OFFRANDE A LA PATRIE
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Hymne d'espérance, derniers et suprêmes conseils
d'un soldat expérimenté, frappé d'un coup imprévu au début de la lutte.
Laissons parler Marat :
« Mes chers concitoyens , c'en est fait , le prestige est détruit. Les voilà donc enfin ces ministres audacieux, décriés par leur ineptie , avilis par leurs déprédations , abhorrés par leurs excès, et proscrits par l'indignation publique! Traîtres à leur maître, traîtres à leur pays, ils ont , à force de forfaits , compromis l'autorité et poussé l'Etat sur le bord de l'abîme... O Français ! vos maux sont finis , si vous êtes las de les endurer ; vous êtes libres pour toujours , si vous avez le courage de l'être. L'Europe entière applaudit à la justice de votre cause ; convaincus de la légitimité de vos droits , vos ennemis mêmes ont cessé de s'inscrire contre vos réclamations ; et pourvu que vous abandonniez le dessein de les consacrer dans l'Assemblée nationale, loin de refuser de subvenir aux besoins de l'Etat, dont ils ont été jusqu'ici les sangsues, ils offrent d'en acquitter seuls la dette. D'en acquitter seuls la dette ! mais le peuventils ?... Défiez- vous du piège qu'ils vous tendent. Ils consentent à payer un jour sans mesure, pour ne plus payer de la vie ; et s'exécutant une fois pour toutes , ils resteraient maîtres du champ de bataille, ils vous tiendraient abattus pour toujours, ils appesantiraient vos fers et continueraient à s'engraisser de votre sueur, à se gorger de votre sang...
a O mes concitoyens! l'excès de vos maux a fait sentir la nécessité du remède. Une occasion unique se présente de rentrer dans vos droits : connaissez une fois le prix de la liberté, connaissez une fois le prix d'un instant. Que la sagesse dirige toutes vos démarches , mais soyez inébranlables ; et quelque avantage qu'on
vous propose , dussent vos ennemis se charger seuls du fardeau des impôts, refusez tout... tant que vos droits n'auront pas été fixés d'une manière irrévocable. Or, c'est dans l'Assemblée nationale où vous devez les établir solennellement et les consacrer sans retour.
« A quoi n'avez-vous pas droit de prétendre , et de quoi n'avez-vous pas besoin ? Dans l'état où je vous vois , vous ne devez pas seulement exiger de quoi vous nourrir, vous Vêtir, vous loger, élever vos enfants et les établir convenablement *, mais vous devez assurer la liberté de vos personnes contre les attentats du despotisme ministériel', votre innocence contre des juges iniques, l'honneur de vos femmes et de vos filles contre les entreprises des séducteurs titrés , votre réputation contre les atteintes des calomniateurs en crédit , obtenir justice contre des oppresseurs puissants, et vous procurer les facilités de développer vos talents et de les cultiver pour votre bonheur. Vous le devez à vous , à vos enfants , à votre patrie , à votre roi. C'est le seul moyen de rendre la nation florissante , respectée , redoutable, et de porter au comble de la gloire l'honneur du nom français. »
Le second discours est un appel à l'union et à la prudence. Dans le troisième , Marat met le peuple en garde contre l'engouement, cette hypertrophie de la reconnaissance , cette maladie si française ; à ce sujet viennent les conseils sur le choix des représentants à la future assemblée nationale : « Mes chers concitoyens , que le passé vous serve de leçon pour l'avenir ; armezvous de prudence et soyez sévères sur le choix de vos représentants , comme vous le seriez aujourd'hui sur le choix d'un ministre d'Etat. Ecartez de l'arène la jeunesse imprudente et fougueuse, les hommes affichés par
leur légèreté et leur enjouement , les hommes portes à la dissipation , au faste , à la débauche , à l'avarice , à l'ambition. Lumières et vertus, voilà les qualités indispensables d'un représentant du peuple. N'élevez à cette dignité que des hommes d'un sens droit , d'une probité reconnue et dont les talents ne soient pas équivoques ; des hommes zélés pour le bien public , versés dans les affaires et dont les intérêts soient inséparables des vôtres ; des hommes graves, d'un âge mûr ou dont la vieillesse respectable couronne une vie sans reproche. Et afin que leur vertu soit à couvert de toute tentation , choisissez des hommes au-dessus des besoins par leur fortune ou leur travail , des hommes indépendants par leurs emplois ou dont les places ne dépendent ni de la faveur , ni des grands , ni d'un ministre. Du choix de vos représentants dépend votre bonheur , votre salut.
