‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 36 sur 41 · C'EST UN BEAU RÊVE, GARE AU RÉVEIL · texte numérisé non relu

C'EST UN BEAU RÊVE, GARE AU RÉVEIL

( in-8* de 8 pages. )

L'illusion qui fascinait les patriotes , le songe dont ils se berçaient , les Parisiens surtout , c'était leur parfaite sécurité et la conviction que rien ne pourrait résister aux vainqueurs du 14 juillet et du 6 octobre; que le despotisme abattu ne pouvait se relever; que les ennemis publics , terrifiés par les exécutions populaires, n'oseraient ni se montrer, ni machiner de nouveaux complots ; que la liberté ayant une base de granit dans la déclaration des droits, était inébranlable et indestructible. Et avec cette frivolité vaniteuse et cette imprévoyance qui sont le triste apanage et le fléau des Parisiens triomphants, ils fermaient l'oreille aux cris d'alarme et aux conseils de leur fidèle ami sur les pièges où leurs perfides ennemis les précipitaient au nom de la loi.

Voilà le songe trompeur dont se berçaient les Parisiens ; bien trompeur en effet , car nous assisterons bientôt à un affreux réveil.

Avant d'aborder le funeste projet qui fait le sujet principal de C'est un beau rêve, Marat reproduit avec quelques commentaires les nouvelles déclarations du ministre de la guerre, dans la séance du 26. Selon le ministre, le calme se rétablit dans la garnison de Nancy, à Metz, la fermentation diminue, et il y a lieu d'espérer que l'ordre se rétablira dans tous les régiments. Broglie et Malouet avaient devancé le ministre dans cette voie.

« Il est à remarquer que le plan d'opérations de tous ces charlatans , qui sont à la tête des affaires , se réduit à deux points uniques : répandre l'alarme sur l'insurrection et les désordres supposés des soldats ou des citoyens qu'ils veulent mettre sous le joug, jusqu'à ce qu'ils ayent obtenu de la complaisante Assemblée quelque décret funeste; puis, publier la cessation des désordres et le retour du calme, pour présenter à l'Assemblée vaniteuse de faux actes de soumission. Ce charlatanisme saute aux yeux dans toutes les séances... »

Venons au fait principal.

A la séance du 25 août 1790, Mirabeau, au nom du Comité diplomatique , propose la révision des traités internationaux qui constituent le Pacte de Famille, et le maintien provisoire de l'alliance Franco-Espagnole, en attendant le résultat de nouvelles négociations. Il conclut subsidiairement à ce que l'armement des flottes en commission soit porté à 3o vaisseaux de ligne pour répondre aux préparatifs qui se font dans toute l'Europe.

La discussion interrompue est reprise le lendemain 26, à la séance du matin -, et grâce aux députés Ricard et Boutidoux, qui vinrent encore renchérir sur la proposition du perfide , l'armement des vaisseaux fut porté à 45 par la presque unanimité des représentants.

La question de l'armement , celle qui tenait le plus à cœur aux suppôts de la cour , qui secrètement poussaient à la guerre , sortit triomphante aux applaudissements de toutes les fractions de l'Assemblée; ce qui contribua passablement à faire reconnaître aux défenseurs du peuple , dans l'Assemblée nationale , qu'une fois encore il avaient été dupes du machiavélisme de Mirabeau.

« Le voilà donc enfin ce sinistre projet que l'infernal

Riquettl machinait dans les ténèbres. Le voilà cet affreux décret qui fera fondre sur nous les fléaux redoutables de la guerre , unique ressource laissée à nos agents atroces , pour nous remettre aux fers. Où étiez-vous, Barnave , Lameth , d'Aiguillon , Robespierre , Menou , quand on a osé le proposer ? Vous sommeilliez sans doute, puisqu'il a passé sans vos réclamations, ou bien le serpent infernal est parvenu à vous séduire par son langage trompeur. Chère patrie , s'écrie Marat, n'as-tu donc plus pour te défendre que quelques cœurs honnêtes sans défense contre l'astuce des fripons soudoyés par le despote 1

« Citoyens trop crédules, naguère encore vous chantiez vos victoires ; enivrés d'un faux triomphe , vous criiez avec transport , nous sommes libres ! et cent mille voix perfides répétaient à l'envi , vous êtes libres, pour vous plonger dans une fatale sécurité. Ils vous ont présenté la main de paix, en vous jurant fidélité ; ils ont lié les bras à vos défenseurs séduits par leurs faux airs de fraternité , et ils sont parvenus à vous enchaîner sur l'autel même de la liberté. Vous dormez sur leur sein ; encore quelques jours, et un affreux réveil succédera à ce repoé funeste et vous reconnaîtrez , en frémissant , que ce triomphe glorieux, dont on vous berçait, n'était qu'un songe imposteur.

