DE L'OFFRANDE A LA PATRIE
, ( in-8° de 62 pages. )
Le but de ce nouvel écrit était de rappeler aux députés que la base immuable de la félicité publique repose sur trois principes fondamentaux : « Aux sujets, des droits sacrés; à l'Etat, des lois inflexibles; au gouvernement , des barrières insurmontables. Mais comment réussir à leur en donner , si la nation n'a en main le pouvoir de corriger les abus, si elle ne prend soin elle-même d'assurer son repos et de veiller à son bonheur. Il faut donc à la France un Conseil national , revêtu de la souveraine puissance, et (pour tout dire en peu de mots) une Constitution sage, juste et libre, au lieu d'un gouvernement absolu... En vain aurait-on recours à tout autre moyen -, une triste expérience en démontrerait bientôt l'insuffisance et l'inutilité. Quant à l'exécution , je le sens trop, l'entreprise est aussi difficile qu'elle est noble et hardie ; mais avec de la sagesse et du courage, on surmonte les plus grandes difficultés.
« Ce plan de réforme, j'en conviens, pourrait occasionner quelques commotions à la machine politique ; aussi est-il peu du goût de ces citadins imprudents qui ont aventuré toute leur fortune sur la foi du prince , de ces hommes timides qui tremblent de compromettre leur repos , et de ces lâches égoïstes qui ne veulent que jouir en paix des douceurs de la vie. Pleins de patience pour les maux du peuple qu'ils ne ressentent point , ils ne prêchent que la résignation ; et , trouvant toujours dans les calamités publiques matière à leurs vains discours, ils clabaudent contre toute mesure énergique propre à régénérer l'État , ils proposent mille petits tempéraments .et ils s'efforcent de sacrifier la nation à leurs vues pusillanimes.
« Chercher à ramener les esprits est toujours une tentative louable ; mais se flatter de réussir est souvent
le rêve d'un homme de bien. Comment se le dissimuler ? Les intérêts des compagnies , des corps , des ordres privilégiés , sont inconciliables avec les intérêts du peuple : c'est sur l'abaissement , l'oppression , l'avilissement et le malheur de la multitude que le petit nombre fonde son élévation , sa domination , sa gloire et son bonheur. Or, si le peuple n'a rien à attendre que de son courage ; pour l'engager à rompre ses fers , il ne faut pas atténuer à ses yeux les torts , l'injustice , les outrages de ses tyrans , dans la crainte que de sots ménagements pour les ennemis du bien public ne tournassent contre lui. Je n'ai donc point cherché à retenir ma plume *, mais , en l'abandonnant au sentiment , je l'ai soumise au frein de la raison et de la justice.
« Je n'ignore pas que ces hommes apathiques, qu'on appelle des hommes raisonnables, désapprouvent la chaleur avec laquelle j'ai plaidé la cause de la nation ; mais est-ce ma faute s'ils n'ont point d'âme ? Insensibles à la vue des calamités publiques , ils contemplent d'un œil sec les souffrances des opprimés, les convulsions des malheureux réduits au désespoir, l'agonie des pauvres épuisés par la faim , et Us n'ouvrent la bouche que pour parler de patience et de modération. Le moyen de les imiter quand on a des entrailles ? Et comment le suivre envers des ennemis incapables d'aucun retour généreux, envers des ennemis sourds à la voix de la justice , et dont le cœur est fermé à celle des remords ? Depuis tant de siècles qu'ils oppriment le peuple , qu'a-t-il gagné à ses paisibles réclamations ? Se sont-ils relâchés de leur barbarie à l'aspect de ses misères ? Se sont-ils laissé toucher à ses gémissements ? Forts de sa faiblesse, ils s'élèvent avec fureur contre lui et crient au meurtre sitôt qu'il parle de leurs prérogatives. Pour
avoir la paix , faudra-t-il donc toujours qu'il se laisse dépouiller en silence et qu'il invite , par sa lâcheté , à toujours s'abreuver de son sang ?
« Renonçons aux suffrages de ces censeurs timides : les seuls que j'ambitionne sont ceux des hommes sages, fermes et généreux , qui s'oublient sans regret pour sacrifier au devoirs C'est à eux que j'offre avec déférence ces légères marques de mon dévouement à la patrie, et je m'applaudirai de mes faibles efforts, si je parviens à développer quelques moyens d'assurer la félicité publique... »
Le premier discours de ce nouvel opuscule est la peinture des maux que les peuples doivent à l'incurie , à l'ambition , à l'orgueil , à la faiblesse , à l'inconduite , aux vices de leurs gouvernants. L'auteur examine ensuite les différentes formes de monarchies.