« Le soin de vos fortunes , de votre liberté , de votre honneur ; l'amour pour vos familles , pour votre patrie , pour votre roi ; la religion et la gloire de l'Etat se réunissent en ce moment pour solliciter votre prudence, armer votre vertu... »
Dans le quatrième discours , Marat revient . sur la situation déplorable dans laquelle les ministres du roi ont précipité la France. Enfin, dans le cinquième et dernier discours, il pose les bases d'une constitution juste , sage et libre : « Tout est perdu , mes chers concitoyens, si la nation, assemblée par ses représentants , ne commence par assurer sa souveraineté et son indépendance de toute autorité humaine. Pour cela , il est indispensable que les Etats généraux , élus convenablement, s'assemblent de droit, dans un lieu choisi comme siège, et qu'ils s'assemblent de droit au moins
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une fois de trois en trois ans. La nation représentée étant le souverain légitime, le législateur suprême, doit seule faire les lois fondamentales de l'Etat, rectifier la Constitution , et veiller à la conservation de son ouvrage. C'est donc à elle que les ministres doivent être comptables de leur administration... C'est à elle à demander le redressement des griefs nationaux , le renvoi des ministres ineptes , la punition des ministres corrompus. C'est à elle de fixer le choix, des matières soumises à son examen et la police de ses Assemblées. Première loi fondamentale du royaume, sans laquelle les Etats généraux ne seraient qu'un vain fantôme. Convoqués dans quelques circonstances désastreuses, pour combler l'abîme de la dette publique , leur existence momentanée dépendrait de la volonté du gouvernement; leur souveraine puissance se bornerait à la rare prérogative d'accourir de tous les coins du royaume à la voix du chancelier , et de fouiller dans la poche de leurs commettants , pour remplir le trésor royal et fournir aux folies de l'administration, aux rapines des courtisans, aux déprédations des ministres et aux friponneries des commis, des régisseurs, des employés. Pour consolider leur existence , ils ne doivent donc consentir les impôts que pour trois ans.
« Si j'ai indiqué l'époque de leurs assemblées à terme, c'est afin qu'elles ne fussent ni trop rapprochées pour devenir onéreuses , ni trop éloignées pour que les affaires , longtemps accumulées , devinssent embarrassantes.
« Les Etats généraux ne pouvant veiller au salut de l'Etat qu'autant qu'ils sont assemblés, il est indispensable qu'ils établissent un comité qui siégera continuellement en leur absence. Ce comité sera chargé de
veiller au maintien de la Constitution et à l'observation des lois; de demander le redressement des griefs publics et la réforme des abus ; de réclamer contre lés coups portés à la liberté , etc. Il doit être peu nombreux, mais composé des hommes les plus distingués par leurs lumières et leurs vertus; et afin qu'il ne soit jamais tenté de se laisser corrompre , nul de ses membres ne pourra accepter un autre emploi, et il sera tenu de rendre compte de sa conduite. Seconde lot fondamentale du royaume.
« Quelques hommes assemblés ne sauraient veiller sur tout un Empire et être instruits des atteintes portées aux lois , si les plaintes des opprimés ne parviennent jusqu'à eux. Et comment celles des malheureux, intimidés par leurs oppresseurs , réduits à la misère , privés de tout appui ou détenus en prison , leur parviendraient-elles, si ce n'est par des hommes assez courageux et assez généreux pour les rendre publiques ? 11 importe donc que la presse soit libre. Troisième loi fondamentale du royaume. »
Suit la nomenclature, malheureusement trop vraie, des abus qui résultent , en France , des lois sur la presse.