« Ici , quelle scène affreuse s'ouvre devant moi 1 Livrés à votre frivolité naturelle , bientôt vous détournerez les yeux des affaires du dedans sur les affaires du dehors ; vous abandonnerez vos plus chers intérêts pour de folles nouvelles ; des mensonges de gazetier vous feront oublier le soin de faire régner dans vos murs la justice, l'abondance et la paix. Pour hâter votre ruine, les scélérats qui vous gouvernent vous cherchent des

ennemis en tous lieux, et s'efforcent de vous engager dans des guerres désastreuses. Hors d'état de tenir devant les forces ennemies , vos flottes seront écrasées et détruites ; des milliards seront dissipés en quelques années, et les biens du clergé, qui devaient servir à libérer l'État, à soulager le peuple, n'auront servi qu'à vous rendre vos fers, qu'à appesantir sur nos têtes le joug de la servitude et de la misère. Loin des yeux de leurs concitoyens, bientôt les soldats ne songeront plus à leurs droits, et finiront par oublier la patrie. Au milieu du tumulte des camps, ils ne connaîtront plus que la voix de leurs chefs ; mille séductions seront employées pour les asservir ; enfin , ramenés dans leur terre natale, ils seront prêts, au moindre mot, à fondre sur leurs concitoyens. Chère patrie , te voilà prête à être méconnue par tes enfants, en attendant qu'ils te déchirent et te remettent aux fers. Que dis-je ! un simple signe du despote suffira pour les transformer en bourreaux , qu'animeraient encore les cris de fureur de vos implacables ennemis. Eux-mêmes, plongeant à l'envi leurs mains homicides dans votre sang, déchireront vos entrailles palpitantes , sur le sein livide de vos femmes et de vos enfants.

« Voilà donc les fruits de vos privations , de vos jeûnes , de vos travaux , de vos dangers , de vos blessures , de vos combats , de vos victoires -, ou plutôt voilà les fruits amers de votre aveugle confiance , de votre stupide sécurité.

« Pour échapper à ce sort effroyable , un seul moyen vous reste , c'est de vous lier étroitement à vos frères d'armes des troupes de ligne, c'est de leur faire jurer, sur l'honneur , de ne point marcher à l'ennemi , que la liberté ne soit établie dans vos murs , que les

ennemis de la patrie ne soient écrasés , c'est de faire tomber sous la hache v engeresse la tête criminelle de vos ministres et , avant tout , c'est de vous assembler sans délai , de remplir le Sénat et de demander à grands cris la révocation du funeste décret , que les pères prétendus de la patrie se sont hâtés, sans doute, de présenter à la sanction.

« Mais, hélas! l'ami du peuple vous prêchera-t-ii toujours en vain. Prends conseil de tes malheurs , peuple lâche et stupide , et si rien ne peut te rappeler au sentiment de tes devoirs , coule tes jours dans l'oppression et la misère, termine -les dans l'opprobre et l'esclavage. »

Si le lecteur n'a pas oublié ce qui a été dit , il n'y a qu'un instant , sur le charlatanisme des ministres touchant les soulèvements militaires , il va se rendre compte que la qualification , toute blessante qu'elle paraisse , est encore fort au-dessous du démérite de ces éternels fauteurs de despotisme.

Une lettre du ministre de la guerre , adressée à l'Assemblée nationale, et lue le 28 , fait connaître que ses espérances ont été trompées , à l'égard du régiment suisse du Château-Vieux , en garnison à Nancy , qui persiste dans sa résistance aux décrets.

Pour qui connaît les attentats ministériels contre la liberté des citoyens , cette lettre est d'un augure sinistre; on entrevoit les efforts des conspirateurs prêts à être couronnés de succès , on pressent l'annonce trop prochaine de quelque chose de tragique , et si l'imagination embrasse l'horizon politique, Nancy apparaît au milieu de sombres nuages empourpres. Ces nouvelles alarmantes n'étaient encore que les

avant - coureurs de l'horrible catastrophe ; en voici le prélude :

L'AFFREUX RÉVEIL. ( in-8» de 8 pages. )

Tel est le titre d'une feuille de l'ami du peuple, publiée extraordinairement le 3o août 1790.

