put résister. Il s'élance. Vainement ceux qui l'entourent cherchent à le retenir , Marat se dégage de leurs étreintes -, en deux bonds il est au bas des gradins, dans l'espace libre qui sépare le professeur de l'auditoire.

Charles se retourne , et , toisant son adversaire :

— Est-ce une leçon de physique que vous venez recevoir ? lui demanda-t-il simplement.

— C'est d'abord une leçon de politesse que je viens donner , répond Marat. Et ce disant , il tire vivement l'épée du fourreau.

Charles , membre de l'Académie des sciences , pensionné du roi , logé au Louvre , où il fait ses cours publics, professant devant la plus brillante société de Paris , portait également l'épée , selon la mode des hommes de qualité de l'époque. Il s'incline ironiquement , le sourire aux lèvres , arrondit le bras avec une affectation cérémonieuse , et dégaine avec la lenteur solennelle qu'on met à la comédie.

Que va-t-il se passer ?

Les épées se sont croisées. Charles a tout son sangfroid. Il reste sur la défensive. Mais Marat , qu'aveugle la colère , le presse vivement. Peu de place pour rompre , les instruments de physique sont là , encombrants \ si bien que la lutte va avoir lieu , pour ainsi dire , corps à corps. Un premier dégagement de Marat est paré sans riposte. Les épées se rejoignent. Un deuxième dégagement de Marat suit aussitôt, Charles évite le coup par un mouvement de côté , et , sans suivre l'épée de son adversaire , à tout hasard , la main basse, il allonge le bras.

Marat , dans le feu de son dégagement , se présentait absolument découvert ; l'épée de Charles l'atteint au gras de la cuisse gauche et pénètre dans les chairs qu'elle traverse de part en part.

Marat tomba évanoui. Le tout n'avait duré que quelques minutes.

Un médecin , qui se trouvait dans l'assistance , fit le premier pansement et put constater sur-le-champ l'absence de toute lésion dangereuse.

Par les soins de Charles, Marat fut transporté à son

domicile , et quelques jours après , le blessé pouvait reprendre ses occupations habituelles. L'affaire fit quelque bruit dans Paris , mais , sur la prière même de Charles , et vraisemblablement sur l'ordre du comte d'Artois, le lieutenant de police ferma les yeux et aucune suite judiciaire n'y fut donnée.

Tel est , dans sa substance , le récit publié par M. Gabriel Guillemot, dans le journal Le Rappel des 10 et ii septembre 1875 ou 1876.

Sauf l'imputation de pratiques méprisables consistant à dissimuler adroitement des aiguilles métalliques dans un gâteau de résine , afin de contredire l'opinion commune sur la non-conductibilité électrique de cette substance -, imputation ramassée avec bonheur , parmi les ordures de la calomnie , par l'académicien Dominique- François Arago et déposée solennellement , par lui , sur la tribune de la docte assemblée , le 26 février 1 844 , c'est à peu de chose près le même motif allégué par les biographes qui ont effleuré ce sujet , sans jamais , plus que M. Guillemot, fournir de témoignages authentiques à l'appui.

En résumé, il est bien évident qu'il y a eu dissentiment entre les deux savants physiciens; qu'il y a eu outrage public de la part de Charles. Ce qui est moins prouvé , c'est le duel , mais ce qui paraît entièrement faux , c'est le duel au Louvre , dans la salle même du cours , et en pleine séance publique.

L'histoire ne saurait s'accommoder ni de brocards académiques , ni de fantaisies littéraires ; il lui faut des pièces authentiques. Nous allons donc offrir à nos lecteurs un nouveau document inédit qui, s'il ne fait pas la lumière complète , servira du moins à éclairer un des points de cet épisode.

Marat, insulté par le physicien Charles, écrivit à Macquer , chimiste distingué et leur ami commun , une lettre où Marat se plaint vivement de cette offense publique, dont il exigeait réparation. Cette lettre, qui est aujourd'hui dans le cabinet de quelque autographile, a été dans les mains de M. Gabriel Charavay. En voici la copie textuelle :

« Quoique vous m'ayiez donné lieu de suspecter vos principes, Monsieur, je ne vous crois pas assez lâche pour manquer à votre parole d'honneur que vous m'avez engagée tant de fois. Vous trouverez en moi un ennemi généreux qui rougirait de surprendre son adversaire et de vouloir tirer avantage de sa supériorité. Pour vous en convaincre , ayez un témoin , j'en aurai un autre. Le porteur vous dira le reste.

« A dimanche à deux heures.

« Marat (i). »

Jusqu'ici , il résulte de l'examen scrupuleux de la vie de Marat qu'il fut au plus haut degré studieux , passionné pour la gloire et ami des sciences , où ses aptitudes intellectuelles lui assignaient un rang distingué parmi les plus illustres. S'il n'eût été qu'un vulgaire savant se traînant dans les sentiers battus par ses devanciers, son nom serait depuis longtemps perdu dans la foule de ses condisciples, l'irascible Voltaire n'eût pas pris la peine de réfuter ses écrits, et la renommée n'eût pas proclamé la réputation de Marat dans toute l'Europe savante; s'il eût été, comme tant d'autres, plus ambitieux de titres sur les cassettes des princes

(i) C'est encore à l'obligeance de M. Gabriel Charavay que nous sommes redevable de cette communication.

que d'une réputation méritée, aurait-il refusé les offres brillantes des cours de Russie , de Berlin , de Paris ; eût-on jamais songé à le proposer pour directeur d'une Académie des sciences à Madrid ; s'il n'eût été , comme le prétend sans pudeur la séquelle des écrivassiers , qu'un marchand d'orviétans , un empirique , un charlatan , eût-il obtenu son diplôme de docteur , fût-il devenu le médecin des gardes-du-corps chez d'Artois et celui des incurables pour sa clientelle" à Paris ; s'il eût été un immoral , au lieu de le harceler par d'insidieuses attaques anonymes , pourquoi ses lâches détracteurs ne le confondaient-ils publiquement , quand il leur disait : Je défie que personne sous le ciel puisse me reprocher une action deshonnête.

S'il reste chez les accusateurs de Marat l'ombre d'un sentiment de dignité humaine et un peu de cœur, qu'ils appliquent à eux-mêmes ce défi , s'ils l'osent.

Quant à vous , lecteurs , qui cherchez la vérité étouffée depuis longtemps sous les plus indignes calomnies , suspendez encore votre jugement, car si les actes de la vie privée de Marat vous sont déjà bien connus jusqu'à ce jour, à partir de cette époque, jusqu'au jour de sa mort, nous n'allons plus le perdre de vue un seul instant; et, comme cet espace de temps est tout particulièrement rempli par la période révolutionnaire , c'està-dire par des circonstances où l'homme donne généralement plus libre cours à ses instincts , à ses passions , eh bien ! voyons comment Marat va agir , et par ses actes, comme par ses écrits, nous pourrons nous convaincre de ce qu'il était auparavant.

Page 1