Le second discours , relatif à la Lettre de convocation, témoigne autant de sa surprise que de son affliction : « J'y cherche ce ton simple et vrai d'un père tendre qui ne veut que le bien de ses enfants , qui s'émeut à l'aspect de leurs misères , qui s'indigne contre les coupables auteurs de leurs maux , qui se prépare à les tirer d'oppression , à leur rendre la liberté , la paix , ce ton qui va au cœur et qui fait couler des larmes d'admiration -, mais je n'y trouve que le langage ordinaire d'un prince impérieux , dont les affaires sont dérangées , et qui veut bien recevoir les suppliques de ses sujets , pourvu qu'ils lui donnent , à leur tour , les moyens de sortir d'embarras; je n'y vois que le projet vague de rétablir l'ordre; en un mot, j'y retrouve ce ton si lourdement employé dans tous les édits , et ces promesses si décriées , que le peuple gémit d'avance , lorsque ses maîtres lui parlent de leurs soins paternels. Est-ce donc
là le langage d'un prince juste, qui n'ignore plus que l'abus seul de son autorité a plongé l'Etat dans l'abîme!... Ah! ce ne sont point des doléances, mais des griefs que nous porterons jusqu'au trône:, ce ne sont point des plaintes , mais des cris d'indignation que nous élèverons contre les auteurs de notre misère; ce ne sont pas des souhaits que nous ferons entendre, mais la réclamation des droits de l'homme et du citoyen ; ce n'est point une grâce que la nation implore, c'est justice qu'elle demande et qu'elle attend. »
Dans le troisième discours , Marat rappelle aux représentants, et leurs droits et leurs devoirs. Mais déjà la conduite du roi lui rend l'autorité suspecte*, et pour préserver le peuple des fâcheuses conséquences qui résultent de l'engouement ou d'une confiance aveugle , « On ne cesse , écrit-il , de nous prêcher la subordination, en nous recommandant de nous presser ^autour du trône, de nous confier à nos défenseurs naturels. Sans doute il ne faut ni suspecter les vues salutaires de l'administration, ni accuser la sagesse du monarque, ni repousser la main tutélaire du gouvernement; mais ce sont les actions seules qui manifestent la pureté des intentions, et c'est aux bienfaits que se reconnaît le bienfaiteur. »
Plus loin , le prévoyant politique ajoute : « Peut-être la noblesse et le clergé , cherchant à rendre nulle la convocation de l'Assemblée nationale, ou à la faire tourner à leur avantage , demanderont-ils que chaque ordre délibère séparément. Gardez-vous de ce mode gothique que la raison réprouve , qui n'a été suivi que dans les temps de l'anarchie féodale , et qui ramènerait le règne désastreux de la barbarie... Gardez- vous de consumer le temps en discours oiseux, en disputes
frivoles , en vaines discussions ; remettez à une conjoncture moins sérieuse le désir naturel de briller \ qu'avant la tenue des Etats généraux , chacun de vous se réunisse à ses collègues, s'entende et se concerte avec eux. Tous animés du même esprit, choisissez parmi vous , pour porter la parole , un homme sage , ferme , éloquent. Ne souffrez point que l'Assemblée se dissolve avant d'avoir statué sur les lois fondamentales du royaume, et ne sondez les plaies du gouvernement qu'après avoir rompu les fers de la nation. »
Le quatrième et dernier discours est l'esquisse du tableau ravissant et des avantages qui résulteraient infailliblement des Assemblées nationales devenues permanentes. Témoignage honorable d'un grand cœur qui voit l'humanité à travers le prisme de sa propre conscience, et qui carresse pour quelque temps encore les douces illusions de la fraternité politique. « Ne cessons de le répéter : le seul but légitime de tout gouvernement est le bonheur des peuples qui y sont soumis , but qu'il atteindrait toujours sans le défaut de capacité , d'intégrité et de désintéressement de ceux qui sont à la tête des affaires. Or, on doit trouver plus de lumières et de vertus dans le Conseil de la nation , où l'intérêt public appelle les hommes de mérite , que dans le Conseil du prince, où la faveur n'appelle que des intrigants. »
Après avoir montré les avantages qui résulteraient des Assemblées nationales, il met en opposition les inconvénients d'une administration arbitraire.
Je ne m'étendrai pas ici , dit l'auteur en terminant le parallèle, sur la forme à donner à la Constitution pour la rendre solide et durable ; j'observerai simplement qu'elle dépend d'une sage distribution des diffé-
rents pouvoirs de l'Etat , distribution qui doit être telle , qu'en laissant au gouvernement toute son activité et le secret de ses délibérations, elle circonscrive néanmoins l'autorité ' arbitraire , et assure aux citoyens la liberté civile , la paisible jouissance de leurs droits ; ce qui fera du corps politique un tout parfait, et le chef-d'œuvre de la législation. »
Les Etats généraux allaient bientôt ouvrir leurs séances; il ne restait à Marat qu'à attendre pour juger cette Assemblée, de qui la nation attendait la consécration de ses droits.