Affreux réveil, en effet, car les conjurés lèvent le masque, et tout s'apprête pour un horrible massacre.

Qu'on en juge par cette lettre de M. de Bouille, commandant à Metz , adressée au ministre de la guerre et communiquée à l'Assemblée nationale le 29 :

<s J'ai l'honneur de vous informer que le régiment de Château-Vieux persiste dans son insubordination ; qu'il s'est porté aux derniers excès ; que les régiments du Roi et de Mestre-de-Camp se sont réunis à lui.

<i Une partie des gardes nationales et du peuple s'y est jointe , l'autre partie des citoyens est menacée des plus cruelles catastrophes. La municipalité et le directoire se trouvent dans la plus triste situation ; les habitants courent la campagne et portent l'alarme partout ; hier la garnison a pris les armes ; M. de Malseigne a pris la fuite , il a été poursuivi par cent cavaliers de Mestre-de-Camp -, les carabiniers de Lunéville sont venus à son secours , le combat s'est engagé , un grand nombre a été tué , le reste est dans les prisons de Lunéville-, M. de La Noue, commandant de la place, a été saisi par les rebelles et jeté dans un cachot; un aide-de-camp de M. de Lafayette a subi le même sort. Demain , toutes les gardes nationales et les forces du département seront rassemblées au nombre de quinze mille hommes , vingt-huit pièces de canon ;

j'emploierai tous les moyens possibles pour rétablir le calme et la tranquillité , épargner le sang. Je crains que la municipalité de Nancy ne se refuse à ces dispositions ; je croirais qu'il serait à propos que je fusse accompagné de deux députés de l'Assemblée nationale. » Aussitôt après avoir entendu la lecture de la lettre de M. de Bouille , et le rapport de son comité militaire , l'Assemblée déclare que sa confiance est entière dans la sagesse des mesures prises par le roi pour réduire la garnison de Nancy •,

Qu'elle approuvera la conduite de M. de Bouille ,

dans tout ce qui sera fait conformément à ses décrets;

Que toutes personnes qui se joindront aux rebelles

seront poursuivies comme eux par le ministère public,

et réduits par la force.

Ce projet de décret est combattu par les députés Biauzat, Gouttes, Robespierre et Barnave, qui proposent d'employer les voies de douceur avant de recourir à la force.

« La voilà donc arrivée cette horrible catastrophe , suite inévitable de votre imprévoyance et de votre fatale sécurité , s'écrie l'ami du peuple ; les voilà donc ces ennemis atroces de votre liberté , votre repos , votre bonheur , parvenus , à force de ruses , de mensonges , d'impostures , de perfidies , d'atrocités , à soulever les citoyens contre les citoyens , à mettre aux prises, entre eux, les soldats de la patrie, et à pousser ses enfants a s'entre égorger.

« Où courez-vous téméraires , réprimez vos transports insensés , et jetez un instant les yeux sur l'abîme que vos infidèles mandataires ont creusé sous vos pas, l'abîme où ils vont vous précipiter ; barbares , ces hommes que vous allez massacrer sont vos frères, ils

sont innocents, ils sont opprimés. Ce que vous avez fait le 14 juillet , ils le font aujourd'hui , ils s'opposent à leurs oppresseurs*, les punirez -vous de suivre votre exemple , et de repousser leurs tyrans.

« Non ; rien n'égale les forfaits de la municipalité , du commandant et des officiers de la garnison de Nancy, si ce n'est l'aveugle fureur du comité militaire, qui a fabriqué les horribles décrets , et la légèreté de l'Assemblée nationale qui les a lancés, sur la parole de quelques délateurs flétris, sans vouloir écouter les plaintes des malheureux opprimés , sans songer à vérifier les faits ; actes multipliés de démence qui les ont mis sous le fer des assassins

« Juste ciel ! tous mes sens se révoltent , et l'indignation serre mon cœur. Lâches citoyens ! verrez-vous donc en silence accabler vos frères ? Resterez-vous donc immobiles , quand des légions d'assassins vont les égorger. Oui , les soldats de la garnison de Nancy sont innocents ; ils sont opprimés , ils résistent à la tyrannie , ils en ont le droit ; leurs chefs seuls sont coupables, c'est sur eux que doivent tomber tous vos coups;

« Ah ! foulez , foulez aux pieds les injustes décrets ; mais avant tout , volez au secours de vos frères \ dessillez les yeux aux soldats citoyens ; invitez tous les Suisses à soutenir leurs compatriotes , désarmez les satellites allemands qui vont égorger vos concitoyens; arrêtez leurs chefs, et que la hache vengeresse les immole enfin sur l'autel de la liberté. »