« Rendue libre , point d'abus à redouter ; pour prévenir la licence, il suffira d'obliger tout auteur de signer ce qu'il publie et de le rendre responsable des faits faux ou hasardés ; d'obliger tout imprimeur de ne rien mettre au jour d'anonyme, sous peine de perdre son état; enfin, de punir rigoureusement tout libraire et colporteur qui viendraient à débiter des ouvrages clandestins. S'il n'y a point d'abus à redouter de la liberté de la presse, que d'avantages n'a-t-on pas à en attendre ? •Une fois établie, tout bon citoyen veillera à l'observation des lois et contiendra dans le devoir les hommes
chargés de leur exécution. Sont-elles violées ? Tout homme courageux sonnera l'alarme et sollicitera la vindicte publique...
« Après avoir assuré la souveraineté de la nation et la liberté publique , il faut assurer la liberté de chaque citoyen ^ par l'abolition des lettres de cachet et la proscription des coups d'autorité. Quatrième loi fondamentale du royaume.
Il ne suffit pas d'assurer la liberté des citoyens contre les coups d'autorité \ pour couronner le grand œuvre de la législation, il faut encore assurer leur innocence contre l'ignorance ou la corruption des juges. »
Ici , Marat développe les motifs qui lui font demander la refonte des lois criminelles et la réforme des tribunaux. « Le meilleur moyen, ajoute-t-il, de les couper dans la racine , serait d'adopter la jurisprudence criminelle des Anglais. Mais si on n'établit pas les jugements par jurés , que l'instruction du procès soit publique *, que l'accusé ait un avocat; que les portes de sa prison soient ouvertes à ses parents , à ses amis ; qu'on ne le traite pas comme un malfaiteur avant de l'avoir convaincu de crime \ et que son jugement soit rendu à la face des cieux et de la terre. Cinquième loi fondamentale du royaume.
Enfin , lorsqu'on aura statué sur ces grands objets , on s'occupera de celui des impôts, sur lequel je .n'ai qu'un mot à dire : c'est que la répartition doit être proportionnelle aux fortunes. Sixième loi fondamentale du royaume. »
Marat termine Y Offrande à la patrie par cette touchante exclamation : « En attendant ce jour si désiré , où la nation, livrée aux transports de sa joie, pourra s'écrier : Je suis libre! quelle émotion délicieuse coule
dans mes veines et pénètre mon cœur!... Chère patrie, je verrai donc tes enfants réunis en une douce société de frères, reposant avec sécurité sous l'empire sacré des lois , vivant dans l'abondance et la concorde , animés de l'amour du bien public et heureux de ton bonheur ! Je les verrai formant une nation éclairée , judicieuse , brillante , redoutable , invincible , et leur chef adoré au faîte de la gloire ! »
Si le lecteur ne trouve pas dans ces principes d'une sage Constitution tous ceux qui se manifestèrent dans la suite, au fur et à mesure des événements et des nécessités politiques , qu'il veuille bien ne pas perdre de vue que cette esquisse rapide date de février .1789, c'est-à-dire plus de deux mois avant l'ouverture des Etats généraux ; et qu'à cette époque , où tous les cœurs inclinaient vers l'espérance, où les déceptions n'avaient encore provoqué ni défiance, ni résistance, la sagesse et la modération présidaient presque exclusivement dans tous les conseils des amis de la liberté.
Pendant que V Offrande à la patrie répandait la lumière , le succès de cet écrit , couronné par la Société patriotique du Caveau , fut la cause principale du rétablissement de son auteur. Les vues qu'il contenait éveillèrent au plus haut point l'attention des penseurs, percèrent avec rapidité dans le public , et Marat eut encore la satisfaction de les voir consacrées dans presque tous les cahiers des députés aux Etats généraux.
Deux mois environ après cette publication , c'est-àdire en avril 1 789 , parut le
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