Quatre jours après cet appel à la résistance , consacré par l'article 2 de la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, l'ami du peuple, dans des observations sur l'horrible massacre du régiment de

Château-Vieux et des citoyens de Nancy, s'exprimait ainsi : « Si j'avais eu l'honneur, dans cette fâcheuse conjoncture , de servir dans la garnison de Nancy, le bonheur d'avoir la confiance des régiments; ma première opération aurait été d'envoyer des députés à tous les régiments français et suisses en garnison dans les villes voisines , et de les instruire de la position de leurs camarades. J'aurais ensuite envoyé un député au sieur Bouille pour lui déclarer que s'il approchait de Nancy, à dix lieues à la ronde , au moment où mes vedettes annonceront le moindre mouvement de sa troupe , tous les officiers de la garnison , le commandant de la place à leur tête , seront pendus sur le rempart ; j'aurais tenu parole. Et si ma démarche avait été inutile, j'aurais soutenu le siège avec toute l'énergie

que le ciel a mise dans mon âme » (Ami du peuple,

suite au n° 21 1).

« Qui doute que cet acte de justice sévère n'eût jeté l'effroi parmi les chefs de l'armée , et qu'une fuite honteuse n'eût délivré la France en un jour de tous ces lâches suppôts du despotisme? Qui doute que la terreur n'eût saisi les ministres, les comités vendus, les scélérats qui mènent l'Assemblée nationale , toute la horde infernale des ennemis de la Révolution , et qu'elle n'eût mis fin pour toujours à leurs éternels complots ? Quelles suites a donc eues leur modération, que de laisser à ces scélérats le loisir de prendre leurs mesures , de préparer leurs batteries, de machiner sourdement, de dresser leurs embûches, de semer la calomnie, de répandre la terreur , d'alarmer la nation , de colorer aux yeux du public l'atrocité des décrets qu'ils ont surpris , de rassembler contre eux les forces de la nation , et de creuser l'abîme ouvert sous leurs pas. Qu'on ne s'y

trompe point, pour recouvrer leurs droits et assurer leur liberté , les peuples n'ont que la terreur des exécutions militaires ; ils sont perdus quand ils donnent le temps à leurs ennemis de respirer. Il y a trois mois que le supplice des ministres et des chefs conspirateurs aurait sauvé la patrie ; une fausse humanité va coûter à la France des flots de sang i» (Ami du peuple, n° 209).

Voilà ce que les heureux du siècle, qui tremblent pour leur paisible jouissance , une foule de gens honnêtes, mais sans vues, voilà ce que les ennemis du peuple, surtout , appellent les torches incendiaires de l'énergumène et sanguinaire Marat. « Que les lâches et les fripons élèvent leurs clameurs contre moi ; qu'ils m'accusent de projets sanguinaires ; c'est par amour pour la justice et pour l'humanité, que je ne cesse d'appeler la hache sur la tête criminelle des principaux conspirateurs. »

Bientôt la lumière se fait sur l'horrible massacre. Le numéro de l'Ami du peuple du icr septembre fait connaître les Horreurs commises par le sieur de La Noue, commandant de la ville de Nancy , et les officiers du régiment du roi , en garnison dans cette ville. Seize pages ne suffisent pas, les détails qui abondent obligent le rédacteur à renvoyer la suite au lendemain.

Le 4, nouveaux détails sur les Horribles entreprises du contre-révolutionnaire Bouille ; la conduite dénaturée de la garde nationale de Met% ; le massacre du régiment de Château- Vieux, et des paisibles citoyens de Nancy. » Cette fois encore, les huit pages in-octavo du journal ne suffisent pas; l'auteur déverse le surplus dans un supplément , de huit autres pages , qui paraît quelques heures après le numéro du jour.

A chaque nouveau renseignement, l'ami du peuple

s'élève contre les impostures ministérielles et la prétendue culpabilité des vaincus de Nancy.

Depuis quinze jours, dit-il, je me morfonds à mettre en garde le public contre les grossiers mensonges fabriqués par les secrétaires de l'Assemblée nationale et autres rédacteurs des séances •, contre les folliculaires soudoyés , contre les forgeurs de fausses nouvelles. Et pour contrebalancer les efforts de tous ces imposteurs intéressés à mettre la lumière sous le boisseau , Marat publiait le 1 2 septembre , une

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